Gascogne · 1512

La dernière illusion

Henri VIII, la Guyenne et l’été 1512

Le 17 juillet 1453, sous Castillon, l’artillerie des frères Bureau brisa la dernière armée anglaise d’Aquitaine, et le vieux Talbot tomba parmi ses hommes. Bordeaux capitula en octobre. Les manuels ferment ici la guerre de Cent Ans, et ils ont raison : plus jamais un souverain anglais ne tiendra la Guyenne. Mais les manuels ferment les livres, non les chancelleries.

Sur le sceau, sur les monnaies, dans le protocole des ambassades, le roi d’Angleterre continua de s’intituler roi de France. Édouard III avait pris ce titre en 1340 ; ses successeurs le gardèrent, écartelant les léopards et les lys. Il devait survivre à Castillon de trois siècles et demi, et ne fut abandonné qu’en 1801, par Georges III, quand la monarchie française elle-même avait cessé d’exister.

Entre les deux dates, plusieurs générations de rois anglais durent vivre avec une prétention dont ils n’avaient plus les moyens. La plupart en firent une monnaie d’échange. Un seul y crut vraiment, et pas longtemps : le temps d’un été, sur la rive gauche de la Bidassoa, en 1512.

Une dynastie sans titres

Pour comprendre cet été-là, il faut regarder par quel chemin étroit les Tudors étaient arrivés au trône. Leur droit reposait sur Marguerite Beaufort, mère d’Henri VII et arrière-petite-fille de Jean de Gand, duc de Lancastre. Mais les Beaufort étaient nés des amours du duc avec Catherine Swynford avant que celle-ci ne devînt sa femme : ils avaient été légitimés après coup, et l’acte confirmé sous Henri IV portait la clause qui les écartait expressément de la couronne. Le droit existait donc, et il était nul.

Henri VII le savait si bien qu’il n’en fit pas usage. Il data son règne de la veille de Bosworth, artifice de chancellerie qui changeait rétroactivement en traîtres tous ceux qui avaient combattu pour Richard III ; il se fit couronner avant d’épouser Élisabeth d’York, afin de ne pas paraître tenir sa couronne de sa femme. Restaient le droit de conquête et le fait accompli, ce qui suffit à régner mais ne suffit jamais à dormir tranquille.

Quant à la couronne trouvée dans un buisson d’aubépine, que la tradition place au soir du 22 août 1485, elle n’est attestée par aucune source contemporaine de la bataille : elle apparaît sous les Tudors eux-mêmes, et l’aubépine devint ensuite un emblème dynastique. La légende a servi la propagande, et non l’inverse.

Car ce qui décida de Bosworth ne fut pas un présage, mais une défection. Deux frères, Thomas et William Stanley, tenaient sur le champ des forces considérables et les gardèrent immobiles jusqu’au dernier moment — Thomas était le beau-père d’Henri Tudor, ce qui ne l’empêchait pas d’attendre de voir. Ce fut William qui trancha, chargeant à l’instant précis où Richard III fondait sur son rival pour l’abattre de sa propre main.

Dix ans plus tard, en 1495, ce même William Stanley montait sur l’échafaud, décapité sur ordre du roi qu’il avait fait, pour avoir laissé entendre qu’il ne combattrait pas Perkin Warbeck si l’imposteur se révélait un fils d’Édouard IV. La dynastie en tira une leçon qu’elle n’oublia jamais : une couronne obtenue par la défection d’un homme peut être reprise par la défection d’un autre.

Restait à durer. Henri VII y employa deux moyens : l’argent et un fils. L’argent, il le leva sans ménagement, et surtout hors des voies ordinaires de la justice. Il avait institué en 1495 un tribunal particulier, le Conseil appris en la loi, chargé de faire rentrer les créances de la couronne et d’exploiter jusqu’au dernier ses droits féodaux.

Deux juristes en firent l’instrument le plus redouté du royaume : Sir Richard Empson et Edmund Dudley. Leur méthode tenait dans les cautionnements et les reconnaissances de dette — on obligeait un seigneur, un marchand, une ville à s’engager sous peine d’une somme écrasante, et l’on tenait dès lors le débiteur à merci, sans jugement et sans recours. Le trésor du roi s’en accrut prodigieusement, et la haine du pays avec lui.

Il y eut même un profit à tirer de la vieille prétention française : en 1492, le premier Tudor mit le siège devant Boulogne, et le conclut par le traité d’Étaples, où Charles VIII lui versa cent cinquante-trois mille livres pour qu’il s’en retourne.

Le père envahissait la France pour se faire payer. Le fils voudra la conquérir.

Le fils, précisément, n’était pas celui qu’on avait préparé. Arthur, prince de Galles, marié à Catherine d’Aragon, mourut à Ludlow en avril 1502, à quinze ans, d’un mal que nul n’a su nommer. Catherine tomba malade en même temps et survécut, ce qui oriente vers quelque chose de contagieux sans rien prouver.

On a souvent invoqué la suette anglaise, cette maladie foudroyante qui tuait en un jour et dont l’Angleterre des Tudors garda la terreur ; mais 1502 n’est pas une année de suette, dont les vagues connues sont 1485, 1508, 1517, 1528 et 1551. Tuberculose, peste, pneumonie : l’hypothèse est ouverte et le restera. Ce que l’on sait, c’est qu’un héritier formé pour régner disparut, et qu’un cadet de dix ans, élevé pour autre chose, prit sa place.

Le berceau vide

Henri VIII avait dix-sept ans à son avènement, en 1509. Trois jours après la mort de son père, il fit arrêter Empson et Dudley ; ils furent décapités à Tower Hill le 17 août 1510, et le peuple applaudit, ce qui était le but. La manière la plus rapide de dire qu’un règne commence est de faire tomber les têtes du précédent.

Il épousa Catherine d’Aragon, veuve de son frère, et se mit à tenir la cour la plus brillante d’Europe du Nord. On oublie trop souvent, à cause de ce qu’il devint, ce qu’il fut alors : latiniste, musicien, jouteur, prince de la Renaissance applaudi par les humanistes.

La dérive est tardive — elle commence vers 1536, après une chute de cheval en janvier et la chute d’Anne Boleyn en mai. En 1512, rien de tout cela n’est écrit.

Sa mesure, il ne la prenait pas en Angleterre. Depuis des générations, l’aristocratie anglaise regardait vers la France pour le vêtement, les manières, les devises, la langue même des cours d’amour et des tournois ; on y allait chercher le modèle de ce qu’était un prince.

Le trône de France était alors occupé par Louis XII, homme de cinquante ans, usé, malade et tout occupé de l’Italie : un rival sans éclat. Henri VIII pouvait croire que la place était libre. Il ne savait pas qu’à Amboise grandissait un cousin du roi, François d’Angoulême, qui avait dix-huit ans en 1512.

Ce qui est écrit, en revanche, tient en cinquante-deux jours. Le 1er janvier 1511, la reine accoucha d’un fils, Henry, duc de Cornouailles. Les cloches sonnèrent, on tira le canon à la Tour, et le roi fit donner à Westminster un tournoi magnifique où il courut lui-même sous la devise de Cœur Loyal. L’enfant mourut le 22 février.

Suivront des fausses couches et des mort-nés, dont un autre fils en 1513 ; aucun ne vivra. Toute l’histoire du règne est déjà dans ce berceau vide, et l’on n’a pas besoin de malédiction pour en mesurer le poids : quinze mois après, la flotte appareillait pour la Guyenne.

Le précédent de 1475

Le jeune roi avait pourtant sous les yeux un avertissement. En 1475, son grand-père maternel Édouard IV avait débarqué à Calais avec une armée considérable, en alliance avec Charles le Téméraire. Le Bourguignon, tout à ses propres affaires, ne fournit rien.

Louis XI, plutôt que de risquer une bataille, acheta le départ des Anglais : ce fut l’entrevue de Picquigny, une pension annuelle, et le rembarquement sans combat.

Le schéma était complet — un roi anglais venu chercher en France une gloire dynastique, un allié continental qui l’utilise, une armée qui rentre sans avoir vu l’ennemi. Il ne restait qu’à le rejouer.

Le marché de Ferdinand

L’occasion vint de Rome. En octobre 1511, Jules II forma la Sainte Ligue avec Venise et l’Aragon contre l’expansion française en Italie ; Henri VIII y entra en novembre.

Dans la foulée, il signa avec son beau-père Ferdinand un traité particulier : les deux couronnes envahiraient conjointement la Guyenne et la Gascogne depuis le Guipuscoa. L’Angleterre fournirait environ six mille hommes, l’Aragon autant — plus les chevaux et l’artillerie, les Anglais devant débarquer sans l’un ni l’autre.

Une armée sans cavalerie n’a pas d’yeux.
Une armée sans canons ne prend pas de ville close.

Cette clause est toute l’histoire de la campagne. Une armée sans cavalerie n’a pas d’yeux : elle ne peut ni reconnaître, ni couvrir, ni poursuivre. Une armée sans canons ne prend pas de ville close.

En acceptant de débarquer démunie de l’une et des autres, l’Angleterre remettait à Ferdinand la décision de faire ou non la guerre. Elle plaçait dix mille hommes dans la main d’un homme qui n’avait, sur la Guyenne, aucune intention.

Une armée d’Azincourt

Le printemps de 1512 fut employé aux préparatifs. Plus de sept mille hommes furent levés sous le commandement de Thomas Grey, second marquis de Dorset, quatre mille autres devant servir à bord des navires.

Le choix du chef surprend : Dorset était petit-fils d’Élisabeth Woodville, donc lié par le sang à la maison d’York, et il avait été emprisonné en 1508 pour une conspiration supposée contre Henri VII. Un roi qui veut prouver sa légitimité confie son armée à un homme dont la fidélité a été soupçonnée ; on peut y voir de la générosité, ou le calcul d’éloigner un embarras.

L’infanterie était armée pour l’essentiel de l’arc long et de la guisarme. Face aux piquiers et aux arquebusiers qui décidaient alors des batailles d’Italie, ce contingent ressemblait davantage à l’armée d’Azincourt qu’à celles de son temps.

On y joignit cinq cents lansquenets sous le capitaine bourguignon Guyot de Heulle, seules troupes non anglaises de l’expédition. Une centaine de navires se rassemblèrent à Southampton ; ils appareillèrent le 3 juin et mouillèrent le 8 à Pasajes.

Sur le quai, l’évêque de Sigüenza, Fadrique de Portugal, les reçut au nom du Roi Catholique et leur remit une lettre : le duc d’Albe allait paraître avec six mille fantassins, deux mille cinq cents chevaux, les canons et les chariots.

Il ne parut pas.

L’été sous la pluie

On établit le camp entre Rentería et Oyarzun, les tentes des officiers au centre, les bivouacs autour, sous une pluie qui ne cessa guère de tout l’été. Dorset fit crier une proclamation menaçant qui molesterait les habitants — précaution de commandant qui sait ses hommes.

Le ravitaillement vint des marchands navarrais, sur ordre de Jean III de Navarre, lequel s’assurait ainsi les bonnes grâces du chef anglais ; Dorset lui donna sa parole que son objectif était la Gascogne et non son royaume. Il tiendra parole, et c’est précisément ce qui perdra la campagne.

Le mécontentement vint vite : un climat aussi humide qu’en Angleterre mais bien plus chaud, l’inaction, l’attente. On leva le camp pour le rétablir près d’Irun, sur la frontière, à quarante kilomètres de Bayonne.

28 juin 1512
Des Français parurent sur l’autre rive de la Bidassoa ; sans ordre ni discipline, une partie des Anglais traversa pour les affronter. Les Français se retirèrent avant l’engagement, et Dorset dut franchir l’eau à son tour pour ramener ses hommes.

Une contre-attaque de cavalerie les eût anéantis. Ces gens-là n’étaient pas des soldats de métier : c’étaient des paysans et des artisans convoqués pour une saison.

Ce que Ferdinand voulait

Pendant ce temps, Albe et ses troupes attendaient à Vitoria les ordres du roi. Ferdinand voulait traverser la Navarre et s’en assurer la neutralité ; Jean III refusa le passage et la remise de ses places. Le prétexte était trouvé.

L’armée espagnole envahit la Navarre, qui tomba presque sans résistance : le 25 juillet, les autorités de Pampelune remirent les clefs au duc d’Albe. Ferdinand pressa Dorset de s’y joindre ; le marquis refusa, arguant qu’il n’avait pas commission pour attaquer un royaume neutre.

La vérité de l’affaire tient dans une lettre du Roi Catholique lui-même, qui remercia Dorset d’un service qu’il n’avait pas rendu volontairement : par sa seule présence, l’armée anglaise avait empêché les Français de franchir la frontière navarraise.

Dix mille hommes avaient traversé la mer pour servir d’épouvantail.
Ils ne l’apprirent qu’après.

Le camp pourrit

Le mois d’août acheva ce que juillet avait commencé. Faute de la bière promise, les hommes se rabattirent sur le vin et le cidre du pays, en quantités que les chroniqueurs anglais n’ont pas manqué d’incriminer par la suite — accusation commode, qui dispensait d’en chercher d’autres.

La dysenterie s’installa. Les rixes se multiplièrent, jusqu’à des soldats s’entretuant. Une compagnie se souleva en criant que les capitaines retenaient la solde ; Dorset, cette fois, réagit vite, fit rentrer les mutins dans le rang et pendre le meneur.

À la mi-août, une querelle d’ivrognes tourna au massacre. Un Anglais fut tué à Irun, trois de ses compagnons s’en tirèrent à demi morts. Les lansquenets, campés aux abords, donnèrent l’alarme et se jetèrent sur le bourg, les Anglais derrière eux.

Irun fut pillé en un instant et nombre de ses habitants tués. Aucun officier ne tenta d’intervenir : ils savaient ce qu’il en coûte de se mettre en travers d’une troupe lancée. Ils attendirent le retour au camp pour contraindre les hommes à restituer le butin — restitution qui ne rendait pas les morts.

Saint-Jean-de-Luz

Les Français, informés de la discorde entre alliés, jugèrent le moment venu d’éprouver l’ennemi et firent partir de Bayonne une colonne pour le surprendre.

Dorset fut averti — et il faut s’arrêter sur la manière dont il le fut : par des Gascons favorables au retour du gouvernement anglais. Soixante ans après Castillon, il se trouvait donc encore, dans le pays d’entre Adour et Bidassoa, des gens pour qui l’Anglais n’était pas tout à fait l’étranger.

Trois siècles de souveraineté Plantagenêt ne s’effacent pas en deux générations, et Bayonne, ville gasconne de langue et de coutume, n’était rentrée dans le royaume qu’en 1451.

Ayant rétabli quelque ordre parmi les siens, Dorset franchit de nouveau la Bidassoa, cherchant cette fois la bataille. Les Français se dérobèrent et furent poursuivis.

C’est en avançant que la troupe anglaise tomba sur Saint-Jean-de-Luz. Le bourg, propriété ancienne des chanoines de Bayonne, n’avait pas d’enceinte et ne fut jamais vraiment une ville avant l’époque moderne : quelques rues de pêcheurs autour d’une baie, la seule rade abritée entre Arcachon et l’Espagne.

Il fut pris et saccagé avec fureur, une bonne part de ses habitants massacrée, et les villages voisins avec lui. Ce fut le seul fait d’armes de l’expédition : une bourgade sans murs et sans garnison.

Reconstitution de l'armée anglaise devant Bayonne en 1512
Aux portes de Bayonne : une armée sans cavalerie ni artillerie devant une ville close. Reconstitution.
Bayonne · août 1512

Là, tout s’arrêta.

Puis ils marchèrent sur Bayonne, et vinrent jusqu’à ses portes.

Sans cavalerie légère, ils ne voyaient rien de ce qui pouvait se rassembler autour d’eux ; sans artillerie, ils ne pouvaient rien contre une ville close.

Le risque d’être enveloppés en territoire ennemi décida du retour. Ils reprirent le chemin d’Irun.

C’est à ce moment, et non plus tard, que la campagne fut perdue — non par une défaite, mais par le constat, fait sous des remparts, qu’il n’y avait rien à faire.

La dissolution

En septembre, Ferdinand annonça enfin que les troupes d’Albe étaient prêtes et marchaient sur Saint-Jean-Pied-de-Port ; quatre cents cavaliers légers espagnols arrivèrent pour guider les Anglais.

Il était trop tard.

Avant que les officiers eussent délibéré, une nouvelle mutinerie éclata : les hommes voulaient rentrer, coûte que coûte, avant la Saint-Michel. Dorset dut écrire au Roi Catholique pour solliciter la licence d’affréter des navires.

Ferdinand consentit, tenant pour acquis que plusieurs capitaines avaient été achetés par la France. Cinquante et un bâtiments furent loués ; on promit l’impunité aux déserteurs, dont la plupart préférèrent rester dans le pays plutôt que de reparaître.

L’ironie voulut que le temps devînt clément dès qu’on eut décidé de partir. L’automne fut doux ; la dysenterie, elle, continua.

Dorset tomba malade en octobre et le commandement passa à son second, lord Thomas Howard. Ce fut lui qui reçut les émissaires de Ferdinand venus proposer que l’armée hivernât chez l’habitant, dans les villes et villages de la province, pour ouvrir la campagne au printemps.

Howard répondit rudement, mit en doute la sincérité du roi d’Aragon et posa la seule question qui vaille : si l’on doit envahir la Gascogne, pourquoi attendre le printemps ? On pouvait commencer sur l’heure.

On répartit le corps en quatre divisions, embarquant chacune d’un port différent : Saint-Sébastien, Rentería, Guetaria, Fontarabie.

Au dernier moment arrivèrent des lettres d’Henri VIII ordonnant à son lieutenant de demeurer en Espagne jusqu’au printemps, où des renforts le rejoindraient. Les soldats faillirent se soulever de nouveau ; les officiers passèrent outre aux ordres de leur roi, sachant ce qu’ils risquaient de leurs propres hommes.

24 octobre 1512
Les navires quittèrent les quatre ports. De près de dix mille hommes débarqués en juin, un peu plus de six mille revirent l’Angleterre.

Les autres étaient morts de maladie ou avaient déserté. Aucun n’était tombé au combat contre l’armée du roi de France.

Une enquête fut ouverte à Londres. Le roi tempêta.

Personne ne fut puni.

Ce qui reste

L’année suivante, Henri VIII alla chercher sa gloire où la logistique la rendait possible : au nord, avec Calais pour base et une armée qu’il commanda en personne. La Guyenne, elle, ne fut plus jamais un objectif anglais. Toutes les entreprises françaises du règne, jusqu’à Boulogne en 1544, se feront face à la Manche.

Il manquait pourtant à ce règne ce qui en eût fait un grand règne, et Henri VIII sut bientôt où le chercher, ou plutôt où le voir.

Le 1er janvier 1515, Louis XII mourut sans fils, et un prince de vingt ans monta sur le trône de France : François Ier.

Neuf mois plus tard, il faisait franchir les Alpes à son artillerie par des chemins qu’on croyait impraticables et brisait à Marignan, les 13 et 14 septembre, l’infanterie suisse qui passait pour la meilleure du monde — vingt-deux mille piquiers, deux journées de combat, dix mille morts.

Reconstitution de la bataille de Marignan en septembre 1515
Marignan, 13–14 septembre 1515 : le choc entre les piquiers suisses et la gendarmerie française. Reconstitution.

Le mot qu’on prête au vieux Trivulce a fait le reste : les batailles qu’il avait vues jusque-là n’étaient que des jeux d’enfants au regard de celle-là. La France, qui donnait déjà le ton à l’Europe pour les lettres et les manières, y entrait par la porte qui compte, celle des armes.

Henri VIII n’eut jamais son Marignan.

Il eut Guinegatte, le 16 août 1513, où la cavalerie française s’enfuit si vite qu’on baptisa l’affaire journée des Éperons et qu’on la célébra comme une victoire écrasante ; il eut Thérouanne et Tournai, deux places dont il rendit l’une.

Il eut, en 1520, le Camp du Drap d’Or, où les deux rois rivalisèrent de tentes, de fontaines de vin et de joutes, et où l’on raconte qu’ayant défié François à la lutte, il fut jeté à terre par lui — l’anecdote est peut-être trop belle pour être vraie, mais elle a duré, ce qui est une autre manière d’être vraie.

Le roi d’Angleterre passa sa vie à se mesurer à un homme qu’il n’égala jamais. Il avait commencé, à vingt et un ans, en envoyant dix mille sujets camper sous la pluie au bord de la Bidassoa.

La frontière de la Bidassoa, en revanche, ne se calma pas. Neuf ans plus tard, entre 1521 et 1524, ce sont les Français qui assiégeront Fontarabie, et Bordeaux qui prêtera son artillerie : Bertrand d’Estissac, maire de la ville, en l’absence de Lautrec, gouverneur de Guyenne, fera fortifier Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, rassembler les troupes de Guyenne et de Gascogne, convoquer le ban et l’arrière-ban.

La Palice tiendra Bayonne à la tête du corps de secours. Le pays d’entre Adour et Bidassoa restera longtemps ce qu’il était en 1512 :

une couture, et l’on sait que les coutures sont ce qui cède en premier.

Quant au titre, il survécut à tout. Les rois d’Angleterre continuèrent d’écarteler les lys de France pendant près de trois siècles encore, longtemps après que le dernier soldat anglais eut quitté le continent, jusqu’à ce que Georges III y renonçât en 1801.

On y a vu de l’obstination, de la vanité, un archaïsme de chancellerie. C’est peut-être plus simple : une dynastie qui doutait de son droit à régner sur l’Angleterre ne pouvait se permettre d’abandonner un seul de ses droits, fût-il tout à fait imaginaire.

De la Guyenne, la dernière armée anglaise n’aura rien vu que les murailles de Bayonne, un après-midi d’août, à distance de canon. Et le canon, précisément, était resté en Espagne.

Fred Augé

Sources & bibliographie

Mesa Gallego (E. de), « English military interventions in the wars of the Spanish Monarchy, 1500-1600 », chap. II, Universidad CEU San Pablo – Fundación Carlos de Amberes, 2021, p. 67-84. — Source principale de cet article : récit détaillé et continu de la campagne de 1512, du départ de Southampton au rembarquement du 24 octobre, avec effectifs, chronologie et itinéraire. Consultée intégralement.

Murphy (N.), « Henry VIII’s First Invasion of France: The Gascon Expedition of 1512 », The English Historical Review, vol. 130, n° 542, février 2015, p. 25-56. — Étude de référence sur l’expédition et sur les ambitions françaises du jeune Henri VIII.

Santoyo (J.-C.), De crónicas y tiempos británicos. Historia de una expedición militar inglesa en Guipúzcoa (junio-octubre de 1512), Grupo Dr. Camino de historia donostiarra, Saint-Sébastien, 1974.

Zurita (J.), Historia del Rey Don Hernando el Católico, éd. Á. Canellas López, Saragosse, 1989-1996, t. V.

Gaullieur (E.), Les Gascons et l’artillerie bordelaise au siège de Fontarabie (1521 à 1524), Bordeaux.

Balasque (J.) et Dulaurens (É.), Études historiques sur la ville de Bayonne, Bayonne, 1862-1875, 3 vol.

Les images illustrant cet article sont des reconstitutions. Elles ont pour fonction de restituer une atmosphère, un paysage ou une situation historique et ne constituent pas des documents contemporains des événements représentés.
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