Montaigne — Le Gascon contre la fureur du siècle
Dans une France déchirée par les guerres de Religion, Montaigne opposa à la violence du temps non une autre violence, mais la mesure, le doute et la fragile dignité de l’homme.
Il ne chercha pas à vaincre le siècle ; il chercha à ne pas lui livrer son âme.
C’est peut-être ainsi qu’il faut entrer dans Montaigne : non comme dans un monument scolaire, mais comme dans une conscience debout au milieu du tumulte.
Il y eut au XVIe siècle des hommes de parti, des hommes de guerre, des hommes de certitude. Ils voulaient sauver la foi, redresser l’État, purifier le royaume, venger Dieu, corriger les âmes, imposer la vérité. Ils parlaient haut, frappaient vite, jugeaient sans trembler. Leur siècle fut celui de la violence ardente, des fidélités meurtrières, des convictions qui saignent. Et puis il y eut Montaigne. Non pas hors du siècle, mais dedans. Non pas retiré du monde comme on quitte un vacarme, mais présent à son tumulte, attentif à sa folie, exposé comme les autres à la peur, à l’incertitude, au déchirement du royaume.
Montaigne n’est pas admirable parce qu’il aurait fui son temps, mais parce qu’il lui résista sans bruit. Dans un siècle de fureur, il rétablit la nuance ; dans un siècle de dogmes armés, il remit l’homme au centre.
I. Un homme né dans un pays de frontières
On a trop souvent figé Montaigne dans le marbre des programmes scolaires, comme s’il était né d’une bibliothèque et non d’une terre. Pourtant, avant d’être un auteur, il fut un homme du Sud-Ouest, d’un monde de vignobles, de seigneurs, de juristes, de cavaliers, d’alliances mouvantes et de fidélités ombrageuses.
Son nom s’attache au Périgord, mais son horizon est celui d’une large Guyenne méridionale, de ce grand arc humain et politique où se mêlent le Bordelais, les pays de Gascogne, les provinces de langue d’oc et la France incertaine des marges. Ce n’est pas un détail. On ne pense pas de la même manière selon qu’on est né dans une capitale ou dans un pays de passage.
Les terres du Sud-Ouest apprennent tôt la complexité. Elles connaissent les fidélités superposées, les attachements locaux, les compromis de voisinage, les héritages de familles, les querelles qui durent et les réconciliations nécessaires. On y sait qu’aucune idée, si belle soit-elle, n’abolit la difficulté de vivre ensemble.
Montaigne reçut l’éducation humaniste, le goût des Anciens, le latin dans l’enfance, l’usage des lettres. Mais il reçut aussi l’expérience concrète du domaine à tenir, des hommes à connaître, des intérêts à ménager, de la matière rugueuse de la vie. Il fut un gentilhomme en qui la culture ne détruisit jamais le réel.
Lui-même, dans ses Essais, revendique cette terre d’origine sans la farder. Il se dit volontiers Gascon, et l’on sent, dans sa langue, cette franchise un peu rude qu’il préfère à l’éloquence apprêtée :
« Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche ; un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque. » — Essais, I, 26, « De l’institution des enfants ».
Tout Montaigne est déjà là : la méfiance du style pompeux, le goût du nerf contre le fard, la préférence donnée à ce qui tient debout sur ce qui brille. Un parler de cavalier, non de courtisan.
II. Le siècle du sang
Pour mesurer la grandeur de Montaigne, il faut revenir à ce que furent vraiment les guerres de Religion : non un simple chapitre d’histoire, mais une fièvre de tout le corps social. La foi n’y était pas seulement croyance ; elle devenait drapeau, jugement, bannière, permission de haïr.
Le royaume était traversé de fractures. Catholiques et protestants ne formaient pas seulement deux camps théologiques ; ils devenaient deux mondes qui s’observaient avec méfiance, puis se combattaient avec fureur. Les villes se fermaient, les fidélités se raidissaient, les consciences s’armaient. Toute modération paraissait suspecte.
Dans un tel siècle, il fallait choisir son camp, durcir son âme, tenir sa haine pour une vertu. La France avait faim d’hommes simples dans leur colère. Montaigne, lui, vint rappeler que l’homme est compliqué.
Les siècles de violence aiment les mots purs, les vérités sans reste et les causes qui ne regardent plus les visages.
Lui-même avait vu la chose de trop près pour s’en payer de formules. Il connaissait les capitaines, les juges, les prédicateurs ; il avait traversé des campagnes dévastées, côtoyé des hommes que la conviction avait rendus féroces. Il en tire, dans les Essais, ce constat amer et toujours actuel :
« C’est mettre ses conjectures à bien haut prix que d’en faire cuire un homme tout vif. » — Essais, III, 11, « Des boiteux ».
Une phrase, et voilà l’inquisiteur désarmé. Non par un discours opposé, mais par le simple rappel de la disproportion entre une opinion humaine, toujours incertaine, et la chair qu’elle prétend brûler. Tout Montaigne tient dans ce renversement : ramener l’orgueil des certitudes à la mesure du corps qu’elles frappent.
C’est là que sa présence devient presque un scandale. Dans un temps qui demande des bannières, celui qui parle de nuance passe pour lâche. Dans un temps de guerre civile, la modération est reçue comme une insulte. Elle irrite les violents, parce qu’elle leur refuse la grandeur morale qu’ils se prêtent à eux-mêmes.
III. Montaigne dans la tourmente, non à l’abri
Il serait commode d’imaginer Montaigne reclus dans sa tour, réfugié parmi ses livres, regardant de loin les folies des hommes. L’image est belle, mais elle devient trompeuse si on la pousse trop loin. Oui, il eut sa librairie, sa retraite relative, sa chambre de pensée. Mais il ne fut jamais un pur spectateur.
Il fut magistrat. Il fut maire de Bordeaux, à deux reprises, dans une ville encore tremblante des violences récentes. Il voyagea. Il connut les puissants sans se laisser absorber par eux. Il connut la maladie, la fatigue, l’inconfort des routes, l’incertitude politique. Son œuvre ne naît pas du retrait absolu, mais d’un va-et-vient entre l’expérience et la réflexion.
Les Essais ne sont pas le livre d’un homme qui mépriserait le monde ; ils sont le livre d’un homme qui a trop vu le monde pour encore se payer d’illusions. Il parle de la faiblesse humaine non comme un théoricien, mais comme un homme qui sait combien nos jugements sont prompts, nos passions injustes et nos postures souvent ridicules.
Et puisqu’il commence par se regarder lui-même, il peut avouer, avec cette franchise souveraine qui le distingue de tous ses contemporains armés de certitudes :
« Je n’enseigne point ; je raconte. » — Essais, III, 2, « Du repentir ».
Rien de plus humble, rien de plus libre. Les fanatiques se présentent toujours comme des consciences pures. Montaigne commence par se soupçonner lui-même. Au lieu de bâtir une machine à condamner, il s’examine. Au lieu d’accuser d’abord les autres, il regarde combien l’homme, lui-même compris, est mêlé, mobile, contradictoire.
IV. L’ami perdu — La Boétie, ou l’âme doublée
On ne peut parler de Montaigne sans parler de lui. Non par convention, non parce qu’il serait d’usage de mentionner l’amitié illustre du chapitre 28 du premier livre des Essais, mais parce que, sans Étienne de La Boétie, Montaigne ne serait pas tout à fait Montaigne.
Ils se rencontrent à Bordeaux entre 1557 et 1559, tous deux conseillers au Parlement, tous deux jeunes magistrats nourris des Anciens. La Boétie, né en 1530 à Sarlat, est l’aîné de trois ans ; il a déjà, à peine sorti de l’adolescence, écrit ce prodigieux Discours de la servitude volontaire qui circule en manuscrit dans la magistrature bordelaise. Montaigne en a entendu parler avant même d’avoir vu son auteur. L’un et l’autre se cherchaient, dit-il, sans le savoir.
La rencontre, selon son propre aveu, eut quelque chose d’inexplicable. Ce ne fut ni une affinité d’intérêts, ni une alliance de carrière, ni l’effet lent d’une fréquentation. Ce fut — le mot est de lui — une ordonnance du ciel.
« Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l’un de l’autre, qui faisaient en notre affection plus d’effort que ne porte la raison des rapports : je crois, par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms. » — Essais, I, 28, « De l’amitié ».
Rien, dans la littérature française, n’a dit l’amitié avec cette hauteur. Les amitiés ordinaires, Montaigne les connaît et les nomme ; il les range, sans mépris mais sans illusion, parmi les accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité. Ce qu’il a vécu avec La Boétie appartient à un autre ordre, et son vocabulaire lui-même change : il ne parle plus d’affinité, il parle de fusion.
« En l’amitié de quoi je parle, elles se mêlent et se confondent l’une en l’autre, d’un mélange si universel qu’elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. » — Essais, I, 28, « De l’amitié ».
La couture qui les a jointes : on ne se remet pas d’une telle image. Ce n’est plus un lien, c’est une soudure ; ce n’est plus une rencontre, c’est une identité partagée que le temps ne peut plus défaire en ses éléments premiers. L’amitié, ici, cesse d’être une vertu morale pour devenir une expérience métaphysique — la seule, peut-être, que Montaigne, si peu enclin aux emphases, décrira jamais sans ironie.
Et quand on presse ce sceptique, ce mesureur, ce défiant de dire la raison de ce prodige, il répond par la phrase la plus simple et la plus insondable de toute la langue française :
« Si l’on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi. »
Cette réponse n’explique rien, et c’est pour cela qu’elle dit tout. Elle refuse la psychologie, la convenance, la généalogie des sentiments ; elle déclare que le plus haut de l’âme humaine échappe à l’analyse. Montaigne, qui passera sa vie à décomposer, à nuancer, à soupeser, s’arrête ici et se tait. Il n’y a rien au-delà.
L’amitié dura peu. Six années, à peine. En août 1563, La Boétie tombe malade à Bordeaux, d’un mal foudroyant que l’on n’a jamais bien identifié. Il meurt en quelques jours, à trente-deux ans. Montaigne est à son chevet jusqu’au dernier souffle. Il en a laissé un récit bouleversant dans une lettre à son père, l’un des textes les plus émouvants de notre langue : une agonie tenue avec une sérénité antique, un ami qui parle encore, qui ordonne ses affaires, qui lègue ses livres, qui se confie, qui s’éteint.
De cette mort, Montaigne ne se relèvera pas vraiment. Il a vingt-neuf ans. Quinze ans plus tard, écrivant le chapitre De l’amitié, il confessera que rien, depuis, n’est tout à fait revenu à sa place :
« Depuis le jour que je le perdis […], je ne fais que traîner languissant ; et les plaisirs mêmes qui s’offrent à moi, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous étions à moitié de tout ; il me semble que je lui dérobe sa part. » — Essais, I, 28, « De l’amitié ».
Il faut mesurer ce que signifie, dans une bouche aussi retenue, aussi pudique que celle de Montaigne, l’aveu de traîner languissant. Cet homme qui se défie de toutes les emphases dit là, simplement, qu’une moitié de lui-même continue d’appartenir à un mort. Les plaisirs ne consolent pas ; ils blessent, au contraire, parce qu’ils rappellent celui qui n’est plus là pour les partager.
On a parfois tenté de rabaisser cette amitié, de la soupçonner, de la traduire dans les catégories basses de notre époque. C’est mal la lire. Ce que Montaigne décrit n’est pas d’un ordre que nos grilles modernes peuvent mesurer. C’est une amitié au sens antique du mot, celle d’Achille et de Patrocle, d’Harmodios et d’Aristogiton ; une amitié où l’autre n’est pas un miroir, ni un complément, ni un partenaire, mais une seconde présence de soi-même devenue nécessaire à sa propre existence.
Et c’est ici qu’il faut comprendre une chose décisive : les Essais eux-mêmes sont un tombeau. Montaigne ne s’est mis à écrire qu’après la mort de La Boétie. Le chapitre De l’amitié devait servir d’écrin, au centre du premier livre, au Discours de la servitude volontaire de son ami. Les temps en décidèrent autrement : quand paraissent les Essais en 1580, la France a traversé la Saint-Barthélemy, le Discours a été récupéré par les protestants hostiles au roi, et Montaigne, par fidélité politique autant que par prudence, retire le texte de son livre. À la place où il devait figurer, il dépose les sonnets amoureux de La Boétie. Puis, bientôt, il retirera même les sonnets. Le centre du livre reste vide, comme un cénotaphe.
Cette place vide au cœur des Essais, c’est La Boétie. Et tout ce qui s’écrit autour n’est peut-être, au fond, qu’une longue manière de lui parler encore.
V. Contre la fureur : le doute, la mesure, l’homme
Ce qui fait de Montaigne un adversaire si profond de la fureur de son siècle, ce n’est pas qu’il proposerait une doctrine contraire. C’est qu’il déplace entièrement le terrain. Le fanatique dit : j’ai raison, donc j’ai le droit. Montaigne répond : qui es-tu pour croire si aisément que tu possèdes la vérité entière ?
Sa devise, celle qu’il fit peindre aux poutres de sa librairie, est la plus célèbre du scepticisme français. Elle tient en trois mots, qu’il laisse volontairement sans réponse :
« Que sais-je ? » — Essais, II, 12, « Apologie de Raymond Sebond ».
Cette phrase, dans un siècle qui tue pour ses certitudes, est une révolution silencieuse. Le fanatique ne se pose pas la question ; il n’en a pas le temps, il frappe. Le dogmatique croit que la poser est déjà une faiblesse. Montaigne, au contraire, en fait la porte d’entrée de toute sagesse véritable. Il sait que la conscience qui cesse de se demander Que sais-je ? est déjà sur le chemin de la cruauté.
Le violent dit : il faut purifier, retrancher, corriger, extirper. Montaigne répond : connais d’abord l’homme, sa faiblesse, sa mobilité, son mélange. L’idéologue dit : le monde doit être conforme à mon principe. Montaigne répond : commence par regarder comme la vie déborde toujours les systèmes.
Il y a chez lui une défiance souveraine envers les esprits trop sûrs d’eux. Il sent que les certitudes absolues ont partie liée avec la cruauté. Elles veulent trop vite se faire obéir. Elles supportent mal la chair. Elles n’ont pas de patience pour ce qui hésite, trébuche, résiste, varie, souffre. Et il dit, dans l’une des phrases les plus fortes qu’on ait jamais écrites contre le fanatisme :
« Rien n’est si ferme créance que celle qui se tient le plus chèrement pour vraie à bon marché. » — d’après Essais, III, 13, « De l’expérience ».
Montaigne, lui, revient toujours à l’homme concret : l’homme qui a peur, l’homme qui se trompe, l’homme qui souffre, l’homme qui croit bien faire et fait mal, l’homme qui change, l’homme qui ne se connaît pas lui-même. Cette vérité-là rend impossible la grande ivresse des causes meurtrières.
Il n’oppose pas une vérité à une autre : il oppose l’homme aux vérités qui veulent le dévorer.
VI. Un Gascon, vraiment
Il faut risquer ici un mot qu’on emploie trop légèrement : oui, Montaigne a quelque chose de gascon. Non par caricature, non au sens d’un folklore bavard ou d’une fanfaronnade de théâtre, mais au sens plus profond d’un certain rapport au monde : concret, libre, rétif aux abstractions glacées, sensible aux hommes plus qu’aux systèmes.
Il y a chez lui une franchise qui n’est jamais brutalité, une mobilité qui n’est jamais inconsistance, une chaleur qui n’est jamais emphase, un scepticisme qui n’est jamais stérile. Il aime la vie telle qu’elle est, avec ses contradictions, ses fatigues, ses plaisirs simples, ses embarras, ses limites.
Il parle du corps, de la maladie, du cheval, de la table, du sommeil, de l’amitié, des routes, des usages. Rien de ce qui fait l’homme réel ne lui paraît indigne de la pensée. Là encore, il s’oppose à la fureur du siècle. Car les siècles fanatiques aiment les abstractions héroïques ; Montaigne ramène obstinément au terrestre. Il ose même, de ce terrestre, faire une morale :
« La plus grande chose du monde, c’est de savoir être à soi. » — Essais, I, 39, « De la solitude ».
Être à soi : formule qui paraît modeste, et qui est en réalité, dans un siècle qui exigeait qu’on fût à son parti, à sa faction, à son confesseur, à sa bannière, un acte de résistance. Ne pas se livrer. Ne pas se laisser confisquer. Garder en soi ce lieu intime que ni les prédicateurs ni les capitaines ne pourront enrôler.
C’est en cela qu’il est du Sud-Ouest : non parce qu’il incarnerait quelque essence régionale, mais parce qu’il garde quelque chose d’une terre qui n’aime guère les constructions trop droites, les certitudes trop raides, les appareils trop sévères. Il y a chez lui une liberté méridionale, non de désordre, mais de respiration.
VII. Une sagesse qui n’est pas fuite mais résistance
Il faut insister sur ce point : la sagesse de Montaigne n’est pas une désertion. Elle n’est pas le refuge confortable d’un homme qui renoncerait à agir. Elle est résistance, mais résistance d’un type supérieur. Les siècles de fer admirent les hommes qui frappent ; Montaigne apprend à admirer les hommes qui se tiennent.
Se tenir quand le monde délire. Se tenir quand chacun vous somme de choisir la haine. Se tenir quand la violence se pare des couleurs du devoir. Se tenir quand l’époque transforme la simplification en vertu. Cette tenue est la véritable noblesse : non celle des blasons, mais celle de l’âme qui refuse de se laisser déformer par l’excès ambiant.
Montaigne n’a pas sauvé la France. Il n’a pas arrêté les massacres. Il n’a pas désarmé les factions. Mais il a sauvé quelque chose sans quoi les nations ne guérissent jamais : une certaine idée de l’homme. Une idée non pas glorieuse, mais juste ; non pas triomphante, mais vraie.
VIII. Montaigne contre notre propre siècle
C’est ici qu’il cesse d’être un homme du passé pour redevenir notre contemporain. Car chaque époque a ses fureurs. Les nôtres ne portent pas toujours des cuirasses ni des bannières sanglantes, mais elles ont le même fond : besoin de simplifier, de condamner vite, de se croire pur, de réduire l’adversaire à une figure haïssable, d’exalter la conviction au détriment de la vérité.
Montaigne nous gêne encore pour cette raison. Il nous empêche d’être entièrement contents de notre camp. Il nous force à reconnaître en nous la même matière fragile que chez ceux que nous condamnons. Il retire aux passions leur innocence morale.
Il n’enseigne pas le confort. Il enseigne l’inconfort de la lucidité. Il demande à chacun : es-tu si sûr de toi ? es-tu si juste ? es-tu certain de ne pas aimer ta colère un peu plus que la vérité ? Il n’est pas un maître pour les temps paisibles. Il est un compagnon pour les temps où l’on risque de perdre son âme en croyant servir sa cause.
Conclusion
Il y eut au XVIe siècle des capitaines, des prédicateurs, des doctrinaires, des hommes persuadés de servir Dieu ou le royaume en frappant toujours plus fort. Leur siècle fit un bruit immense. Et puis il y eut Montaigne.
Il ne tonna pas. Il ne leva pas de bannière. Il ne promit pas le salut par l’excès. Il fit mieux : il rappela, au cœur du fracas, qu’un homme reste un homme, c’est-à-dire un être faible, changeant, vulnérable, risible et digne. Il rappela qu’il y a plus de vérité dans la connaissance de soi que dans les grandes colères collectives. Et il rappela, par son amitié même avec La Boétie, qu’il existe des liens entre les hommes qui sont plus forts que les partis, plus vrais que les bannières, plus durables que les haines.
En cela, il fut bien un Gascon contre la fureur du siècle. Non pas un héros de parade, non pas un saint de bibliothèque, mais un homme libre, enraciné, lucide, qui opposa à la violence du temps non l’ineptie des idéologues, mais la maturité de l’âme — et qui garda, jusqu’au bout, au centre même de son grand livre, la place vide d’un ami mort à trente-deux ans.
Et c’est pourquoi il nous parle encore. Car les siècles changent, mais la fureur revient toujours. À chaque retour, il nous faut des hommes qui sachent lui répondre sans lui ressembler. Montaigne est de ceux-là.
Repère bibliographique
Michel de Montaigne, Essais, édition de référence établie par Pierre Villey, P.U.F., coll. « Quadrige ». Voir en particulier, pour le présent article, les chapitres I, 26 (« De l’institution des enfants »), I, 28 (« De l’amitié »), I, 39 (« De la solitude »), II, 12 (« Apologie de Raymond Sebond »), III, 2 (« Du repentir »), III, 11 (« Des boiteux ») et III, 13 (« De l’expérience »).
Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire (rédigé vers 1548, publié en 1574).
Michel de Montaigne, Lettre à son père sur la mort de La Boétie (août 1563).

