Figures oubliées de Gascogne

Belleforest,
l’homme aux mille livres

Le polygraphe oublié du Comminges, dont le récit veille encore derrière Hamlet

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Il est des hommes dont la production littéraire fut si importante, que leur siècle porta si haut que l’oubli dans lequel ils sont descendus ne peut que confondre. François de Belleforest fut de ceux-ci. Sorti vers 1530 d’un pli de terre du Comminges, là où les collines gasconnes s’en vont mourir vers Samatan, il monta jeune à Paris comme tant de cadets de la province, mais à la rapière, il préféra la plume. Et il écrivit, écrivit, sans trêve ni relâche, sans mesure ni repos : l’histoire des nations, la face entière de la terre, les malheurs des hommes, empilant les volumes comme on élève des murailles. De cette œuvre immense, il ne reste rien ou presque : quelques in-folio jaunis dormant dans les recoins les plus obscurs des bibliothèques…

Le pays avant les livres

Le pays l’avait marqué avant les livres. Il gardait de son Comminges natal ce que les transplantés gardent toujours de leur terre première : une fidélité inquiète, un peu douloureuse. À Toulouse, où il apprit « premièrement à parler latin » au collège de l’Esquille, il disait devoir « une bonne partie de sa première nourriture » (entendez son éducation, mais le mot, plus charnel, dit mieux la reconnaissance). Toute sa vie, ce Gascon monté à la capitale aima « à évoquer le souvenir des choses de chez lui », et il glissait dans ses gros ouvrages, entre deux royaumes et deux continents, les personnages qu’il avait connus et les événements dont sa jeunesse avait été le témoin.

Gros plan sur une page de titre gravée du XVIe siècle
Dans le grain du papier vergé, la marque de l’imprimeur et le foulage de la presse.

La démesure

Car l’œuvre, il faut la dire démesurée. La Cosmographie universelle de tout le monde, l’Histoire universelle du monde, les Grandes Annales de France dont un seul récit couvre deux mille feuillets in-folio : un contemporain la jugeait « si considérable qu’elle effraie et décourage ». On l’a pris pour un simple compilateur, un « brasseur de besogne » ; c’est mal le connaître. Cet improvisateur intrépide ne se contentait pas des mémoires imprimés : il courait les manuscrits inédits, fouillait les cabinets des curieux, collationnait Guillaume de Tyr et Guillaume de Nangis, un manuscrit des Chroniques de Saint-Denis. Il se documentait, au sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot, trois siècles avant que la chose ne devînt une méthode.

La lettre de Samatan

De ce zèle, les Archives des États de Comminges ont gardé un témoignage qui serre le cœur. Le 18 septembre 1571, de Paris, Belleforest écrit chez lui, à Samatan, pour supplier les seigneurs voisins de lui ouvrir leurs vieux titres et leurs mémoires de famille. Il veut, dit-il, « faire revivre et illustrer nostre noblesse de Pays de Comenge » ; il s’indigne que les historiens de France aient « tâché d’obscurcir et tenir en silence » la gloire gasconne, quand il y eut, jure-t-il, en Gascogne « personnages d’honneur et non moins belliqueux que Roland, Renaud et autres paladins de France ». Il réclame enfin qu’on lui recueille les légendes des saints Bertrand, Germier, Sabin et Orens, dont on ne connaît plus le nom. L’homme qui écrivait l’histoire du monde entier mendiait, à sa propre province, la mémoire de son pays.

Ce n’était pas manie d’antiquaire. Belleforest savait le prix d’un détail vrai. Il rapporte, tenant le trait d’un vieux mémoire de la maison de Bénac, l’histoire de ce Bos de Bénac qui, revenu au bout de sept ans d’absence, fut reconnu par le lévrier qu’il avait nourri avant de partir, et qui dort aujourd’hui dans l’église Saint-François de Tarbes. Un chien, une dalle funéraire, sept années : c’est de cette étoffe menue qu’il tramait ses grands livres.

Faire revivre et illustrer nostre noblesse de Pays de Comenge.

Le fantôme venu du Nord

Et c’est ici que l’oubli devient vertige. Parmi ses ouvrages, Belleforest donna plusieurs tomes d’Histoires tragiques, où il traduisait et récrivait à sa façon des récits venus d’ailleurs. Dans le cinquième, paru en 1570, il recueillit d’un vieux chroniqueur danois, Saxo le Grammairien, la sombre histoire d’un prince nommé Amleth : feignant la folie pour venger son père, assassiné par l’oncle qui avait ensuite épousé la reine. Belleforest ne se contenta pas de traduire : il prêta au prince une mélancolie que le Danois ignorait, et fit de la faute de la mère un adultère antérieur au meurtre. Or ces traits-là, absents de Saxo, se retrouvent trente ans plus tard sous la plume de Shakespeare. La critique s’accorde à voir dans le récit du Gascon la source du Hamlet anglais.

Par quel chemin ce prince d’encre passa-t-il la Manche ? On l’ignore au juste, et l’honnêteté commande de le dire : peut-être par une pièce anglaise aujourd’hui perdue, l’Ur-Hamlet joué vers 1589 ; peut-être par une traduction, The Hystorie of Hamblet, dont le plus ancien exemplaire connu est pourtant postérieur à la tragédie ; peut-être Shakespeare lut-il directement le français. Le maillon demeure obscur ; mais la chaîne, elle, est bien là. D’un chroniqueur du Danemark à un gentilhomme du Comminges, et de ce Gascon oublié jusqu’aux planches du Globe, le fantôme du vieux roi a marché.

Un volume ancien ouvert d’où semble surgir la silhouette d’un prince Renaissance
D’un livre oublié au rempart d’Hamlet, la longue marche d’un prince d’encre.

Les coups de massue

Comment un tel homme est-il tombé si bas ? Ses contemporains s’en chargèrent. La Popelinière, du Haillan, Scipion Dupleix portèrent sur son œuvre ces « coups de massue » qui l’abattirent tout entière, et le discrédit dura deux siècles. Il fallut Chateaubriand pour rappeler que sa compilation « met sur la voie de plusieurs raretés », et Augustin Thierry pour reconnaître, dans les Grandes Annales, « plusieurs points remarquables ». Bossuet lui-même, pour instruire le Dauphin, en avait recopié des extraits. Suffrages tardifs, rendus à une ombre.

Il y a, dans ce destin, une ironie que Belleforest, si amoureux des « cas remémorables », eût aimé consigner. Cet homme avait passé sa vie à supplier qu’on n’oubliât pas (les paladins de Gascogne, les saints du Comminges, un lévrier fidèle de Bigorre) et c’est lui que l’oubli a pris. De la belle forêt de mots qu’il avait plantée, tout est retombé en broussaille ; une seule ombre s’en est échappée, qui ne porte pas son nom. Chaque soir, quelque part sur une scène du monde, un prince vêtu de noir parle à un fantôme sur un rempart glacé, et nul ne sait que la première voix qui lui prêta sa mélancolie fut celle d’un cadet du Comminges, mort à Paris dans la gêne, au milieu du fracas oublié de ses mille livres.

D’après l’abbé Jean Lestrade, « La Gascogne d’après F. de Belleforest », Revue de Gascogne, t. XIII, 1913. La filiation vers Hamlet relève de la critique shakespearienne (Saxo Grammaticus ; Histoires tragiques, t. V, 1570) ; le chemin exact de la transmission reste discuté.

Pour aller plus loin

Notice bibliographique

François de Belleforest (Comminges, vers 1530 ; Paris, 1583)

Établie pour la chronique « Belleforest, l’homme aux mille livres ». Les entrées suivies d’une cote renvoient à des exemplaires numérisés vérifiés.

Source principale de la chronique

  • Jean Lestrade (abbé), « La Gascogne d’après F. de Belleforest », Revue de Gascogne, nouvelle série, t. XIII (54e année), 1913, à partir de la livraison de janvier (p. 5 et suiv.). Étude parue en plusieurs livraisons dans l’année. Numérisations : Gallica, ark bpt6k5743987r (volume 1913 relié) ; Internet Archive, revuedegascognebullemen54.

Source érudite ancienne
(bio-bibliographie)

  • Guillaume Colletet, « Vie de Belleforest », dans Vies des poètes gascons, publiée et annotée par Philippe Tamizey de Larroque, Revue de Gascogne, t. VI, 1865, p. 555-574. Citée ici de seconde main, d’après Lestrade ; le tome VI n’a pas été collationné directement.

Œuvres de François de Belleforest citées

  • L’Histoire universelle du monde…, Paris, Jean Hulpeau, 1570 (au verso du titre, portrait gravé de l’auteur : « Anno aetatis 40 »).
  • La Cosmographie universelle de tout le monde…, Paris, Nicolas Chesneau, 1575.
  • Les Grandes Annales et Histoire générale de France…, Paris, 1579, 2 vol. in-folio.
  • Les Histoires prodigieuses…, éd. augmentée, Paris, 1578 (anecdote de Bos de Bénac, reconnu à son retour par son lévrier, enterré à l’église Saint-François de Tarbes).
  • Le Cinquiesme Tome des Histoires tragiques…, 1570 (contient l’histoire d’Amleth, d’après Saxo Grammaticus). La datation de l’édition originale est parfois donnée à 1572.

Aux sources de la légende d’Amleth

  • Saxo Grammaticus, Gesta Danorum (Historia Danica), livres III-IV, vers 1200. Récit primitif d’Amleth, prince du Jutland.

Sur la filiation avec le Hamlet de Shakespeare

Filiation reconnue comme source narrative ; le canal exact de transmission demeure discuté (à distinguer nettement de la matière puisée dans la Revue de Gascogne).

  • Hervé-Thomas Campangne (éd.), François de Belleforest, Le Cinquiesme Tome des Histoires tragiques, Genève, Droz (« Textes littéraires français », 622), 2013.
  • The Hystorie of Hamblet, Londres, 1608. Traduction anglaise en prose du récit de Belleforest (plus ancien exemplaire connu, postérieur à la tragédie).
  • « Sources of Hamlet » et « Ur-Hamlet » (drame perdu, vers 1589). Notices de synthèse, avec bibliographie.
  • Internet Shakespeare Editions (Univ. of Victoria), Hamlet : Sources and Analogues, section « François de Belleforest, Histoires Tragiques ».

Jugements anciens cités dans la chronique

  • Chateaubriand, Études (ou Discours) historiques : la compilation de Belleforest « met sur la voie de plusieurs raretés ».
  • Augustin Thierry, Dix ans d’études historiques : les Grandes Annales offrent « plusieurs points remarquables ».
  • Cardinal de Bausset, Histoire de Bossuet (1821), t. I, p. 267 : Bossuet recopia des extraits de Belleforest pour l’instruction du Dauphin.

Abréviations : ark = identifiant pérenne Gallica/BnF. Orthographe des titres anciens conservée ; citations modernisées dans le corps de l’article.

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