Marissane de Tartas
La sorcière qui volait sans balai
Il fut un temps où les Landes n’étaient pas celles que vous connaissez aujourd’hui. Point de pins alignés à perte de vue, point de routes droites ni de rails luisants : rien qu’une mer d’herbe rase et de bruyère, où le berger montait sur ses échasses pour voir plus loin que sa solitude. Et ce pays-là, mon ami, était peuplé de ce qu’on appelait alors les brouchos — des femmes capables de quitter leur corps endormi, la nuit venue, pour s’en aller voler par-dessus les bois et surveiller le sommeil des vivants.
On ne les nommait pas partout de la même façon. À Tartas, on disait la sourcière ; ailleurs, du côté de la Chalosse, on parlait tout bas de la hitilhère. Mais c’était toujours la même chose : une voisine qu’on saluait le jour et qu’on redoutait le soir, une vieille aux yeux roux qui faisait sécher les bœufs dans l’étable et tomber la grêle sur le seigle. Les gens d’alors croyaient à tout cela comme vous croyez au lever du soleil, et nul curé, nul juge, nul almanach n’y pouvait rien changer.
Pour s’envoler, voyez-vous, il fallait d’ordinaire un peu de manège. Et ne croyez pas ces vieilles histoires de balais : ce sont des contes pour enfants. Non, chez nous, elles tiraient de dessous une dalle de la cuisine un grand pot d’onguent, s’en frottaient les mains, les bras, les pieds et les jointures, puis s’élançaient par la cheminée en récitant la formule que tout le pays connaissait sans l’avoir jamais apprise : Mieye ore ana, mieye ore damoura, mieye ore tourna — une demi-heure pour aller, une demi-heure pour rester, une demi-heure pour revenir.
Mais laissez-moi vous parler plutôt de Marissane de Tartas, et du tour qu’elle joua au jeune Christoval de Lagarde. Car celle-là, mon ami, n’était pas une sorcière ordinaire. Elle n’avait besoin ni de graisse ni d’onguent, ni de pot caché ni de balai : il lui suffisait de vouloir, et la nuit s’ouvrait devant elle comme une porte.
Imaginez une nuit, une nuit si noire qu’elle engloutissait jusqu’à la lumière des étoiles. Le vent passait sur la lande avec un bruit de robe traînée. Le petit Christoval dormait, ou faisait semblant ; et voilà que deux mains le prennent, le soulèvent, l’emportent — sans onguent, sans formule, sans rien. Il monta si haut et si loin, par-dessus les pins et les marais, que jamais, au grand jamais, il ne put dire ensuite en quel lieu de la terre s’était tenu le sabbat. On était au temps du roi de France, dans ce seizième siècle où les Landes brûlaient leurs sorcières par fournées entières.
Et que faisait-on, là-bas, dans ces assemblées de l’ombre ? Pas grand-chose de bien terrible, à tout prendre. On dansait en rond, chacun tenant son bout de chandelle allumée ; on ricanait contre les prêtres ; on décidait des méfaits de l’année. Quant aux enfants qu’on y portait, comme Christoval, on leur confiait le plus doux des offices : bercer les nouveau-nés.
Plus de cent berceaux qui se balançaient dans le noir, tout au bord du monde : il y a là, je trouve, quelque chose qui serre le cœur autant qu’il l’effraie.
Marissane, elle, n’était pas de celles qu’on berce. On l’appelait l’incomparable, et c’était à son école que les autres apprenaient le métier. Une certaine Marie de Larralde, qu’elle initia à dix-huit ans, en parlait plus tard comme d’un bonheur perdu : « J’y allais comme à la noce, disait-elle, non pour la liberté qu’on y prend, mais parce que Satan tenait nos cœurs et nos volontés si bien liés qu’il n’y laissait entrer nul autre désir. » Vous l’entendez, cette voix ? Ce n’est pas celle d’une damnée : c’est celle d’une femme qui a aimé sa nuit.
Il vint pourtant un homme pour mettre fin à tout cela. En 1609, un conseiller du Parlement de Bordeaux, Pierre de Lancre, descendit dans le pays avec mission de traquer le diable et ses servantes. Il y mit tant de zèle qu’il crut voir le sabbat dresser son trône « en une infinité de lieux de nos déserts et landes ». Son œil vigilant n’épargna ni Tartas ni Préchacq ; et le nom de Marissane, déjà vieux d’un demi-siècle, passa de bouche en bouche jusque dans ses registres, comme une légende qu’on se transmet pour ne pas l’oublier.
Puis les années ont marché, et la nuit landaise s’est éclaircie. On a saigné les marais, planté les pins par millions, tiré les routes au cordeau, posé les rails. L’école est venue, et le médecin, et le journal. Les vieilles aux yeux roux sont mortes les unes après les autres sans transmettre leur onguent. Aujourd’hui, m’a-t-on dit, on croit encore au sabbat dans certains coins de Chalosse — mais on n’y va plus. C’est qu’il en va des sorcières comme des fées : elles s’éteignent en même temps que la langue qui savait les nommer.
Ce récit, je le tiens de l’abbé Vincent Foix, curé de Laurède, qui me le raconta un soir d’hiver avant de le consigner par écrit. Il avait passé sa vie à recueillir, mot après mot, tout ce que ses paroissiens savaient encore de l’autre monde, et il rangeait ces croyances dans ses cahiers avec le soin qu’on met à coucher un enfant. « Dépêchons-nous, me disait-il en souriant ; bientôt, il ne restera plus personne pour s’en souvenir. » Il avait raison. Mais tant qu’on lira ces lignes, Marissane de Tartas volera encore, très haut, très loin — si haut, si loin qu’on ne saura jamais où se tenait le sabbat.
Notice bibliographique
Vincent Foix (1857-1932), curé de Laurède, « Glossaire de la sorcellerie landaise », Revue de Gascogne, Société historique de Gascogne, Auch, tomes III et IV, 1903-1904. L’épisode de Marissane de Tartas et du jeune Christoval de Lagarde figure dans la livraison de février 1904, p. 65 ; Foix le rapporte d’après Pierre de Lancre, Tableau de l’inconstance des mauvais anges et démons, Paris, 1612. Édition numérique consultée : Gallica, Bibliothèque nationale de France, ark : bpt6k5743004c.

