Lettres de Gascogne

La nymphe gasconne

Du Bartas, le prince des poètes oublié

Il est, dans les replis du Savès, des collines qui ne disent plus rien à personne, et où dormait pourtant l'un des plus grands noms que la Gascogne ait portés. Là, vers 1544, dans la demeure du Bartas, naquit un enfant que l'Europe entière saluerait bientôt comme le prince des poètes, et que sa propre province a fini par oublier comme on oublie le nom gravé d'une pierre que le lierre recouvre. Toute l'Europe lettrée récita ses vers ; des rois se firent ses traducteurs ; et il ne reste, au bord des chemins qu'il connut, qu'un château muet et le souvenir effacé d'une langue qu'il osa faire parler devant les reines. Car telle est la cruauté du temps en ce pays : il garde les ruines et laisse fuir les gloires, comme si la mémoire des hommes, plus fragile encore que leurs murailles, choisissait toujours d'abandonner ce qu'il y eut de plus haut. Penchons-nous sur ce nom presque éteint ; il a, comme les vieilles cendres, gardé sous la poussière un peu de feu.

Une scène à Nérac

Le 15 décembre 1578, la petite ville de Nérac s'éveilla dans le froid pour recevoir deux reines. Catherine de Médicis, qui traînait le royaume derrière elle comme une lourde robe, conduisait jusqu'à son gendre une autre reine, sa fille : Marguerite de Valois, épousée trois ans plus tôt par Henri de Navarre. La cour de Navarre n'était qu'une cour de cadets et de huguenots, posée au bord de la Baïse entre ses jardins et ses ombrages ; mais elle voulut, ce jour-là, paraître. On chargea du compliment un gentilhomme du voisinage, juge à Montfort, déjà tenu pour le plus beau génie poétique du temps : Guillaume de Salluste, seigneur du Bartas.

Ce qu'il imagina ne ressemblait à aucun discours d'accueil. Sur le chemin de la reine, il fit surgir trois nymphes, et leur donna à chacune une langue. La première parlait le latin, langue des morts illustres et de Rome ensevelie ; la deuxième parlait le français, langue du roi qui régnait à Paris ; la troisième, enfin, parlait gascon — la langue des coteaux, des métairies et des marchés, celle qu'aucune cour n'avait jamais cru digne de saluer une majesté. Et les trois nymphes se disputèrent l'honneur de parler la première. Devant deux reines de France, sous les yeux d'une cour qui n'attendait que le bel usage, ce fut la nymphe gasconne qui l'emporta.

Allégorie Renaissance des trois nymphes devant le château de Nérac
Les trois nymphes de Nérac : le latin, le français et le gascon disputant l'honneur de saluer la reine.

Devant deux reines de France, Du Bartas fit monter le gascon sur la scène et lui donna le dernier mot.

Il faut s'arrêter sur ce geste. Un homme du pays, en pleine Renaissance, au moment où la France polie commençait à mépriser ses parlers comme des patois de laboureurs, faisait monter le gascon sur la scène et lui donnait le dernier mot. Ce n'était pas un caprice de poète : c'était une fidélité. Du Bartas avait étudié à Toulouse, lu les Anciens, écrit dans le français le plus savant de son siècle ; il savait pourtant que la langue de son enfance valait celle des rois, et il l'a dit en vers, une fois, devant qui pouvait l'entendre. La Gascogne n'a guère gardé d'aussi pur témoignage d'amour pour elle-même.

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Le gentilhomme du Savès

Tout, chez cet homme, commence par une maison de campagne. Le Bartas n'était ni une principauté ni une forteresse, mais le domaine d'une famille de robe enrichie, anoblie de fraîche date, attachée à ses terres du Savès comme un chêne à son coteau. Guillaume y naquit vers 1544 ; il fit ce que faisaient les fils de bonne maison qui ne partaient pas pour la guerre : il étudia le droit à Toulouse, et revint juger ses voisins à Montfort. Rien, dans ce destin de magistrat provincial, n'annonçait l'immense rumeur qui allait l'entourer.

Château du Bartas dans le Savès
Le château du Bartas, demeure associée à Guillaume de Salluste, dans les paysages du Savès.

Car cet homme tranquille portait en lui une ambition démesurée, non pour sa personne, mais pour la poésie. Il voulut faire ce que nul n'avait osé : prendre les vers neufs et sonores que la Pléiade venait d'inventer, et les employer non aux amours et aux fontaines, mais à Dieu, au monde, à la Création tout entière. Il rêvait d'une poésie qui fût en même temps une prière et une science, un cantique et un traité. En 1574 paraît La Muse chrestienne, où se trouve déjà sa Judith. Mais c'est quatre ans plus tard, en 1578 — l'année même de Nérac —, qu'il publia l'œuvre qui allait faire le tour du monde connu.

La Sepmaine, ou la Création du monde

La Sepmaine ou Création du monde raconte, en sept journées, les sept jours de la Genèse. Le poète y déploie la lumière jaillie des ténèbres, la séparation des eaux, le surgissement des bêtes et des plantes, l'homme enfin posé au milieu de la création comme un roi dans son jardin. C'était énorme, savant, débordant d'images, encombré de tout ce que le siècle savait du ciel et de la terre — et ce fut un triomphe tel que la librairie française en avait rarement vu. Les éditions se multiplièrent par dizaines en quelques années. On lisait Du Bartas comme on lirait, plus tard, les grands romanciers : avec passion, à voix haute, en famille.

Couverture ancienne de La Sepmaine de Guillaume de Salluste du Bartas
La Sepmaine, grande épopée biblique et cosmique de Du Bartas.

La gloire franchit aussitôt les frontières. L'Angleterre s'éprit de lui jusqu'au délire ; on le traduisit, on l'imita, et son souffle biblique passa dans la grande poésie anglaise qui allait, un siècle après, donner Milton. L'Écosse fit mieux encore : son roi, Jacques VI, mit la main à la traduction de ses vers, et voulut le recevoir comme on reçoit un prince. L'Allemagne et les Pays-Bas le tinrent pour le premier des poètes français. Voilà un Gascon du Savès dont le nom, de son vivant, résonnait d'Édimbourg à Heidelberg, quand tant de capitaines plus titrés n'avaient pour eux que la fumée d'une bataille.

Ce que chante La Sepmaine

Mais que disait donc ce livre, pour soulever ainsi l'Europe ? Il faut l'ouvrir, et l'on comprend aussitôt. Du Bartas n'écrit pas pour bercer : il veut donner à voir le monde entier, sa naissance et sa fin, avec une démesure qui prend à la gorge. Qu'on lise, au Premier Jour, cette vision de la fin des temps, où la création tout entière se défait sous la colère de Dieu : peu de vers français ont peint la catastrophe avec un tel fracas.

Un jour, de comble en fond, les rochers crouleront ;
Les monts plus sourcilleux de peur se dissoudront ;
Le Ciel se crèvera ; les plus basses campagnes,
Boursouflées, croîtront en superbes montagnes ;
Les fleuves tariront ; et si dans quelque étang
Reste encor quelque flot, ce ne sera que sang ;
La mer deviendra flamme…

— La Sepmaine, Premier Jour.

Cette puissance d'évocation a pourtant son revers, et c'est là que le poète devient le témoin de son siècle. Car La Sepmaine est aussi le tombeau d'un monde qui croyait la Terre immobile au centre de tout. Lorsqu'au Quatrième Jour Du Bartas en vient aux astres, il s'arrête pour foudroyer ceux qui osent prétendre que c'est la Terre qui tourne — les disciples de Copernic, dont le traité dormait depuis 1543. Le futur lui donnerait tort ; mais entendons la verve avec laquelle il raille l'hérésie nouvelle :

Il se trouve entre nous des esprits frénétiques
Qui se perdent toujours par des sentiers obliques,
Et, de monstres forgeurs, ne peuvent point ramer
Sur les paisibles flots d'une commune mer.
Tels sont, comme je crois, ces écrivains qui pensent
Que ce ne sont pas les cieux ou les astres qui dansent
À l'entour de la terre, mais que la terre fait
Chaque jour naturel un tour vraiment parfait.

— La Sepmaine, Quatrième Jour.

Il y a quelque vertige à songer que, dans la même Guyenne et presque dans les mêmes années, un autre Gascon, Montaigne, penchait au contraire vers les modernes et flairait dans Copernic une révolution en marche. Le poète chante l'ordre ancien du monde au moment précis où il commence à se fissurer : c'est ce qui rend ces vers si émouvants. Du Bartas n'a pas tort par sottise, mais parce qu'il appartient encore au ciel clos et harmonieux des Anciens, et qu'il le défend avec la dernière ferveur.

Reste enfin ce pour quoi on l'aima d'abord : la musique. Nul n'a poussé plus loin le jeu des sonorités, quitte à friser l'excès qui ferait sourire les classiques. Au Cinquième Jour, quand Dieu peuple le ciel d'oiseaux, l'alouette s'élève dans un vers qui imite, syllabe à syllabe, le grésillement de son chant — morceau de bravoure que trois siècles d'anthologies ont retenu :

La gentille alouette avec son tire-lire
Tire l'ire à l'iré, et tire-lirant tire
Vers la voûte du ciel ; puis son vol vers ce lieu
Vire, et désire dire : adieu Dieu, adieu Dieu.

— La Sepmaine, Cinquième Jour.

Tout Du Bartas tient dans ces trois éclats : la grandeur cosmique, l'erreur magnifique d'un homme fidèle à son monde, et cette ivresse des mots qui fit de lui, pour un demi-siècle, l'enchanteur de l'Europe. (L'orthographe a été modernisée pour la lecture.)

Le serviteur du roi de Navarre

Mais l'homme n'était pas que poète. Il était huguenot, fermement, dans un royaume qui se déchirait pour la foi ; et il était gascon, c'est-à-dire fidèle à son prince. Henri de Navarre, qui savait reconnaître les siens, fit de lui plus qu'un ornement de sa cour : un serviteur et un envoyé. En 1587, c'est Du Bartas que le futur Henri IV dépêche en ambassade vers l'Angleterre d'Élisabeth et l'Écosse de Jacques — choisissant, pour parler en son nom aux rois, non un diplomate de métier mais un poète, comme si la renommée des vers valait une lettre de créance. Et elle la valait, puisque le roi d'Écosse l'attendait en lecteur.

Puis vint la guerre, la vraie, celle qui ne se chante pas. Henri de Navarre dut conquérir son royaume les armes à la main, et son poète le suivit. On le trouve dans l'orbite de ces années de fer où se joua le sort de la France, autour du temps d'Ivry, cette bataille de mars 1590 où Henri vainquit la Ligue. Quelques mois plus tard, à l'été de 1590, dans la force de l'âge, Guillaume du Bartas mourut. Il n'avait pas cinquante ans. La Seconde Semaine, qu'il avait entreprise pour conduire le monde d'Adam jusqu'aux derniers jours, resta inachevée, comme une cathédrale dont on aurait posé la première travée et abandonné la nef.

La gloire et l'oubli

Ici commence la seconde histoire de Du Bartas, qui est celle de sa disparition. Le goût changea. Une France nouvelle, celle de Malherbe puis des classiques, voulut une langue épurée, sobre, dépouillée des images surabondantes et du savoir entassé. Cette France-là regarda La Sepmaine comme un monument barbare, un amas magnifique et illisible, et elle l'enterra méthodiquement. Le prince des poètes devint un nom de manuel, une curiosité, puis rien. Tandis que l'étranger continuait de l'admirer, son propre pays l'oubliait — et la Gascogne, qui aurait dû le garder comme une relique, ne sut bientôt plus qu'il avait existé.

Il fallut le dévouement obstiné des érudits du XIXᵉ siècle pour rouvrir le tombeau. C'est là que le nom de Du Bartas reparaît dans nos archives gasconnes, sous la plume de Philippe Tamizey de Larroque, ce grand exhumeur de la mémoire du Sud-Ouest. Dans la Revue de Gascogne, il publia, d'après un manuscrit du XVIIᵉ siècle dû au poète Guillaume Colletet, la vieille Vie de Du Bartas — quelques pages pieuses où survivait, comme un souffle, le souvenir de l'homme et de sa gloire. Il fit reparaître aussi des lettres oubliées, jusqu'à un billet adressé à Henri IV. Ce sont ces patientes éditions, recopiées sur des feuillets que personne n'ouvrait plus, qui ont sauvé du néant complet le plus européen des poètes gascons.

On peut, aujourd'hui encore, longer dans le Savès les chemins qu'il connut, et chercher la trace de sa maison. La pierre se tait, comme se taisent toutes les pierres. Mais qu'on relise les trois nymphes de Nérac, et l'on entendra de nouveau ce que ce pays, par la voix d'un de ses fils, osa dire un jour de décembre, devant deux reines : que sa langue valait celles des rois, et qu'elle aurait, s'il le fallait, le dernier mot. Il n'est pas de plus belle épitaphe pour un poète, ni de plus juste, que cet honneur rendu à la langue qui l'avait bercé.

Sources

Guillaume Colletet, « Vie de Du Bartas », dans Vies des poètes gascons, publiées avec introduction, notes et appendices par Philippe Tamizey de Larroque, extrait de la Revue de Gascogne, Auch–Paris, A. Aubry, 1866 ;
Ph. Tamizey de Larroque, Lettre inédite de Saluste du Bartas à Henri IV, extrait de la Revue de Gascogne ;
Guillaume de Salluste du Bartas, Poème dressé pour l'accueil de la Reine de Navarre, faisant son entrée à Nérac, auquel trois nymphes débatent qui aura l'honneur de saluer sa majesté, 1578, numérisation Gallica/BnF. Les vers cités sont tirés de La Sepmaine ou Création du monde, 1578, Premier, Quatrième et Cinquième Jours, orthographe modernisée.

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