Chroniques gasconnes · Renaissance navarraise

L’Heptaméron

La voix de Marguerite

1492. Cette année-là, un navigateur génois qui veut aller aux Indes découvre l'Amérique. Il croit arriver aux Indes ; cela fait des années qu'il cherche le passage. Son raisonnement est simple, son exécution d'une audace inouïe. Pourquoi cherche-t-il à tout prix la route de l'ouest, quand les Indes se trouvent à l'est ? Parce que la route est coupée — coupée depuis 1453, depuis que les Ottomans ont pris Byzance. Dans leur expansion, les Turcs ont fermé l'accès aux richesses orientales et notamment aux plus précieuses, les épices. C'est tout le commerce occidental qui s'en trouve désorganisé. Il faut une autre voie. Les Portugais ont déjà trouvé la leur, en contournant l'Afrique. Mais le voyage est trop long.

Alors un autre raisonnement s'impose, aussi simple qu'il est connu sans que pourtant personne n'y ait songé. La terre est ronde, indéniablement, scientifiquement. Ératosthène d'Alexandrie en a calculé la circonférence avec une exactitude stupéfiante, vers 240 avant Jésus-Christ, à l'aide de deux gnomons (sorte de bâtons) et d'une géométrie d'écolier. Cette vérité sommeillait depuis dix-sept siècles ; il a fallu qu'un commerce coupé la réveille. Si l'on ne peut aller à l'est, il suffit d'aller à l'ouest, et l'on tombera sur les Indes. Le monde va s'en trouver bouleversé.

1492. Après plus de sept siècles de domination musulmane, l'Espagne s'est libérée. Grenade, le dernier bastion, est tombé. Après les Portugais, les Espagnols, libérés enfin militairement, vont pouvoir se consacrer à de nouvelles entreprises, et financer un certain Christophe Colomb.

Les trois caravelles de Christophe Colomb ouvrant la route de l’Ouest en 1492.
1492 : quand la route de l’Ouest s’ouvre à l’Europe.

1492. La péninsule italienne, mosaïque de Cités États en conflits permanents, accouche du plus grand génie de l'Humanité, Léonard de Vinci, et d'un monde nouveau. L'homme n'est plus ce fétu écrasé par Dieu : il devient objet en soi. La complexité et la beauté de son corps, la vision qu'il porte sur le monde, sa perception du réel — tout est à réexaminer. On a justement appelé cette période la Renaissance. La terre tourne autour du soleil, et non l'inverse. Cette terre qu'il n'a jamais su définir devient concrète. Il découvre des terres, des continents entiers inconnus, avec des civilisations incompréhensibles.

Il touche aussi au Divin. En effet, par la grâce d'une invention née quarante ans plus tôt à Mayence, l'homme va pouvoir lire seul ce que pendant des siècles on lui a lu à la messe. L'imprimerie met la Bible dans les mains des laïcs ; en France, Lefèvre d'Étaples la traduit en français en 1523. L'homme ne cesse pas de prier — il commence à lire la parole de Dieu sans intermédiaire.

1492. Dans ce monde-là naît une fille. On la prénomme Marguerite. Elle aussi participera au concert du monde — en donnant matière à réflexion à une créature inconnue et pourtant omniprésente : la femme.

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Petite biographie d'une Marguerite

Marguerite de Navarre, sœur du roi, reine de Navarre et voix majeure de la Renaissance française.
Marguerite de Navarre, sœur du roi, reine de Navarre et voix majeure de la Renaissance française.

Marguerite naît à Angoulême, fille de Charles de Valois-Orléans, comte d'Angoulême, et de Louise de Savoie. Elle a deux ans quand naît son frère François, le futur roi François Iᵉʳ. Deux ans plus tard, leur père meurt. Louise de Savoie élèvera seule ses deux enfants, dans une intimité affective dont aucun des trois ne se déprendra jamais : c'est la Trinité — ainsi qu'ils s'appelleront eux-mêmes —, et Marguerite gardera de cette enfance un attachement à son frère qui marquera toute sa vie.

Elle reçoit une éducation savante, rare pour une fille de son temps : latin, italien, espagnol, un peu d'hébreu et de grec, théologie, philosophie. À dix-sept ans, en 1509, on la marie à Charles, duc d'Alençon — union sans amour, sans enfants, qu'elle traverse avec dignité. Charles meurt en 1525, après la défaite de Pavie où il a fui le combat tandis que François Iᵉʳ y était fait prisonnier.

Veuve, Marguerite part alors pour Madrid négocier la libération de son frère auprès de Charles Quint. Voyage harassant, semaines d'attente, retour dans l'hiver — l'épisode dit assez ce qu'elle était : femme d'État autant que femme de lettres.

En 1527, à trente-cinq ans, elle épouse en secondes noces Henri d'Albret, roi de Navarre, son cadet de onze ans. Elle devient reine de Navarre. De ce mariage naîtra Jeanne d'Albret, future mère d'Henri IV. Marguerite tient alors cour à Pau, à Nérac, à Mont-de-Marsan ; elle voyage entre Paris et les Pyrénées, protège les humanistes, les évangéliques, les poètes — Marot, Lefèvre d'Étaples, Rabelais qui lui dédie le Tiers Livre en 1546. Elle publie son Miroir de l'âme pécheresse en 1531, ouvrage de spiritualité qui sera condamné par la Sorbonne avant que François Iᵉʳ ne fasse retirer la condamnation.

Au soir de sa vie, vers 1542, elle entreprend l'Heptaméron. Elle l'écrira jusqu'à sa mort, sans le terminer. Elle meurt à Odos, en Bigorre, le 21 décembre 1549, à cinquante-sept ans, deux ans après son frère qu'elle n'avait jamais cessé de pleurer. La Trinité était rompue ; elle ne lui survécut que deux ans.

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Nérac, cénacle gascon

Nérac, foyer navarrais de cour, d’humanisme et de liberté intellectuelle.
Nérac, foyer navarrais de cour, d’humanisme et de liberté intellectuelle.

Au cœur de ce destin, un lieu : Nérac. Le château d'Albret, en Albret méridional, sur les rives de la Baïse — une cour modeste comparée aux palais de la Loire, mais dont l'éclat intellectuel ne le cèdera à aucun. C'est là que Marguerite réunit les humanistes que la Sorbonne pourchasse. C'est là que Lefèvre d'Étaples, le traducteur de la Bible française, vient finir ses jours sous sa protection en 1536. C'est là que Calvin séjourne brièvement avant l'exil. C'est là que se tient, pendant un demi-siècle, l'un des foyers les plus vivants de la pensée évangélique française.

Et c'est là, un demi-siècle plus tard, que Marguerite de Valois — la Reine Margot, petite-fille par alliance de notre Marguerite, épouse d'Henri de Navarre — tiendra à son tour cour, recevant Montaigne, Du Bartas, d'Aubigné, dans une atmosphère devenue galante et néoplatonicienne. Deux Marguerite, deux Nérac, à deux générations d'écart. La première écrit l'amour ; la seconde le vit. Mais c'est la même terre qui les accueille, et la même liberté qu'on respire alors entre Garonne et Pyrénées.

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L'Heptaméron — le projet

Sarrance, vallée d’Aspe : le lieu du passage empêché, où la route coupée devient parole.
Sarrance, vallée d’Aspe : le lieu du passage empêché, où la route coupée devient parole.

L'œuvre est directement inspirée du Décaméron de Boccace. Cent nouvelles, dix journées : tel était le plan. La mort de Marguerite, en 1549, l'a laissée inachevée — elle s'arrête à la deuxième nouvelle de la huitième journée, soit soixante-douze récits. L'édition princeps, posthume, paraît en 1558 sous un titre tronqué — Histoires des amans fortunez — par les soins de Pierre Boaistuau, qui réordonne et expurge. L'année suivante, Claude Gruget donne une édition plus fidèle, sous le titre que la postérité retiendra : L'Heptaméron des Nouvelles.

Le cadre Dix devisants — cinq hommes, cinq femmes — rentrent d'une cure thermale à Cauterets. Les inondations pyrénéennes les bloquent à l'abbaye Notre-Dame de Sarrance, en vallée d'Aspe. Pour passer le temps en attendant la reconstruction d'un pont emporté par la crue, ils décident de se raconter des histoires chaque après-midi. Difficile d'imaginer, pour nos contemporains, ce que furent les déplacements pendant des siècles : une épreuve périlleuse, parfois insurmontable. L'homme et la nature ne font qu'un, et cette dernière dicte ses lois. Ici, la crue du gave empêche les voyageurs de continuer leur route. Alors, pour meubler les longues journées, il ne leur reste à faire que ce que tout le monde fait : parler.

La règle d’or Contrairement à Boccace, Marguerite impose une condition stricte : toutes les histoires doivent être vraies — ou du moins présentées comme telles, vécues par les narrateurs ou certifiées par des témoins fiables. Marguerite vient-elle, par cette règle, d'inventer le roman moderne ? En présentant ses histoires comme vraies alors que plusieurs sont d'origine fictionnelle, elle oblige le lecteur à s'impliquer d'autant plus dans leur narration. Le pacte de vérité scelle entre l'auteur et son public une complicité d'un genre nouveau.

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Qui parle ?

Mais qui parle, dans l'Heptaméron ? Les dix devisants ne sont pas des fantômes de papier. Sous leurs pseudonymes — Parlamente, Hircan, Oisille, Dagoucin, Longarine, Ennasuite, Nomerfide, Simontault, Saffredent, Géburon — se cachent des personnes réelles, que les contemporains reconnaissaient sans peine.

Parlamente, c'est Marguerite elle-même, qui a glissé son nom dans le verbe parler : la femme qui prend la parole — c'est, en soi, un programme.

Hircan, c'est Henri d'Albret, son second mari, dont on devine derrière le pseudonyme le prénom Henric.

Oisille, la doyenne qui lit l'Écriture chaque matin, c'est sans doute Louise de Savoie, mère de Marguerite — ou, comme on l'a parfois soutenu, la figure idéalisée d'une sagesse féminine vieillissante, dans laquelle Marguerite aurait projeté ce qu'elle voulait elle-même devenir.

Dagoucin, l'évêque néoplatonicien qui défend l'amour pur, c'est probablement Nicolas Dangu, prélat humaniste du cercle navarrais.

Les autres sont des dames et des gentilshommes de la cour de Pau et de Nérac : Aymée Motier de La Fayette, Anne de Vivonne (mère du futur Brantôme), Françoise de Fimarcon, François de Bourdeille, Jean de Montpezat.

Ce que nous lisons n'est donc pas une fiction pure, mais le portrait littéraire d'un cercle réel — celui que Marguerite réunissait autour d'elle, qu'elle voyait chaque jour, dont elle connaissait les positions, les manies, les rudesses. Elle a transposé leurs conversations, sans doute, mais elle les a aussi orchestrées. C'est elle qui dispose les répliques, qui donne le dernier mot, qui fait dire à son propre mari les opinions les plus brutales sur les femmes. La fiction lui permet ce que la vie ne permet pas — répondre, contredire, rétablir une vérité.

Car chaque nouvelle, dans l'Heptaméron, est suivie d'un débat entre les dix devisants : ce que l'on appelle le devis. On discute, on conteste, on tire chacun l'histoire dans son sens. Oisille ramène toute chose à la miséricorde divine, et lit chaque matin l'Écriture à ses compagnons pour les disposer à entendre les récits dans la juste lumière. Hircan, son contraire, défend le droit du désir masculin avec une rudesse parfois choquante. Parlamente — derrière qui Marguerite a glissé sa propre voix — tient le milieu : elle médite, doute, propose, refuse de trancher. Dagoucin défend l'amour platonique et l'élévation spirituelle. Saffredent professe un cynisme galant. Nomerfide, la plus jeune, parle avec une fraîcheur que les autres ne se permettent plus.

C'est dans ces conversations que l'Heptaméron cesse d'être un recueil d'histoires pour devenir ce qu'il est vraiment : une dispute philosophique sur l'amour, le péché et la grâce, menée par dix voix qui jamais ne s'accordent tout à fait.

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Un mot, l'évangélisme

Un mot doit ici être précisé, qui revient souvent dans ces pages : l'évangélisme dont Marguerite se réclame n'a rien à voir avec son homonyme anglo-saxon contemporain. Forgé par les historiens du XXᵉ siècle — Lucien Febvre dans les années 1940 surtout —, le terme désigne un courant catholique réformateur de la première moitié du XVIᵉ siècle, qui veut revenir à la lecture directe de l'Évangile (d'où son nom) sans rompre avec Rome. Autour de l'évêque Briçonnet à Meaux, de Lefèvre d'Étaples le traducteur de la Bible française, du poète Marot, du prédicateur Gérard Roussel que Marguerite fera évêque d'Oloron, c'est un cercle de lettrés et de clercs qui prônent la lecture personnelle de l'Écriture, l'insistance sur la grâce, la critique des abus ecclésiastiques — mais qui refusent le schisme. Quand Luther rompt après 1521, puis Calvin à partir de 1536, les évangéliques français se trouvent dans une position intenable : pris entre une Sorbonne qui les soupçonne d'hérésie et des protestants qui les jugent timides. Marguerite tient cette ligne impossible jusqu'à sa mort. Elle est la grande protectrice de tous ces hommes ; elle en partage les convictions.

Cela éclaire l'Heptaméron sur plusieurs points décisifs. La place d'Oisille, qui lit chaque matin l'Écriture en français à ses compagnons, est typiquement évangélique : c'est le programme de Lefèvre, transposé dans un salon. L'insistance sur la grâce dans les devis — chez Oisille, chez Parlamente — reflète la même conviction : c'est par la miséricorde divine que l'homme est sauvé, non par les œuvres mécaniques. L'absence de hiérarchie ecclésiastique dans les conversations dit la même chose : pas de prêtre qui tranche, pas d'autorité imposée ; même Dagoucin, qui est probablement l'évêque Nicolas Dangu, argumente comme les autres. Et la critique discrète du clergé — moines lubriques, cordeliers concupiscents, confesseurs prédateurs — n'est pas un anticléricalisme moderne mais un appel évangélique à la réforme morale.

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Cinq nouvelles, cinq visages du livre

Le corps, le désir, la pudeur et le jugement : la matière sensible de L’Heptaméron.
Le corps, le désir, la pudeur et le jugement : la matière sensible de L’Heptaméron.

Les soixante-douze nouvelles qui résultent de ces échanges ont toutes un point commun : la femme — ou peut-être une femme, Marguerite elle-même, qui couche sur le papier la complexité de sa pensée, sa nature de femme dans un monde qui ne leur a jamais été favorable. Voici cinq nouvelles emblématiques, choisies pour leur intensité dramatique, leur portée morale ou leur ancrage régional. Elles disent la diversité des registres de Marguerite, de la tragédie absolue à la farce grivoise.

1. La plus tragique — Nouvelle 10 (Amadour et Floride)

Amadour, chevalier espagnol d'un courage exceptionnel, tombe éperdument amoureux de la jeune Floride, fille de la comtesse d'Aranda. Pour rester près d'elle, il épouse une de ses amies. Au fil des ans, l'amour courtois et respectueux d'Amadour se transforme en passion obsessionnelle et violente. Face aux refus de Floride, il tente de la prendre par la force, à plusieurs reprises. Pour préserver son honneur, Floride va jusqu'à se défigurer le visage à coups de pierre.

Une noirceur absolue, qui montre la déchéance d'un amoureux rongé par le désir et la résistance héroïque d'une femme. Dans le devis qui suit, Parlamente prendra la défense de Floride avec une véhémence qui résonne comme un cri personnel.

2. La plus héroïque — Nouvelle 67 (La Robinsonne canadienne)

Cette nouvelle est fascinante car elle s'inspire d'un fait historique réel et contemporain de Marguerite : l'expédition du gentilhomme gascon Jean-François de La Rocque de Roberval vers le Canada en 1542. Une jeune femme française, Marguerite de La Rocque (parente ou compagne de Roberval), embarque pour le Nouveau Monde. Pendant le voyage, elle tombe amoureuse d'un artisan du navire. Scandalisé, Roberval l'abandonne sur une île déserte près de Terre-Neuve avec son amant et une vieille servante. L'amant et la servante meurent ; Marguerite survit seule pendant plus de deux ans en chassant les bêtes sauvages à coups d'arquebuse, avant d'être recueillie par des marins bretons.

Un récit d'aventure et de survie exceptionnel, à la Robinson Crusoé, mais au féminin et un siècle et demi avant Defoe.

3. La plus grivoise et gasconne — Nouvelle 68 (L'apothicaire de Pau)

Marguerite a connu Rabelais, qu'elle a protégé, et auquel celui-ci a dédié son Tiers Livre en 1546 dans une épître qui salue son esprit abstrait, ravi et extatique. Comme lui, elle ne sépare pas le rire de la pensée : le corps, le désir, le ridicule des hommes appartiennent au même monde que la prière.

À Pau, la femme d'un apothicaire est gravement malade. Pour la soigner, l'apothicaire doit lui administrer un clystère — un lavement. Un jeune commis, secrètement amoureux de la maîtresse de maison, profite d'un moment d'absence du patron pour se glisser dans la chambre obscure et prendre la place du traitement médical, d'une manière... très charnelle. La malade, feignant de croire à un remède miracle, se trouve soudainement guérie.

Une farce dans la veine humaniste — celle de Boccace, celle de Rabelais —, qui fait rire les devisants et ouvre un débat sur l'hypocrisie des apparences et sur ce que le rire révèle de la nature humaine.

4. La plus édifiante et terrible — Nouvelle 32 (La punition de la femme infidèle)

Un ambassadeur du roi de France voyage en Allemagne et loge chez un seigneur local. Lors du dîner, il voit entrer une femme d'une beauté magnifique, mais tondue, vêtue de noir, qui boit dans un verre d'une forme étrange : le crâne d'un homme. Le seigneur explique qu'il s'agit de sa femme, surprise jadis en flagrant délit d'adultère. Il a tué l'amant, caché le squelette dans l'armoire de la chambre conjugale, et force désormais sa femme à boire chaque jour dans le crâne de son amant pour qu'elle n'oublie jamais sa faute.

Un récit de vengeance implacable qui frappe l'imagination — mais où la pitié finit par l'emporter : l'ambassadeur réussira à convaincre le mari de pardonner. Dans le devis, Oisille verra dans ce pardon final l'image de la miséricorde divine, qui n'exclut personne, fût-ce après des années de pénitence. Hircan, lui, jugera le mari trop indulgent.

5. La plus historique — Nouvelle 4 (Le viol manqué de la princesse)

Bien que les noms soient modifiés, cette nouvelle met en scène une histoire très personnelle. Un gentilhomme ambitieux et téméraire tente de s'introduire la nuit dans le lit d'une princesse de sang royal chez qui il loge. La princesse se défend avec acharnement, lui griffe le visage et le fait fuir. Le lendemain, elle veut porter l'affaire devant le Roi, mais sa dame d'honneur l'en dissuade : révéler l'agression ne ferait que nourrir les ragots et entacher sa réputation ; le silence et le mépris sont la plus grande des punitions.

Derrière la princesse, c'est Marguerite elle-même qu'il faut lire ; derrière l'agresseur, Guillaume de Bonnivet, amiral de France et compagnon d'enfance de François Iᵉʳ. Or, dans l'Heptaméron, c'est Hircan — donc Henri d'Albret, le second mari de Marguerite — qui raconte l'histoire, et il la raconte avec une certaine désinvolture masculine. Puis vient le devis. Et là, Parlamente, donc Marguerite, prend la parole et rétablit la perspective : l'agression n'est pas une galanterie, le silence imposé à la victime n'est pas une délicatesse mais une seconde violence.

Dans la vie, la grande dame avait dû se taire. Dans le livre, elle reprend la parole.

C'est là, peut-être, le vrai sujet de l'Heptaméron : une femme qui, au soir de sa vie, prend le pouvoir d'orchestrer toutes les voix de son entourage — y compris celles qui l'ont blessée — pour dire enfin ce qu'elle n'avait pu dire à voix haute.

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La voix retrouvée

Qu'on ne s'y trompe pas. Il ne s'agit ni d'un manifeste féministe avant l'heure, ni d'une élégie sur la condition féminine, ni d'un simple recueil galant. Il s'agit de la méditation d'une femme qui a régné, aimé, douté, et qui interroge — avec la liberté que lui donnent son rang et l'évangélisme dont elle se réclame — ce que l'amour fait aux êtres et ce que Dieu attend d'eux. Au fond, ce monde est-il fait pour les femmes, leur sensibilité, leur désir d'aimer et d'être aimées ? Leur monde est-il accessible aux hommes, bardés de leurs désirs comme d'une armure ? La physiologie féminine ne dicte-t-elle pas toujours sa loi ? Le corps aussi ? L'amour pur ne peut-il être que divin ?

Au soir de sa vie, Marguerite de Navarre a voulu coucher sur le papier ses réflexions de femme, sous une forme qu'elle avait particulièrement appréciée — le Décaméron de Boccace. Cette geste littéraire et spirituelle allait pourtant être éclipsée, car la postérité est injuste. Marguerite ne pouvait savoir que son petit-fils Henri épouserait une autre Marguerite, une Valois prénommée elle aussi Marguerite. Que cette dernière, très belle et très intelligente, tiendrait à son tour cour à Nérac. Que la légende noire de la Reine Margot — exacerbée par les pamphlets ligueurs, puis fixée pour toujours par Alexandre Dumas — viendrait recouvrir, dans la mémoire commune, la voix grave et méditative de l'aïeule.

Quant à Henri, le petit-fils, il sera surnommé le Vert-Galant : il aura aimé les femmes, sans jamais trop en disserter, jusqu'à la fin de sa vie — sa passion pour la toute jeune Charlotte de Montmorency, à la veille de sa mort, frôlera le gâtisme.

Ce que ne peut savoir non plus Marguerite, c'est qu'avec elle meurt le beau seizième siècle. Après elle, Ronsard et la Pléiade hisseront l'expression amoureuse à un raffinement formel nouveau — le sonnet pétrarquiste, l'alexandrin néoplatonicien, le savoir mythologique. Brantôme, un demi-siècle plus tard, accumulera dans ses Dames galantes les anecdotes d'alcôve d'une cour finissante. Mais entre ces deux mouvements — l'élévation formelle d'un côté, le récit cynique de l'autre —, ce qui se perd, c'est précisément ce que Marguerite tenait ensemble : la coexistence sereine du rire et de la prière, de la chair et de la grâce, de la dispute philosophique et de la farce. Elle pouvait, à dix nouvelles d'écart, raconter le clystère de l'apothicaire et le martyre de Floride, et faire débattre les mêmes voix sur les deux récits avec la même gravité.

On ne disserte plus sur l'amour, qu'il soit charnel ou divin. On dispute désormais de la manière dont la foi doit être transmise — ce qui, chez les hommes, conduit généralement à une seule conclusion : la haine et le sang.

Pour aller plus loin

Notice bibliographique

Quelques repères pour prolonger la lecture de L’Heptaméron, replacer Marguerite de Navarre dans son siècle et comprendre la place singulière qu’elle occupe entre humanisme, évangélisme, cour de Navarre et littérature de la Renaissance.

Texte de référence

  • Marguerite de Navarre, L’Heptaméron, édition de Renja Salminen, Genève, Droz, 1999.
  • Marguerite de Navarre, L’Heptaméron, édition de Michel François, Paris, Garnier Frères, coll. « Classiques Garnier », 1967.
  • Marguerite de Navarre, L’Heptaméron, édition de Nicole Cazauran, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », 2000.

Marguerite de Navarre et son temps

  • Patricia F. Cholakian et Rouben C. Cholakian, Marguerite de Navarre: Mother of the Renaissance, New York, Columbia University Press, 2006.
  • Pierre Jourda, Marguerite d’Angoulême, duchesse d’Alençon, reine de Navarre : étude biographique et littéraire, Paris, Champion, 1930.
  • Lucien Febvre, Autour de l’Heptaméron : amour sacré, amour profane, Paris, Gallimard, 1944.

Humanisme, évangélisme et Renaissance

  • Lucien Febvre, Le problème de l’incroyance au XVIe siècle : la religion de Rabelais, Paris, Albin Michel, 1942.
  • Thierry Wanegffelen, Ni Rome ni Genève : des fidèles entre deux chaires en France au XVIe siècle, Paris, Honoré Champion, 1997.
  • Marcel Bataillon, Érasme et l’Espagne, Genève, Droz, 1991.

Autour du récit bref et du modèle italien

  • Boccace, Le Décaméron, traduction et édition de Christian Bec, Paris, Librairie Générale Française, coll. « Le Livre de Poche », 1994.
  • Gisèle Mathieu-Castellani, La conversation conteuse : les nouvelles de Marguerite de Navarre, Paris, Presses Universitaires de France, 1992.
Note. L’œuvre de Marguerite de Navarre se lit à la croisée de plusieurs mondes : le récit italien hérité de Boccace, la culture de cour française, l’humanisme évangélique et cette Navarre pyrénéenne où se rencontrent Pau, Nérac, Cauterets et Sarrance. C’est cette circulation entre la chair, la parole et la grâce qui donne à L’Heptaméron sa profondeur singulière.
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