Le bossu
de Marestaing
Une parole, une haine, une conjuration
Comment Louis d’Astarac, vicomte de Fontrailles, gentilhomme gascon humilié par Richelieu, devint l’âme de la conjuration de Cinq-Mars, porta la trahison jusqu’à Madrid et fut le seul à réchapper au désastre.
Il y a, dans l’histoire de France, des hommes que leur petite taille a tenus loin des portraits officiels, et que la rancune a poussés au premier rang des affaires du royaume. Louis d’Astarac, vicomte de Fontrailles, était de ceux-là. Il descendait d’une maison qui avait régné, du temps des ducs, sur tout un pays gascon ; il n’en gardait qu’un fief, une bosse au dos et une mémoire longue. Quand Richelieu, devant sa cour, le pria de se cacher pour ne pas effrayer un ambassadeur, le gentilhomme ne dit rien. Mais il sortit de cette pièce avec, au fond de lui, la patience des vendettas du Sud.
Un débris de la vieille Gascogne
Une grandeur perdue
Pour comprendre Fontrailles, il faut remonter bien avant lui, jusqu’à ces comtés-souches que l’on tailla jadis dans le duché de Gascogne. L’Astarac fut l’un d’eux : une principauté de coteaux et de rivières, entre Save et Gers, qui eut ses comtes, ses chartes et son orgueil.
De cette grandeur féodale, il ne restait au XVIIᵉ siècle qu’un nom et quelques terres. Les Astarac avaient glissé, comme tant de hautes maisons gasconnes, du rang de souverains à celui de gentilshommes de province.
Louis d’Astarac naquit en Gascogne vers 1605. Son père était sénéchal d’Armagnac, baron de Marestaing et de Fontrailles ; sa famille, longtemps protestante, s’était ralliée au catholicisme autour de 1618.
L’enfant grandit donc à la charnière de deux mondes : celui d’une noblesse d’épée encore frémissante des guerres de Religion, et celui d’une monarchie qui, sous la main de Richelieu, entreprenait de mettre les grands au pas. C’est ce second monde que Fontrailles allait haïr.
« Rangez-vous, Monsieur de Fontrailles, ne vous montrez point, cet ambassadeur n’aime pas les monstres. »Mot rapporté par Tallemant des Réaux
La blessure
Le corps fit son malheur et, peut-être, sa légende. Fontrailles était bossu, et la cour, qui ne pardonne rien, ne lui pardonna pas cela. Dans ce monde où l’apparence était une monnaie, où l’on valait par la grâce autant que par le sang, sa difformité le plaçait d’avance parmi ceux que l’on tolère, mais que l’on ne célèbre pas.
Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes, a fixé pour toujours la scène : Richelieu, se préparant à recevoir un ambassadeur, aurait aperçu le petit gentilhomme contrefait dans son antichambre et lui aurait lancé cette phrase atroce, cette phrase de grand seigneur pressé, de ministre sûr de sa puissance, de bourreau sans hache : qu’il se rangeât, qu’il ne se montrât point, car l’ambassadeur n’aimait pas les monstres.
Il faut imaginer la salle, les regards qui se détournent, les sourires étouffés, les courtisans soudain très occupés à ne pas voir. Il faut imaginer Fontrailles, immobile, obligé de recevoir l’insulte debout, devant témoins, et de n’en rien montrer. Un duel eût été impossible ; une réponse eût été folie ; une plainte eût été ridicule. Il ne lui restait qu’une arme : le silence.
À partir de ce jour, l’homme ne vécut plus seulement contre Richelieu : il vécut pour voir tomber celui qui l’avait traité de monstre devant la cour.
Le tisseur de complots
La rancune trouva vite des alliés. La France de 1641 bruissait de mécontents : grands seigneurs dépossédés de leur pouvoir, princes jaloux, dévots scandalisés par l’alliance avec les protestants d’Allemagne. Au centre de cette toile se tenait Gaston d’Orléans, frère du roi, conspirateur éternel, toujours prêt à promettre, presque toujours prêt à se dérober.
Il fallait un homme pour relier les fils. Ce fut Fontrailles. En novembre 1641, c’est lui qui renoua le contact entre Gaston et Henri Coiffier de Ruzé, marquis de Cinq-Mars — le jeune et brillant favori de Louis XIII, que Richelieu avait lui-même placé près du roi et qui le trahissait désormais.
Plusieurs sources contemporaines tiennent Fontrailles pour le véritable instigateur de l’affaire : le point de jonction discret, sans titre éclatant, sans visage de héros, sans panache apparent, mais sans lequel rien ne se fût noué. La conjuration de Cinq-Mars était née, et elle visait, ouvertement cette fois, la tête du ministre.
Une tragédie de l’orgueil
La tentation est grande d’appeler Alexandre Dumas à la rescousse, tant Richelieu, les mousquetaires, les complots et les couloirs du Louvre semblent appartenir à son royaume. Mais le grand roman de Cinq-Mars n’est pas de Dumas : il est d’Alfred de Vigny.
En 1826, Vigny publia Cinq-Mars ou Une conjuration sous Louis XIII, roman grave, mélancolique, où l’histoire devient le théâtre d’un conflit entre la grandeur rêvée et la raison d’État. Dumas donna au Cardinal son masque populaire, rouge et terrible ; Vigny donna à Cinq-Mars son destin de jeune homme perdu, trop fier pour obéir, trop imprudent pour vaincre.
C’est dans cette lumière qu’il faut regarder notre affaire : non comme une simple intrigue de cabinet, mais comme une tragédie de l’orgueil. Fontrailles y apporte la rancune ; Gaston d’Orléans, la lâcheté princière ; Cinq-Mars, l’ambition impatiente ; de Thou, la fidélité jusqu’à la mort.
Blessé, méthodique, discret : celui qui relie les fils.
Jeunesse, faveur, orgueil : celui qui croit pouvoir devenir maître.
Il sait, il se tait, et son silence lui coûtera la tête.
Toujours prêt à conspirer, presque jamais à mourir pour ses complots.
Le favori qui voulut devenir maître
Il faut ici dire un mot de Cinq-Mars, car sans lui Fontrailles ne serait qu’un conspirateur de plus ; avec lui, il devient l’aiguille invisible qui coud ensemble les lambeaux d’un grand drame.
Henri Coiffier de Ruzé d’Effiat, marquis de Cinq-Mars, n’était pas né pour finir sur un échafaud. Il avait la jeunesse, la grâce, le nom, cette insolence heureuse que les rois prennent parfois pour de la franchise et les courtisans pour de la puissance. Richelieu, qui croyait manier les âmes comme il maniait les provinces, l’avait fait approcher de Louis XIII. Il pensait donner au roi un compagnon, peut-être un amusement, certainement un homme sûr. Il se trompait. On peut fabriquer un favori ; on ne fabrique pas toujours un serviteur.
Cinq-Mars plut au roi. Ce fut d’abord son bonheur, puis sa perte. Louis XIII, prince mélancolique, malade d’ennui autant que de corps, trouvait auprès de ce jeune homme ce que Richelieu ne pouvait lui donner : la légèreté, l’éclat, la conversation vive, le miroir flatteur d’une affection qui semblait n’appartenir qu’à lui.
Le Cardinal gouvernait ; Cinq-Mars charmait. Or, à la cour, celui qui charme finit toujours par croire qu’il gouverne.
Pourquoi trahir Richelieu ?
Cinq-Mars devait tout à Richelieu, et c’est précisément pour cela qu’il le trahit. Il y a des bienfaits qui enchaînent ; il y en a d’autres qui humilient. Le jeune marquis ne pouvait regarder sa faveur sans apercevoir derrière elle la main rouge du Cardinal. Chaque honneur reçu lui rappelait une dépendance. Chaque sourire du roi lui semblait volé à Richelieu.
Bientôt, le favori se lassa d’être favori. Il voulut être ministre sans avoir vieilli, arbitre sans avoir combattu, maître de l’État sans avoir traversé les longues nuits où Richelieu avait usé sa poitrine, ses yeux et son âme à faire plier la France. Le Cardinal, de son côté, ne tarda pas à voir grandir cette créature trop belle, trop aimée, trop impatiente. Il avait voulu un instrument ; il trouvait devant lui une épée nue.
Ainsi naquit la haine. Autour de Cinq-Mars, les mécontents firent le reste. La cour est pleine de gens qui n’osent pas frapper, mais qui trouvent toujours une main jeune à pousser vers le poignard. On parla d’honneur, de liberté du roi, de salut de la noblesse, de tyrannie ministérielle. On donna de grands noms à de petites rancunes.
Cinq-Mars, qui avait l’imagination plus haute que la prudence, crut peut-être sincèrement qu’en perdant Richelieu il délivrerait Louis XIII. Il ne voyait pas que le roi, jusque dans ses colères contre son ministre, appartenait encore à ce ministre ; et qu’entre un vieillard malade qui tenait l’État debout et un jeune favori qui rêvait de gloire, la monarchie choisirait toujours celui qui savait gouverner.
Cinq-Mars et de Thou
À côté de Cinq-Mars se tenait François-Auguste de Thou. Celui-là n’avait ni l’emportement du favori, ni cette vanité brillante qui faisait de Cinq-Mars une torche dangereuse. De Thou appartenait à une autre race d’hommes : celle des consciences délicates, des esprits nourris de livres, des âmes droites que le malheur attire parce qu’elles croient encore pouvoir l’adoucir.
Il n’était pas fait pour conspirer ; il était fait pour comprendre, conseiller, retenir peut-être. Mais l’amitié, dans les grandes crises, est parfois plus forte que la raison. Cinq-Mars avait besoin d’être admiré ; de Thou avait besoin d’être fidèle. L’un cherchait un témoin de sa grandeur naissante, l’autre voulait sauver son ami de lui-même. Ils se rencontrèrent sur cette pente où l’affection devient complicité sans l’avoir voulu.
On imagine leurs entretiens : Cinq-Mars ardent, marchant de long en large, parlant de Richelieu comme d’un geôlier, du roi comme d’un captif, de la France comme d’un royaume confisqué par une robe rouge ; de Thou, plus grave, l’écoutant avec cette inquiétude tendre des hommes qui voient venir l’abîme et n’ont pas le courage d’abandonner celui qui y court.
Il devait dire : « Arrêtez-vous. » Cinq-Mars répondait : « Il est trop tard. » Et parce que l’amitié supporte mal de laisser seul celui qui se perd, de Thou resta.
Son crime fut plus subtil et, humainement, plus douloureux : il sut. Il sut, et ne dénonça pas. Il porta le secret de son ami comme on porte un mourant. Aux yeux de Richelieu, c’était assez. Aux yeux de la justice d’État, le silence devenait trahison.
Le traité de Madrid
Restait à donner au complot les moyens de réussir. On les chercha là où aucun bon Français n’aurait dû les chercher : à Madrid, chez l’ennemi. Au printemps de 1642, Fontrailles passa les Pyrénées et négocia avec le comte-duc d’Olivares, premier ministre du roi d’Espagne, un traité secret par lequel l’Espagne s’engageait à fournir aux conjurés troupes et argent contre Richelieu.
Mesurons la chose : un gentilhomme gascon, sujet du roi de France, portant dans ses bagages une feuille de papier qui livrait son pays à la puissance contre laquelle il était en guerre. Cette feuille, c’était la trahison faite document. Et c’est elle qui perdit tout le monde.
Tant que l’on murmurait contre le Cardinal dans les chambres, tant que l’on rêvait de le perdre auprès du roi, l’affaire appartenait encore aux brouillards ordinaires de la cour. Mais lorsque Fontrailles porta aux Espagnols la promesse d’une aide militaire et financière, la conjuration changea de nature. Elle ne fut plus seulement une cabale : elle devint une trahison.
Un complot déjà condamné
Au reste, la conjuration était condamnée presque dès sa naissance. Elle avait contre elle ce qui perd tous les complots de cour : trop de vanités, trop de confidences, trop de gens importants pour qu’un secret demeure secret.
Gaston d’Orléans était toujours prêt à entrer dans une conspiration, jamais à y mourir. Les grands promettaient beaucoup, mais chacun gardait au fond de soi une porte ouverte pour la fuite ou le pardon. Cinq-Mars avait l’audace ; Fontrailles avait l’adresse ; mais Richelieu avait l’État.
Une copie du traité parvint jusqu’au Cardinal. Ce dut être, pour le vieux ministre épuisé, un de ces instants terribles où l’homme malade disparaît derrière l’homme d’État. Sa chair pouvait souffrir, ses forces pouvaient le quitter, mais son intelligence demeurait intacte, froide, acérée. Ses ennemis avaient cru l’atteindre au cœur ; ils venaient de lui remettre la preuve qui les livrait à la hache.
Dès lors, tout alla vite, comme vont vite les catastrophes longtemps préparées. Les sourires se figèrent, les portes se fermèrent, les messagers furent surveillés, les amis interrogés, les promesses reniées.
La hache et la fuite
L’été 1642 fut celui du châtiment. Cinq-Mars fut arrêté ; avec lui tomba son ami François-Auguste de Thou, coupable seulement d’avoir su et de s’être tu. Gaston d’Orléans, fidèle à sa lâcheté ordinaire, se détacha de ceux qu’il avait encouragés. Cinq-Mars découvrit trop tard qu’un favori peut tomber plus bas qu’un inconnu. De Thou comprit que son silence le condamnait autant qu’une signature.
Le 12 septembre 1642, à Lyon, les deux jeunes hommes montèrent à l’échafaud. Le favori du roi de France et le conseiller au parlement laissèrent leur tête au bourreau ; ils avaient l’un et l’autre moins de trente-cinq ans.
Ainsi, quand Cinq-Mars monta vers l’échafaud, de Thou monta près de lui. Le favori payait son ambition ; l’ami payait sa fidélité. L’un avait voulu abattre un ministre ; l’autre n’avait pas voulu livrer un ami. La même hache les confondit.
Fontrailles, lui, n’était plus là. Il avait flairé le vent. Sachant le complot perdu avant même que la catastrophe n’éclatât, il s’était embarqué à Narbonne et avait gagné l’Angleterre. C’est encore un trait de roman, mais d’un roman plus noir que celui des jeunes héros : le plus disgracié, le plus moqué, le plus contrefait des conjurés fut aussi le plus lucide. Les beaux hommes restèrent pour mourir ; le bossu s’échappa pour raconter.
Quatre dates pour une conjuration
Naissance de Louis d’Astarac, vicomte de Fontrailles, dans une vieille lignée gasconne.
Fontrailles relie Gaston d’Orléans et Cinq-Mars dans le complot contre Richelieu.
Il passe les Pyrénées et négocie à Madrid l’appui de l’Espagne.
Il publie sa Relation, devenant le témoin de sa propre trahison.
Le survivant devenu témoin
Fontrailles ne reparut qu’après la mort de ses ennemis : Richelieu s’éteignit le 5 décembre 1642, Louis XIII le 14 mai 1643. La vendetta gasconne avait, à sa manière, gagné : le persécuté enterrait le persécuteur.
La paix, pourtant, ne fut pas son genre. On le retrouve dans la Cabale des Importants, cette ligue de grands ligués contre Mazarin, puis dans les troubles de la Fronde, où le cardinal de Retz le montre, un jour d’émeute, le bras brisé d’un coup de pistolet. L’homme avait pris goût aux barricades comme d’autres au repos.
Vint enfin l’âge des comptes. Retiré, Fontrailles écrivit sa Relation, le récit, publié en 1663, des choses de la cour au temps de Cinq-Mars. Singulier destin que celui d’un conspirateur devenu le principal témoin de sa propre trahison : ce que nous savons de la conjuration, c’est en grande partie de la plume de celui qui la tissa que nous le tenons.
Il mourut à Paris le 15 juillet 1677, vieux, libre, et plus difficile à oublier qu’aucun des géants qui s’étaient moqués de sa taille. Cinq-Mars et de Thou avaient laissé leur jeunesse sur l’échafaud ; Richelieu avait laissé son ombre sur le siècle ; Fontrailles, lui, laissa un récit — et cette silhouette tordue que l’histoire, parfois, éclaire mieux que les statues.
Notice bibliographique
- Louis d’Astarac de Fontrailles, Relation des choses particulières de la cour pendant la faveur de M. de Cinq-Mars , 1663.
- Gédéon Tallemant des Réaux, Historiettes, pour l’anecdote fameuse de l’affront infligé à Fontrailles.
- Cardinal de Retz, Mémoires, pour les troubles de la Fronde et les milieux de la haute opposition à Mazarin.
- Alfred de Vigny, Cinq-Mars ou Une conjuration sous Louis XIII , Paris, 1826.
- Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires, pour l’imaginaire romanesque du règne de Louis XIII et la figure populaire de Richelieu.
- Roland Mousnier, L’Homme rouge ou la vie du cardinal de Richelieu , Paris, Robert Laffont, 1992.
- Françoise Hildesheimer, Richelieu, Paris, Flammarion, 2004.
- Revue de Gascogne et Bulletin de la Société archéologique du Gers , articles et notices relatifs à la maison d’Astarac et au comté d’Astarac, volumes numérisés sur Gallica.
