Jean-Louis de Nogaret de La Valette

Duc d'Épernon — Le survivant

1554 — 1642

I. Rue de la Ferronnerie — 14 mai 1610, aux alentours de seize heures

Paris, ce jour-là, sent la fête. La reine Marie de Médicis vient d'être couronnée la veille à Saint-Denis — enfin, après dix ans de mariage, après des enfants, des retards, des prétextes. La ville se prépare pour l'entrée solennelle de la souveraine. Des tentures aux fenêtres, des badauds partout, les rues encombrées de charrettes et de curieux.

Dans le grand carrosse royal qui quitte le Louvre peu avant seize heures, Henri IV est en veine de conversation. Il se rend à l'Arsenal voir Sully, son vieux ministre, cloué au lit par la grippe. Inutile de se faire escorter — le trajet est court, la ville est en liesse, et le roi, ce matin, a refusé la garde à cheval : il y a cinquante et tant d'années que je me garde sans capitaine des gardes. Autour de lui, dans le carrosse : le duc de Montbazon, le marquis de La Force, le marquis de Mirebeau, Duplessis-Liancourt. Et à sa droite, dans le fond, le duc d'Épernon — Jean-Louis de Nogaret de La Valette, cinquante-six ans, l'un des hommes les plus puissants du royaume.

Le carrosse s'engage rue de la Ferronnerie. La rue est étroite, encombrée. Deux charrettes bloquent le passage — l'une chargée de foin, l'autre de tonneaux. Les valets de pied quittent les portières pour dégager la voie. L'escorte coupe par le cimetière des Innocents, laissant le roi sans protection. Un valet renoue sa jarretière.

C'est à ce moment qu'un homme roux en habit vert — il a suivi le carrosse depuis le Louvre — pose le pied sur un rayon de la roue arrière. Il se hisse. Passe le bras par la portière ouverte. Et frappe.

Un coup sous l'aisselle droite. Le roi dit : Ce n'est rien. Puis un second coup, dans le poumon et l'aorte. Le sang jaillit. Ce n'est rien, répète le roi — et sa tête tombe sur l'épaule du duc d'Épernon.

Dans le carrosse, la stupeur est totale. Pierre de L'Étoile notera : nul des seigneurs qui étaient dans le carrosse ne vit frapper le roi. Ravaillac est là, immobile, le couteau à la main. La foule commence à comprendre. Des voix crient qu'il faut le tuer sur-le-champ — comme on avait tué Jacques Clément, l'assassin d'Henri III. Un dénommé Saint-Michel lève déjà son arme.

C'est Épernon qui l'arrête. Il faut d'abord savoir s'il a des complices, dit-il.

Le carrosse rebrousse chemin vers le Louvre. Henri IV n'y arrivera pas vivant. Et le duc d'Épernon, ce soir-là, sera soupçonné par la moitié de Paris d'avoir laissé faire — ou pire, d'avoir organisé.

Il avait l'habitude. On l'avait soupçonné de tout, pendant toute sa vie. Il avait toujours survécu.

L'assassinat d'Henri IV, rue de la Ferronnerie, 14 mai 1610

L'assassinat d'Henri IV rue de la Ferronnerie, 14 mai 1610.

II. Caumont — un cadet gascon comme les autres

Jean-Louis de Nogaret de La Valette naît en mai 1554 au château de Caumont, dans le Savès — ce pays de collines douces entre Gers et Garonne que la Gascogne produit en abondance : des gentilshommes sans fortune et sans perspective autre que l'épée ou l'Église. Il est le deuxième de six enfants. Cadet, donc. Le destin classique.

Son père Jean et son grand-père Pierre ont combattu dans les guerres d'Italie — sous Louis XII, sous François Ier, sous les ordres peut-être de Monluc lui-même. La tradition militaire est dans le sang. À seize ans, Jean-Louis combat déjà aux côtés de son père à Mauvezin, puis à Montfort et à Rabastens — ces mêmes batailles des guerres de Religion que Monluc menait dans les mêmes années, avec ses deux bourreaux dans le sillage.

Il garde toute sa vie l'accent gascon. La cour d'Henri III lui enverra le poète Philippe Desportes pour le dégasconiser — lui apprendre la préciosité du langage attendue à Paris. Desportes échouera. Épernon ne se laissera pas dégasconner. Il parlera gascon jusqu'à la mort, avec cet accent rocailleux qui fait rire les courtisans et qui dit, mieux que n'importe quel traité, d'où il vient et ce qu'il est.

Ce qu'il est : ambitieux jusqu'à la moelle, intelligent, brutal quand il le faut, séducteur quand c'est utile. Et terriblement conscient de ses origines — cette noblesse de rien, ces terres minuscules, ce nom qui ne vaut encore rien. Tout est à construire.

III. Le favori — la foudre d'Henri III

En 1573, au siège de La Rochelle, il croise pour la première fois Henri d'Anjou — le frère du roi, le futur Henri III. Cinq ans plus tard, en décembre 1578, il entre dans le cercle très fermé des mignons du roi. Il y retrouve le duc Anne de Joyeuse, son rival et son pendant — deux favoris au sommet, deux hommes que le roi couvre de charges avec une générosité qui scandalise la cour entière.

Henri III l'aimait éperdument, rapporte le magistrat Jacques-Auguste de Thou. Le roi fait d'Épernon maître de camp du régiment de Champagne, gouverneur de La Fère, colonel général des Bandes françaises, duc et pair de France, premier gentilhomme de la chambre, chevalier de l'ordre du Saint-Esprit, gouverneur de Boulonnais, de Loches, de Metz, de Lyon, de Provence, de Normandie, amiral de France. La liste est si longue qu'elle en devient obscène.

À l'apogée de sa puissance, il peut mobiliser dix mille hommes pour le roi. Il tient le tiers du royaume entre ses mains. D'un cadet gascon sans fortune, Henri III a fait un vice-roi.

La jalousie est immense. Les libelles pleuvent. On l'accuse de tout — de cupidité, d'arrogance, de corruption, d'influence néfaste sur le roi. Les Guise le détestent. Les ligueurs le haïssent. Le peuple de Paris ne l'aime pas. Il s'en moque — ou il fait semblant. Il a ses bouffons à gages pour rire quand la cour devient trop lourde, et le prédicateur Michel Poncet a bien résumé ce que tout le monde ressent : on a guère ri à ses dépens que du bout des lèvres, et surtout à distance.

IV. La chute et le retour — survivre aux Guise

En 1588, la Journée des barricades renverse tout. Paris se soulève contre Henri III, chassé de sa propre capitale par la Ligue et les Guise. Épernon, trop lié au roi, trop détesté du peuple, est sacrifié — le roi le démet de ses gouvernements de Normandie et de Provence pour calmer la fureur des ligueurs. Épernon se replie en Angoumois, gouvernement qu'on lui a laissé comme lot de consolation.

De là, il écrit au roi des lettres soumises — et lève des troupes. Les deux simultanément. C'est tout Épernon.

Quand Henri III fait assassiner le duc de Guise à Blois en décembre 1588, Épernon revient immédiatement. Et quand Henri III mourant, en août 1589 — poignardé par le moine Jacques Clément à Saint-Cloud —, lui demande in extremis de se rallier à Henri de Navarre, Épernon obéit.

Épernon venait de voir mourir un roi. Ce ne serait pas le dernier.

V. Le 14 mai 1610 — et les soupçons

L'affaire de la rue de la Ferronnerie ne quittera plus Épernon. Sa décision d'empêcher le lynchage de Ravaillac — il faut d'abord savoir s'il a des complices — sera retournée contre lui. On dira qu'il protégeait l'assassin. On dira qu'il savait. On dira qu'il avait tout organisé pour mettre Marie de Médicis sur le trône et reprendre le pouvoir.

Épernon, il est vrai, agit avec une rapidité remarquable. Dès le soir du 14 mai, il est au Louvre auprès de la reine. C'est lui qui organise la proclamation de la régence. C'est lui qui fait déclarer Marie de Médicis régente du royaume avant même que les formes légales ne soient respectées. Marie de Médicis lui en sera reconnaissante toute sa vie. Et Épernon, de nouveau, se retrouve au sommet.

Les soupçons ne furent jamais prouvés. Ravaillac, torturé avec toute la minutie et le soin que son geste abominable nécessitait, affirma toujours avoir agi seul. Il fut écartelé en place de Grève le 27 mai 1610 — et emporta ses secrets, s'il en avait, dans la mort.

VI. Cadillac — le Gascon au bord de la Garonne

Sous la régence de Marie de Médicis, Épernon retrouve sa puissance. Il fait et défait les alliances, intervient dans les guerres huguenotes, lève des armées. En 1622, Louis XIII le nomme gouverneur militaire de Guyenne — ce retour en Gascogne est aussi une mise à l'écart dorée, loin de Paris et des intrigues du Louvre.

Il s'installe au château de Cadillac, sur la rive droite de la Garonne, dont il fait construire l'une des plus belles résidences de l'époque. Les cheminées de Cadillac, entièrement recouvertes de marbre, sont considérées encore aujourd'hui comme les plus belles de France. Le vieux Gascon bâtit comme il a toujours tout fait — en grand, avec ostentation, pour que personne n'oublie d'où il vient et jusqu'où il est monté.

Mais Richelieu monte. Et Richelieu n'aime pas les survivants des règnes précédents — ces vieux lions qui ont connu trop de rois et qui se souviennent de trop de secrets.

VII. Le soufflet et la disgrâce

En 1633, à Bordeaux, le conflit couvait depuis des mois entre Épernon et Henri de Sourdis, archevêque de Bordeaux — protégé de Richelieu, donc ennemi naturel du gouverneur de Guyenne. Un jour, devant la cathédrale Saint-André, Épernon estime ne pas avoir été salué par le prélat avec les égards dus à son rang. Pour un Gascon de soixante-dix-neuf ans qui a tenu le tiers du royaume entre ses mains, qui a connu trois rois et vu mourir deux d'entre eux poignardés, c'est une insulte insupportable. Il lève sa canne et fait sauter le chapeau de l'archevêque, qui tombe dans la boue.

La scène est digne d'une farce — et pourtant elle fait le tour du royaume en quelques jours. Sourdis exige réparation et demande l'excommunication du duc. Richelieu, qui n'attendait que l'occasion, soutient la demande. Louis XIII contraint Épernon à s'agenouiller publiquement devant l'archevêque pour s'excuser.

Épernon, quatre-vingts ans passés, s'agenouille. Il doit. Mais on voit sur son visage ce que le Gascon qu'il est ne peut pas cacher — la rage froide d'un homme qui a tout traversé et qui plie pour la première fois devant un homme d'Église pour une histoire de chapeau dans la boue.

C'est fini. Richelieu saisit l'occasion. Épernon est progressivement écarté, démis de son gouvernement de Guyenne en 1638, exilé à Loches — ce château de la Loire où d'autres grands du royaume ont terminé leur course, dans la solitude et l'oubli.

VIII. Loches — mourir loin de la Garonne

Il meurt à Loches le 13 janvier 1642, à quatre-vingt-sept ans. Richelieu lui survivra moins d'un an — mort en décembre 1642. Louis XIII mourra en 1643. Épernon avait enterré Henri III, Henri IV, et il avait presque enterré Richelieu.

Selon ses vœux, son corps fut rapatrié en Gascogne. Il repose dans la collégiale Sainte-Blaise de Cadillac, face au château qu'il avait fait bâtir. Jusqu'à la Révolution, une petite cloche sonnait tous les matins à six heures à la cathédrale Saint-Pierre d'Angoulême — les pleurs d'Épernon pour le repos de son âme — où son cœur avait été déposé.

Un Gascon revenu mourir dans son pays. Ses os sont à Cadillac, son cœur à Angoulême, et son accent rocailleux résonne encore dans les chroniques de ceux qui l'ont connu.

IX. Ce que représente Épernon

Jean-Louis de Nogaret de La Valette représente quelque chose d'unique dans la galerie des guerriers gascons : non pas le héros foudroyant, mort jeune et glorieux comme Gassion à Lens, non pas le vieux soldat défiguré comme Monluc sous Rabastens, mais le survivant.

Né en 1554 quand Monluc tenait encore Sienne, mort en 1642 quand Louis XIV avait déjà quatre ans — il a traversé près d'un siècle de guerres civiles, d'assassinats royaux, de retournements d'alliances, de disgrâces et de retours en grâce. Il a servi trois rois, vu en mourir deux poignardés, traversé la Ligue, la régence, Richelieu.

Et il est mort dans son lit, à quatre-vingt-sept ans, en ayant gardé son accent gascon.

C'était peut-être la plus belle vengeance du cadet de Caumont
contre tous ceux qui avaient voulu sa perte.
Il avait duré. C'était sa façon de vaincre.

SOURCES PRINCIPALES

Pierre de L'Étoile, Mémoires-Journaux — Jacques-Auguste de Thou, Historia sui temporis — Georges Girard, Histoire du duc d'Épernon (1655) — Christian Jouhaud, « Le duc et l'archevêque : action politique, représentations et pouvoir au temps de Richelieu », Annales ESC, 1986 — Roland Mousnier, L'assassinat d'Henri IV, Gallimard, 1964.

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