Jean de Gassion

Le cadet qui valait une armée

CUIGY, à Cyrano.

Monsieur de Guiche !

(Murmure. Tout le monde se range.)

Vient de la part du maréchal de Gassion !

DE GUICHE, saluant Cyrano.

… Qui tient à vous mander son admiration

Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.

LA FOULE.

Bravo !…

CYRANO, s'inclinant.

Le maréchal s'y connaît en bravoure.

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, Acte II, scène VII

I. La veille de Rocroi

Le soir du 18 mai 1643, dans le camp français établi devant la place de Rocroi, Jean de Gassion ne dort pas. Ce n'est pas l'insomnie des hommes qui ont peur — c'est celle des hommes qui pensent. Trente-trois ans, mestre de camp général de la cavalerie, il chevauche les lignes dans l'obscurité, inspecte les positions, vérifie les escadrons. Demain, l'armée espagnole des Flandres sera en face — la meilleure d'Europe, la terreur des champs de bataille depuis cent ans. Ses tercios sont comme des forteresses de chair et d'acier qui avancent sans trembler depuis les guerres d'Italie. Ils n'ont jamais été défaits en rase campagne.

Gassion sait ce que les autres sentent seulement : que la peur est contagieuse, que le courage l'est aussi, et que tout se joue dans les premières minutes d'une charge. Il a appris cela sous d'autres cieux, dans d'autres guerres, au service d'un roi qui lui a tout enseigné de la guerre moderne. Ce soir, il n'attend rien — il prépare. La gloire ne l'occupe pas. Le terrain, les hommes, les lignes de tir : voilà ce qui compte.

II. Pau — le quatrième fils

Jean de Gassion naît le 20 août 1609 à Pau, dans une famille de parlementaires béarnais calvinistes. Quatrième fils. Ces deux mots, au XVIIe siècle, résument un destin : pas de terre, pas d'héritage, pas d'avenir tracé. L'aîné hérite. Les cadets se débrouillent.

Dans le Béarn comme dans toute la Gascogne — et c'est là l'une des clefs de cette histoire —, les familles nobles sont nombreuses, les terres morcelées, les fortunes modestes. Elles produisent depuis des générations ce flux singulier de jeunes hommes bien nés et sans ressources, porteurs d'un nom et d'une épée, que la paix domestique ne peut pas nourrir. La guerre n'est pas pour eux une vocation romantique. C'est une sortie économique, la seule qui soit à la fois digne de leur rang et à portée de leur bras. Gassion en est le produit pur — sans pose, sans illusion.

À quinze ans, il s'engage. D'abord au service du duc de Savoie, Charles-Emmanuel Ier, en Piémont. Puis il revient en France rejoindre les troupes calvinistes du prince de Rohan, qui contestent les armes à la main la montée en puissance de l'État monarchique. C'est son baptême de feu — une guerre de religion autant que de survie, dans les âpres pays du Languedoc, jusqu'à la reddition de Privas en 1629. La paix d'Alès met fin aux révoltes protestantes. Gassion se retrouve sans camp, sans guerre, sans perspective.

Il prend alors la seule décision qui s'impose à un homme de sa trempe : il part.

III. L'école suédoise — au cœur de la Guerre de Trente Ans

Pour comprendre ce qui suit, il faut mesurer ce qu'est l'Europe en 1630. La Guerre de Trente Ans dévaste le continent depuis 1618. Ce qui a commencé comme une querelle de religion entre catholiques et protestants en Bohême s'est transformé en conflagration générale où s'affrontent l'Empire des Habsbourg, les princes allemands, la Suède, le Danemark, la France — un incendie dont personne ne maîtrise plus les contours. Des provinces entières sont ravagées, des armées fantômes errent de siège en siège, des populations entières disparaissent. C'est la guerre absolue, sans règle et sans pitié, qui durera jusqu'en 1648.

C'est dans ce brasier que Gassion entre au service de Gustave II Adolphe de Suède en 1630. Le roi suédois vient de débarquer en Poméranie avec une armée disciplinée et une vision révolutionnaire de la guerre. Contre la pratique dominante qui consiste à arrêter la cavalerie à portée de pistolet pour tirer avant de reculer, Gustave-Adolphe a réintroduit la charge à bride abattue, l'épée à la main, avec toute la violence de choc des chevaux lancés à pleine vitesse. Ce sont ses cavaliers d'élite finlandais, les Hakkapeliitta, hurlant leur cri de guerre, qui incarnent cette nouvelle manière de rompre les lignes.

Gassion suit les armées suédoises dans leurs campagnes victorieuses à travers l'Allemagne. Il est à Breitenfeld en 1631, où Gustave-Adolphe écrase les Impériaux dans une bataille rangée d'une ampleur sans précédent. Il traverse la Bavière au fil des victoires, jusqu'à Lützen en novembre 1632 — où Gustave-Adolphe trouve la mort dans le brouillard et la fumée, au plus fort de la mêlée, en chargeant lui-même à la tête de ses cavaliers. La leçon est inscrite dans le sang : le commandant qui mène en personne paie le même prix que ses hommes.

Gassion rentre en France en 1635, quand Louis XIII et Richelieu entrent directement en guerre contre l'Espagne. Il rapporte dans ses sacoches une expérience tactique que personne dans l'armée française ne possède. Richelieu le comprend immédiatement : il lui confie la réforme de la cavalerie française et lui donne les moyens de lever un régiment à sa mesure — 1 600 hommes sur lesquels il exerce un pouvoir quasi absolu, distribuant les charges, rendant la justice, gouvernant cette troupe comme une principauté de guerre.

Les années qui suivent sont celles d'un feu continu. Siège de Dole avec le prince de Condé en 1636. Prise du château de Vouthon en Lorraine. Combats permanents sur la frontière du nord et de l'est — Gravelines, Saint-Omer, Courtrai dont il devient gouverneur, Furnes, Dunkerque, Blendecques — contre les Espagnols et les Impériaux. Gassion y accumule les victoires et les coups. Richelieu finit par le surnommer La Guerre. Ce n'est pas un compliment ordinaire : c'est une reconnaissance.

IV. Rocroi — 19 mai 1643

Louis XIII est mort cinq jours plus tôt. La France a un enfant-roi de cinq ans, une régente, un cardinal ministre. Elle paraît vulnérable. Les Espagnols ont franchi la frontière et assiègent Rocroi. Si la place tombe, la route de Paris est ouverte.

Le duc d'Enghien, vingt-deux ans, commande l'armée française. Gassion est à sa droite.

PLAN DE LA BATAILLE DE ROCROI — 19 MAI 1643

Bois Bois Rocroi — ESPAGNOLS — Cav. gauche esp. TERCIOS Alburquerque — FRANÇAIS — Cav. Enghien Infanterie française GASSION aile droite ① Charge ② Retournement Débordée Gassion Français Espagnols Charge initiale Retournement

LES QUATRE PHASES DE ROCROI

Phase 1 — L'aube. Les deux armées se font face sur un plateau ouvert, coupé de bois et de marécages. Les Espagnols ont placé leurs tercios au centre, encadrés de cavalerie. Enghien veut attaquer de front, avant que les Espagnols ne reçoivent des renforts. Ses généraux hésitent. Gassion plaide pour l'offensive immédiate.

Phase 2 — La charge de l'aile droite. Gassion lance ses escadrons sur l'aile gauche espagnole — au galop, sans hésitation, l'épée à la main. L'aile gauche espagnole est enfoncée, bousculée, mise en déroute. Mais sur l'autre flanc, la cavalerie française a cédé : l'aile gauche française est tournée, les tercios du centre menacent de prendre tout le dispositif à revers.

Phase 3 — Le demi-tour décisif. Gassion fait ce que peu de commandants sauraient faire : au lieu de se disperser au pillage, il retourne ses escadrons. Il les rassemble sous le feu, les réorganise, et les ramène contre les tercios du centre, qu'il prend à revers. Ce mouvement de retournement est le coup de génie de la journée.

Phase 4 — L'encerclement. Les tercios tiennent encore, avec cette bravoure obstinée qui est leur marque depuis un siècle. Mais ils sont perdus. Quand Enghien leur propose des conditions honorables, ils acceptent — puis un mouvement de panique rouvre les combats. C'est le massacre final.

À l'issue de la bataille, Condé se tourne vers Gassion et lui reconnaît publiquement la victoire. De Rocroi même, il envoie demander pour lui le bâton de maréchal. Il sera remis le 17 novembre 1643. Jean de Gassion a trente-quatre ans — et n'a jamais exercé le grade de lieutenant général qui précède normalement cette distinction. Un raccourci que seul le génie militaire pouvait justifier.

V. La mort d'un homme debout

Après Rocroi, Gassion continue de faire la guerre comme il l'a toujours faite — en avant, en personne, sans déléguer ce qu'il peut faire lui-même. Les sièges se succèdent dans les Flandres boueuses, sans gloire particulière, avec cette constance têtue qui est sa marque.

En 1647, il assiège Lens. La ville est retombée aux mains des Espagnols. Le siège est difficile — les tranchées avancent lentement, les hommes s'usent. Ce jour-là, le 28 septembre 1647, ses soldats hésitent devant un piquet de palissade ennemi qui gêne l'approche. Ils n'osent pas avancer. Gassion regarde ses hommes paralysés par la peur. Il met pied à terre. Il s'avance lui-même, à découvert, pour arracher le piquet de ses mains.

Un coup de mousquet le frappe à la tête.

Il meurt à Arras quatre jours plus tard, le 2 octobre 1647. Il avait trente-huit ans. Lens tombera le lendemain de sa mort, sans lui. Un chroniqueur du temps, Monglat, résumera la chose avec une amertume sèche : en gagnant une bicoque, la France perdit un grand capitaine.

Il est inhumé au temple de Charenton — une mort protestante, fidèle à ce qu'il avait toujours été. Dans un siècle où l'on attendait de lui qu'il abjurât pour faciliter sa carrière, Gassion avait tenu. Jusque dans la mort, il était resté lui-même.

VI. Ce que Gassion représente

Il avait pour maxime que l'audace fait presque tout à la guerre. On lui objectait un jour les difficultés insurmontables d'une attaque qu'il avait ordonnée. Il répondit : j'ai dans ma tête et je porte à mon côté de quoi les lever — en montrant sa pensée et son épée.

Jean de Gassion n'est pas un héros de roman, et c'est précisément pourquoi il mérite qu'on s'y arrête. Il est quelque chose de plus intéressant : un produit parfaitement cohérent d'un système social et territorial. Le Béarn, la Gascogne, produisaient ces hommes depuis des générations — des cadets sans terre, porteurs d'un nom et d'une ambition, jetés dans les guerres d'Europe comme on jette une mise sur une table de jeu. La plupart mouraient obscurément, dans une tranchée flamande ou sur une route lorraine. Gassion, lui, a transformé l'instrument qu'il était en artiste.

Ce qui le singularise dans cette galerie n'est pas la bravoure — la bravoure était commune. C'est l'intelligence tactique : cette capacité à voir, dans la confusion d'une bataille, quel mouvement va tout décider, et à l'exécuter avant que l'hésitation ne le rende impossible. La charge retournée de Rocroi n'est pas un coup de chance. C'est le résultat d'une leçon apprise sous Gustave-Adolphe, répétée en Allemagne, affinée pendant des années de guerre — et appliquée au moment exact où elle pouvait changer le cours de l'histoire.

Rostand, dans Cyrano, fait saluer Gassion par de Guiche comme une autorité suprême en matière de bravoure. C'est juste. Mais réduire Gassion à la bravoure, c'est le trahir. Un homme brave se jette sur le piquet de palissade de Lens. Un homme intelligent sait pourquoi ses soldats n'osent pas avancer, et fait ce qu'il faut pour que la chose soit faite. Ces deux hommes n'en faisaient qu'un.

« La Guerre », disait Richelieu.
On comprend, maintenant, ce qu'il voulait dire.

SOURCES PRINCIPALES

François-Alexandre Aubert de La Chesnaye-Desbois, Dictionnaire de la noblesse, 1775 — Henri de Gassion, Gassion, maréchal de France, Paris, 1676 — Victor Belhomme, Histoire de l'infanterie en France, 1893 — Georges Lacour-Gayet, La marine militaire de la France sous Louis XIV, 1911.

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