La bataille de Rocroi

Le jour où la France changea de siècle

19 mai 1643

I. Deux morts et une victoire

Le cardinal de Richelieu mourut le 4 décembre 1642, à cinquante-sept ans, épuisé par vingt ans de pouvoir absolu et de guerres continues. Il avait tout fait — brisé les grands féodaux, écrasé les protestants en tant que force politique, humilié les Habsbourg d'Espagne et d'Autriche, forgé une diplomatie française qui n'avait plus d'égale en Europe. Il était entré en guerre ouverte contre l'Espagne en 1635 — une guerre risquée, impopulaire, ruineuse — parce qu'il savait que la puissance espagnole devait être brisée si la France voulait devenir la première puissance du continent.

Il mourut sans voir le résultat.

Louis XIII le suivit cinq mois plus tard, le 14 mai 1643. Quarante et un ans. Épuisé lui aussi — par la maladie, par les guerres, par le poids d'un règne qu'il avait partagé avec un ministre de génie et dont il n'avait jamais été tout à fait le maître. Il laissait un fils de cinq ans et une régence incertaine.

Ni l'un ni l'autre ne saurait jamais ce qui allait se passer cinq jours plus tard, dans les Ardennes, sur un plateau herbeux devant la forteresse de Rocroi.

Ce qu'ils avaient semé pendant vingt ans — les alliances, les armées reconstituées, la stratégie patiente d'affaiblissement des Habsbourg — allait lever le 19 mai 1643, dans le fracas de la cavalerie et la fumée des canons. La plus belle victoire militaire française depuis des décennies. Le couronnement de tout leur travail.

Ils n'en verraient rien. C'est peut-être la plus tragique ironie de l'histoire de France.

II. Les acteurs

Le duc d'Enghien a vingt-deux ans. C'est l'héritier de la maison de Condé — l'une des plus grandes familles princières du royaume — et il n'a encore rien prouvé sur un champ de bataille. On lui a confié le commandement de l'armée du nord avec deux vieux conseillers expérimentés pour le guider : François de l'Hospital, le prudent, et Jean de Gassion, l'intrépide.

Gassion — ce cadet gascon de Pau dont nous avons raconté l'histoire — est à quarante ans l'officier de cavalerie le plus redouté de France. Il a combattu sous les drapeaux suédois, appris de Gustave Adolphe les nouvelles tactiques de cavalerie légère — la charge au galop, les mousquetaires intercalés entre les escadrons, la vitesse comme arme principale. Il revient dans l'armée française transformé, porteur d'une doctrine nouvelle que les vieilles têtes regardent avec méfiance.

En face, don Francisco de Melo commande l'Armée des Flandres espagnole — vingt-six mille hommes, les meilleurs soldats d'Europe. Il a mis le siège devant Rocroi le 10 mai. Il attend des renforts — six mille hommes commandés par le général Beck, à une journée de marche. Au cœur de son dispositif : les tercios.

III. Les tercios — les tours qui savent réparer leurs brèches

Bossuet les décrira quarante ans plus tard, dans l'oraison funèbre du Grand Condé, avec une formule qui dit tout : cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne... ces gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches.

Les tercios dominent les champs de bataille européens depuis plus d'un siècle. Un tercio est un carré massif de trois mille hommes — des piquiers au centre, des arquebusiers et mousquetaires sur les flancs et aux coins. Lents, quasi-immobiles, d'une puissance de feu et de choc terrifiante. Quand un tercio avance, il avance comme une citadelle mobile. Quand il est attaqué, il forme le carré et attend, absorbant les assauts comme une éponge absorbe l'eau.

Les armées espagnoles n'avaient pratiquement pas perdu une bataille rangée en cent ans. Pavie en 1525 avait fait prisonnier François Ier. Saint-Quentin en 1557 avait humilié la France. Les tercios étaient l'arme de la puissance habsbourgeoise — l'instrument d'un empire qui s'étendait de l'Espagne au Mexique et des Pays-Bas à Naples.

Ce 19 mai 1643, cinq tercios viejos — les plus anciens, les plus aguerris — sont au centre du dispositif espagnol. Ils sont commandés par le vieux comte de Fuentes. Ils ont derrière eux dix-huit pièces de canon chargées à mitraille.

Enghien les regarde. Il n'a pas l'intention de les attaquer de front.

IV. Le 18 mai — l'approche

Le 17 mai, Enghien apprend deux choses simultanément : la mort du roi, et l'imminence des renforts espagnols. Il cache la première à ses troupes. La seconde l'oblige à agir vite.

Gassion reconnaît le terrain. Il y a un défilé — un passage étroit entre les bois et les marais — par lequel l'armée française doit passer pour déboucher dans la plaine devant Rocroi. Melo a choisi de laisser passer les Français et de les écraser dans la plaine, confiant en la supériorité de ses tercios. C'est son erreur.

Le 18 mai, à l'aube, Gassion traverse le défilé en avant-garde avec sa cavalerie légère, replie les postes espagnols, et l'armée française débouche dans la plaine. Enghien dispose ses hommes sur une colline, la droite appuyée aux bois, la gauche à un marais. En face, à travers un vallon, l'armée espagnole occupe une autre hauteur. Les deux armées se regardent. La nuit tombe.

Dans la nuit, Enghien apprend que les renforts de Beck sont plus proches que prévu. L'attaque sera lancée le lendemain à l'aube.

V. Le 19 mai — la charge de Gassion et le désastre au centre

À trois heures du matin, Enghien donne l'ordre. Les tambours battent dans le noir.

À l'aile droite, face à la cavalerie d'Albuquerque, Gassion contourne le bois par la droite, disperse mille mousquetaires cachés en embuscade, et prend la cavalerie espagnole de flanc pendant qu'Enghien l'attaque de front. La manœuvre est parfaite — une attaque simultanée sur deux axes, à la manière suédoise. Albuquerque est culbuté, ses escadrons s'enfuient en désordre.

Mais à gauche et au centre, c'est le désastre. L'Hospital est violemment contre-attaqué par Melo. La cavalerie française charge trop loin, les chevaux s'épuisent, les arquebusiers alsaciens tirent à bout portant. Des canons français sont pris. L'infanterie du centre recule. Les tercios avancent, lents et implacables, comme des tours de pierre qui marchent. Seule la réserve de Sirot, lancée en urgence, arrête l'effondrement.

L'armée française est en train de perdre sur les trois quarts du front.

Dispositif tactique de la bataille de Rocroi — 19 mai 1643 Carte du dispositif tactique montrant les positions françaises et espagnoles, le mouvement pivot d'Enghien et la charge de Gassion Bataille de Rocroi — 19 mai 1643 Dispositif tactique au moment du pivot d'Enghien Bois Bois Marais Rocroi forteresse assiégée — Armée des Flandres (Melo) — Albuquerque cavalerie — culbutée Tercios viejos Fuentes — 5 tercios + 18 canons Melo enfonce L'Hospital — Armée française (Enghien) — Enghien + Gassion cavalerie d'élite Espenan infanterie + artillerie Sirot — réserve intervention décisive L'Hospital cavalerie — enfoncée Gassion contournement Pivot Enghien prend les tercios à revers Légende Armée française Armée espagnole Pivot décisif Contournement N

↑ Dispositif tactique

VI. Le pivot — le génie d'Enghien

C'est à ce moment qu'Enghien fait ce que personne n'avait prévu.

Il est à l'extrême droite du champ de bataille, vainqueur, lancé dans la poursuite. Il aurait pu continuer, rentrer au camp, célébrer. C'est ce que faisaient la plupart des généraux de son époque quand une aile avait triomphé.

Au lieu de cela, il s'arrête. Il regarde vers le centre. Il voit que l'infanterie française recule. Il comprend instantanément ce qu'il faut faire.

Il fait pivoter toute sa cavalerie de cent quatre-vingts degrés et charge les arrières espagnols.

Le mouvement est d'une audace stupéfiante. Avec sa cavalerie lourde, il contourne les tercios et tombe sur la cavalerie de Melo qui massacrait l'aile gauche française — la prenant à revers, pendant que L'Hospital réorganise ses troupes face à elle. Pris en tenaille, la cavalerie espagnole de droite s'effondre à son tour. Désormais, les tercios sont seuls. Leurs deux ailes de cavalerie ont été défaites. Ils sont encerclés.

VII. Les derniers tercios — la résistance de Fuentes

Ce qui se passe ensuite est l'un des épisodes les plus saisissants de l'histoire militaire européenne.

Les cinq tercios viejos du vieux comte de Fuentes resserrent leurs rangs. Ils démasquent leurs dix-huit pièces de canon chargées à mitraille. Et ils attendent. Enghien lance trois assauts successifs contre cette masse. Trois fois, sa cavalerie se brise sur le feu des tercios. Trois fois, il recule avec des pertes terribles. Le vieux Fuentes, blessé, est porté sur une chaise pour continuer à commander. Ses hommes tiennent.

Finalement, Enghien fait appel à son artillerie. Les canons français pilonnent la masse compacte. L'infanterie française, réorganisée, attaque par tous les côtés à la fois. Après une résistance héroïque, les tercios cèdent. Fuentes meurt dans la mêlée.

Tout est terminé vers dix heures du matin. Sept heures de combat. Huit mille morts espagnols, sept mille prisonniers, vingt pièces d'artillerie prises. L'Armée des Flandres, la meilleure armée d'Europe, a cessé d'exister en tant que force combattante.

VIII. Ce que Rocroi change

Bossuet, dans l'oraison funèbre du Grand Condé prononcée en 1687, a trouvé les mots que l'Histoire retient : Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d'autres. Le prince de Condé vit, à vingt-deux ans, que la victoire suit la hardiesse.

Rocroi ne met pas fin à la guerre — elle durera encore seize ans, jusqu'au traité des Pyrénées en 1659. Mais elle brise quelque chose d'irréparable : la réputation d'invincibilité des tercios, et avec elle la certitude espagnole que la puissance des Habsbourg était naturelle, définitive, inscrite dans l'ordre du monde.

Cinq ans après Rocroi, les traités de Westphalie de 1648 consacrent la nouvelle puissance française en Europe. C'est ce que Richelieu avait voulu. C'est ce que Louis XIII avait soutenu jusqu'au bout. Ils avaient construit cette victoire pendant vingt ans. Et cinq jours après la mort du roi, le plan s'était accompli.

Et Jean de Gassion, ce cadet gascon de Pau qui avait tout appris à l'école de Gustave Adolphe et tout transmis à la cavalerie française — il mourut quatre ans plus tard, en 1647, d'un coup de mousquet devant Lens. Il n'avait pas encore quarante ans. Il n'aurait pas non plus vu la fin.

C'est peut-être le destin des hommes qui font l'Histoire :
mourir avant qu'elle ne leur rende justice.

SOURCES PRINCIPALES

Jacques-Bénigne Bossuet, Oraison funèbre de Louis de Bourbon, prince de Condé (1687) — Encyclopædia Universalis, notice « Bataille de Rocroi » — Herodote.net, « 19 mai 1643, le Grand Condé triomphe à Rocroi » — Stéphane Thion, Rocroi 1643, Editions Heimdal, 2013 — Wikipedia, « Bataille de Rocroi ».

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