Légendes de Gascogne

Le Bécut

Conte des veillées gasconnes, où un ogre à un seul œil garde des bêtes aux cornes d’or.

recueilli par Jean-François Bladé · 1886

I

La veillée · Le départ

C’est jour de veillée en cette nuit d’hiver dans le Lectourois. Le feu craque tandis que le vent court dehors. La table est desservie et le meilleur moment de la soirée commence.

C’est l’heure où l’on conte. C’est la Pauline, de Panassac qui va raconter ce soir. Et, comme tous les contes, depuis toujours, ça commence par « il était une fois… »

Il était une fois une pauvre maison où vivait là une veuve avec ses deux enfants : un garçon de treize ans, déjà « fort, hardi, avisé comme pas un », et une petite sœur qui n’avait pas dix ans, « jolie comme un cœur, et sage comme une sainte ». On s’y tuait du matin au soir pour gagner tout juste du pain. Un jour, le garçon annonça qu’il partait chercher fortune au pays des Bécuts, y ramasser des cornes d’or.

Sa mère voulut le retenir : Les Bécuts demeurent loin, bien loin, du côté du soleil couchant dans un pays sauvage et noir, dans un pays de hautes montagnes, où les gaves tombent de trois mille pieds. Là, il n’y a ni prêtres, ni églises, ni cimetières.

Le garçon ne céda pas. Sa sœur refusa de le laisser partir seul ; la mère, vaincue, lui glissa au cou une petite croix d’argent, avec l’ordre de ne s’en séparer ni jour ni nuit. Et les deux enfants s’en allèrent, le bâton à la main, la besace sur le dos, à la grâce du Bon Dieu.

II

Le pays des Bécuts

Sept mois durant, ils marchèrent vers le soleil couchant, de l’aube à la nuit, vivant d’aumônes et dormant dans les étables. Ils finirent par arriver dans ce pays sauvage et noir, ce pays de hautes montagnes où les gaves tombent de trois mille pieds, où il n’y a ni prêtres, ni églises, ni cimetières. Là vivent les Bécuts, géants hauts de sept toises, qui n’ont qu’un œil au beau milieu du front. Tout le jour ils gardent leurs bœufs et leurs moutons aux cornes d’or, et le soir, au coucher du soleil, ramènent le bétail dans les cavernes. Des cornes d’or, ils ne font aucun cas, et les jettent. Mais quand ils attrapent un chrétien, ils le font cuire tout vif sur le gril, et l’avalent d’une bouchée.

Sept jours durant, le frère et la sœur cherchèrent les cornes parmi les rochers, cachés sous les buissons pour n’être pas vus. Au bord d’un gave, leurs besaces pleines, ils comptaient : une, deux, trois… cent cornes d’or. Demain, ils rentreraient chez leur mère. Mais le soleil baissait, et un Bécut passa, chassant devant lui ses bêtes aux cornes d’or. Ils jetèrent leurs besaces et partirent au grand galop — trop tard. Le géant les avait vus. Il les prit, les jeta dans son grand sac, et les porta jusqu’à sa caverne, que fermait une pierre plate du poids de cent quintaux.

D’un coup d’épaule, il écarta la pierre, compta son bétail, le poussa dedans, et referma. Puis il secoua son sac à terre. — Petits chrétiens, soupez avec moi. Il alluma le feu, saigna un mouton, l’embrocha, et leur fit tourner la broche, cependant qu’il posait sur la table un quintal de pain et sept cruches de vin. Mangez, et contez-moi les choses de votre pays.

Le garçon savait force beaux contes ; il parla jusqu’à la fin du souper, et le Bécut était content de lui. À ton tour, petite chrétienne. La fille, elle, savait force belles prières. Mais au premier mot, le Bécut devint tout bleu de colère. — Ah ! carogne. Tu pries Dieu. Il la saisit, la dépouilla, la coucha sur le gril et la fit cuire toute vive, à petit feu. Voilà ce que je ferai de toi demain, dit-il au garçon, quand tu m’auras conté tous tes beaux contes. Le garçon était blanc, mais il ne pouvait rien. Il regardait sa sœur griller — elle serrait dans sa main droite la petite croix d’argent, et appelait la sainte Vierge à son secours. — Tu pries Dieu, même en grillant toute vive ? D’une bouchée, le Bécut l’avala toute vive.

III

Le tison · La toison

Le Bécut s’était couché le long de l’âtre. — Petit chrétien, conte-moi les choses de ton pays. Le garçon parla. Il parla jusqu’à minuit, et de temps en temps le géant l’interrompait : attise le feu, j’ai froid. Une heure après minuit, plein de viande et de vin, le Bécut ronflait comme un orage.

Alors le garçon pensa : et maintenant, nous allons rire. Doucement, bien doucement, il s’approcha de l’âtre, empoigna un tison rouge et pointu, et le planta de toute sa force dans l’œil du Bécut. — Han ! Le géant était aveugle. Il courait par la caverne comme un possédé du Diable, criant à se faire entendre de cent lieues : Mille Dieux ! Milliard de Dieux ! Je suis aveugle ! Je suis aveugle ! Et le garçon riait, caché sous la litière, parmi les bœufs et les moutons aux cornes d’or.

À ces cris, les autres Bécuts s’éveillèrent dans leurs cavernes et accoururent par la nuit noire, de toutes les montagnes, avec des lanternes grosses comme des tonneaux et des bâtons hauts comme des peupliers. Ha ! ha ! ha ! Qu’est-ce donc ? D’un coup d’épaule, ils écartèrent la pierre de cent quintaux. — Frère, qui t’a mis en cet état ? — C’est un petit chrétien. Cherchez-le partout, que je l’avale tout vif ! Ils cherchèrent partout sans rien trouver, tandis que le garçon riait sous la litière, parmi les bêtes aux cornes d’or. Cherchez, frères. Cherchez bien. À la fin, ils se lassèrent. — Adieu, frère. Tâche de dormir ; nous reviendrons demain. Ils refermèrent la caverne et partirent.

Le garçon voulut alors renverser, d’un coup d’épaule, la pierre de cent quintaux. — Mère de Dieu, ce travail passe ma force. Et le Bécut, qui écoutait : je t’entends, petit chrétien ; patience, tout aveugle que je sois, tu ne m’échapperas pas. Trois jours et trois nuits, ils demeurèrent là, le garçon, le géant et le bétail, sans boire ni manger ; et les bœufs et les moutons aux cornes d’or finirent par crier de soif et de faim. — Je vais vous ouvrir, pauvres bêtes. Mais toi, petit chrétien, c’est autre chose. Tandis que le géant cherchait la sortie à tâtons, le garçon s’ajustait sur le dos la peau du mouton saigné trois jours plus tôt, et les cornes d’or au front. La pierre tomba. Le Bécut s’assit sur le seuil. — Doucement. Les bœufs d’abord, un par un. Et les bœufs passèrent, un par un, tandis qu’il tâtait les cornes de leur tête et le poil de leur dos. Puis les moutons, un à un. Parmi eux, à quatre pattes, le garçon attendait son tour. Il s’avança sans peur. Mais en tâtant la laine de son dos, le géant sentit que la peau s’ajustait mal. — Ah ! petit chrétien ! Ah ! canaille ! Attends ! Le garçon décampa plus vite que le vent. Au secours, frères, le petit chrétien m’échappe ! Mais les frères ne vinrent pas.

IV

Le vomissement · Le retour

Dehors, couché de tout son long, le Bécut souffrait. Depuis trois jours et trois nuits, une grande envie de vomir le tenait : dans son estomac, la jeune fille avalée vivait encore, par la vertu de la petite croix d’argent dont sa mère lui avait commandé de ne se séparer ni jour ni nuit. Caché tout près, au bord d’un gave, le garçon écoutait et regardait. Enfin le géant eut un hoquet terrible, et rendit tout ce qu’il avait dans le corps ; et parmi les vomissures, la jeune fille nue gisait, encore vivante.

Doucement, bien doucement, le garçon emporta sa sœur, la baigna dans le gave, et la couvrit de la peau de mouton. — Hardi, ma sœur. Au galop ! Une heure plus tard, ils avaient retrouvé leurs besaces pleines de cornes d’or. Sept jours plus tard, ils étaient hors du pays des Bécuts, dans une ville grande et belle comme Toulouse.

Le garçon entra chez un orfèvre. — Bonjour, orfèvre. Veux-tu m’acheter cette corne d’or ? — Oui, mon ami ; je t’en donne mille pistoles. Avec les mille pistoles, le garçon se choisit de beaux habits, fit vêtir sa sœur en demoiselle, et acheta un cheval superbe, avec la bride et la selle. Sur le devant de la monture, il chargea les deux besaces pleines de cornes d’or. — Vite, ma sœur, saute en croupe. La jeune fille obéit, et le cheval partit au grand galop.

Sept mois après, ils arrivaient à la maisonnette de leur mère. Le garçon vida son sac à terre. — Bonjour, mère. Voici nonante-neuf cornes d’or, nonante-neuf cornes de bœufs et de moutons, ramassées au pays des Bécuts. Nous sommes riches. Vivons heureux.

Le feu rougeoie dans l’âtre. Cette nuit, les enfants rêveront peut-être aux affreux géants, à des pays lointains où les bêtes ont des cornes en or, à aider leurs parents qui travaillent tant. Car il est une chose qu’on ne pourra jamais enlever aux enfants : leurs rêves.

Sources & repères

Notice bibliographique

Texte gascon recueilli

  • Jean-François Bladé, Contes populaires de la Gascogne, t. I : Contes épiques, Paris, Maisonneuve frères et Ch. Leclerc, 1886, coll. « Les littératures populaires de toutes les nations ». Référence principale du conte. « Le Bécut » y figure dans la section des Traditions gréco-latines ; Bladé indique que le récit fut conté par Pauline Lacaze, de Panassac, dans le Gers.
  • Jean-François Bladé, Contes populaires de la Gascogne, éd. modernes et réimpressions diverses. À consulter pour faciliter la lecture, en gardant à l’esprit que la référence historique demeure l’édition Maisonneuve de 1886.

Langue gasconne

  • Simin Palay, Dictionnaire du béarnais et du gascon modernes (Bassin de l’Adour), Paris, CNRS, 2e éd., 1961 ; rééd. CNRS, 1980. Pour le mot bécut, littéralement « pourvu d’un bec », puis, par extension, être monstrueux, ogre ou croquemitaine des récits populaires gascons.
  • Simin Palay, Dictionnaire du béarnais et du gascon modernes, première édition, Pau, Escole Gastou Febus, 1932-1934. Édition fondatrice du grand dictionnaire gascon de Palay, utile pour replacer les formes dialectales dans leur contexte régional.

Études

  • Jean-Pierre Martin, « Variations sur L’Ogre aveuglé. Sur quelques avatars littéraires de Polyphème », Projet Épopée, n° 7, 2021, mis en ligne le 1er décembre 2021. Étude comparatiste essentielle : « Le Bécut » de Bladé y est rapproché d’autres versions du conte de l’ogre aveuglé, depuis Polyphème jusqu’aux traditions médiévales et orientales.
  • Hans-Jörg Uther, The Types of International Folktales. A Classification and Bibliography, Helsinki, Academia Scientiarum Fennica, 2004. Outil de classement international des contes-types. Le motif de l’ogre aveuglé relève traditionnellement du type ATU 1137, dit « The Blinded Ogre » ou « Polyphemus ».
  • Antti Aarne et Stith Thompson, The Types of the Folktale. A Classification and Bibliography, Helsinki, Academia Scientiarum Fennica, 1961. Ancienne classification Aarne-Thompson, antérieure à la révision d’Uther, encore fréquemment citée dans les études folkloriques.

Sources anciennes et parallèles littéraires

  • Homère, Odyssée, chant IX. Épisode d’Ulysse chez le Cyclope Polyphème : l’œil unique, l’aveuglement du monstre, puis la fuite sous les béliers constituent le grand modèle antique du récit.
  • Le Livre de Dede Korkut, récit de Basat et de Depegöz. Version turcique du combat contre un être cyclopéen : Basat y crève l’œil de Depegöz, figure monstrueuse comparable à Polyphème.
  • Les Mille et Une Nuits, troisième voyage de Sindbad le marin. Le motif du géant anthropophage et de l’aveuglement du monstre y réapparaît dans un cadre oriental et maritime.
  • Jean de Haute-Seille, Dolopathos, sive De rege et septem sapientibus ; version française par Herbert, Le Roman de Dolopathos. Tradition médiévale latine puis française où l’on retrouve un épisode de type « Polyphemus », preuve de la circulation européenne du motif.
  • Georges Dumézil, trad., Le Livre des héros. Légendes sur les Nartes, Paris, Gallimard, 1965. À consulter pour les parallèles caucasiens du motif de l’ogre ou géant aveuglé, notamment dans les traditions nartes.
Défiler vers le haut