Las Hadas
au bord des sources gasconnes
Le nom
Le mot lui-même tient toute l'histoire. Hada, en gascon, vient du latin fata, pluriel de fatum — les Parques, le destin, ce qui est dit. La même racine qu'en français a donné fée. Mais en franchissant les Pyrénées et la Garonne, le f latin s'est aspiré en h, comme il l'a fait dans filia devenu hilha, ou farina devenu haria. C'est la signature absolue du gascon, ce que nul autre dialecte roman n'a fait avec cette ampleur. Les hadas portent donc, dans leur nom même, la marque de la langue qui les a nommées. Elles sont, littéralement, gasconnes par phonétique.
On les appelle aussi, selon les vallées, demaïselas (demoiselles), damas (dames), parfois simplement dauna — la Dame, sans autre précision, comme si nommer eût été déjà la convoquer. Dans le Gers, autour de la Baïse, ce sont les blanquettes, à cause de leurs vêtements blancs. Alexandre du Mège, dans sa Statistique générale des départements pyrénéens publiée en 1830, écrit déjà : « Les fées, hados, nommées aussi quelquefois las Blanquettes, occupent une place distinguée dans les mythes populaires. Des fleurs naissent sous leurs pas. » Le savant note l'évidence : le peuple sait qu'elles existent.
Et elles ont des enfants. Le gascon a forgé pour cela tout un vocabulaire que le français n'a pas : los hadets, los hadalhons, las hadetas, las hadòtas, las hadalhòtas. Une langue n'invente de tels diminutifs que pour ce qu'elle fréquente vraiment.
La géographie d'un peuple invisible
Les hadas n'habitent pas un royaume enchanté. Elles habitent ici, sous tel rocher de telle vallée, dans cette source-là précisément, au fond de cette grotte-ci. Chaque pays gascon a les siennes, et chacune a son nom, son adresse, sa réputation. C'est ce qui les distingue des fées génériques des contes de Perrault : on peut, en théorie, aller leur rendre visite. Beaucoup de Gascons l'ont fait, ou ont prétendu l'avoir fait.
Le cœur de leur territoire, c'est la Gascogne pyrénéenne — Bigorre, Comminges, Couserans, lisières béarnaises et basques. Mais leur royaume invisible s'étend jusqu'aux confins nord, jusqu'à l'Armagnac et au Lot-et-Garonne, comme si les hadas avaient suivi les vallées en descendant des montagnes.
Carte des Hadas
Sources, grottes, pierres et chemins où la tradition gasconne plaçait encore les dames invisibles.
Le Hourat de las Hadas, le « trou des fées », s'ouvre près de Saint-Pé, au bas du vallon de l'Arboucau, avec son lac intérieur et ses ruissellements d'eau noire. Plus haut, à Agos-Vidalos, la grotte de Bours abritait trois belles fées dont on disait qu'elles avaient creusé un tunnel sous la montagne pour aller rejoindre, dans son château, le seigneur Deneins, dont elles s'étaient toutes les trois éprises. À Argelès-Gazost dorment les pierres de Balandrau et le Calhau d'era Encantada — le caillou de la Fée — qu'habitait simplement Dauna, la Dame.
À Lau-Balagnas, la fée Margalida résidait à la Hont dera Encantada, mais elle se déplaçait à la source Catibère, ou à la Hont det Barderou, dont l'eau redonnait, disait-on, leur virilité aux hommes ; ailleurs encore à la Hont dets Couloums, qui rendait les femmes stériles à nouveau fécondes. En vallée d'Ossau, la source des fées coule au pied de la Pene de Castet. Au Couserans, le massif du Sourroque, au-dessus de Saint-Girons, est encore parcouru par un sentier des Hadas que les randonneurs empruntent sans toujours savoir ce que ce nom recouvre. Et plus loin vers le nord, là où finit la montagne et commence la vigne, on trouve la Cauna de las Hadas — la grotte aux fées — à Casteljaloux, et le Camin de las Hadas à Valence-sur-Baïse, où l'on parlait des blanquettes de la Baïse comme on aurait parlé d'un voisinage.
Toute la Gascogne, du Béarn à l'Armagnac, du Pic du Midi aux coteaux du Gers, était ainsi traversée d'une géographie parallèle, invisible aux étrangers, parfaitement lisible pour qui parlait la langue.
Les peigneuses, les filandières, les marraines
L'image la plus répandue, celle que l'on retrouve d'une vallée à l'autre comme une signature, est celle des hadas peigneuses. À l'aube ou au crépuscule, on les apercevait au bord d'une source ou sur un rocher plat, peignant leurs longs cheveux d'or. Si l'on s'approchait, elles disparaissaient dans l'eau, ou s'évanouissaient dans la pierre. Parfois elles oubliaient sur la rive un peigne d'or, et celui qui le ramassait devait, sous peine d'un grand malheur, le rapporter exactement à l'endroit où il l'avait trouvé. La fortune des familles gasconnes s'est faite ou défaite, prétend-on, sur la restitution d'un peigne.
Les hadas filandières travaillaient la nuit, dans le silence des grottes, un fil d'or ou de soie qu'elles dévidaient pour des usages que nul mortel ne connaissait. On disait qu'elles aidaient parfois les bergères pauvres : pendant que la jeune fille, épuisée, s'endormait sur sa quenouille, les hadas filaient à sa place, et au matin, l'ouvrage était fait. Mais qui les surprenait à l'œuvre risquait gros : il fallait être pur, ou bien aimé.
« Les hadas sont, dit-on, vêtues de blanc. Pour de nombreux informateurs, c'est le linge blanc, étendu non loin de la grotte, qui révélait leur présence. »— Isaure Gratacos, recueils de tradition orale en Comminges et Couserans
Et puis il y avait les hadas marraines, celles qui se penchaient sur le berceau des nouveau-nés. Elles donnaient un don : la beauté, la voix juste, la main heureuse, l'œil qui voit clair. Elles distribuaient ainsi, sans qu'on les vît, les talents qui feraient un destin. Mais si l'enfant n'était pas baptisé à temps, ou si la maison n'avait pas pris les précautions d'usage, elles pouvaient l'emporter avec elles dans la grotte, et laisser à sa place un autre enfant, difforme ou simple d'esprit. Tout un cycle de récits gascons tourne autour de ces enfants substitués qu'on appelait, selon les pays, les changelins. Une mère qui voyait son nourrisson dépérir mystérieusement savait qu'il fallait, peut-être, retourner près de la grotte et négocier.
Bladé, qui avait été élevé par des nourrices gasconnes et qui parlait la langue avant le français, a recueilli dans son grand Contes populaires de la Gascogne de 1886 plusieurs récits où la hada épouse un mortel, lui donne sept fils, vit avec lui des années dans le bonheur — puis disparaît un matin, à la première parole imprudente, à la première transgression d'un interdit qu'il n'aurait pas dû franchir. Le pacte avec les hadas était toujours fragile. Elles venaient, elles donnaient, et elles pouvaient repartir.
L'autre visage : les sauvages des grottes
Mais l'imagerie gracieuse de la fée blonde au peigne d'or n'est qu'une version tardive. Plus on remonte vers la haute montagne, plus on s'éloigne des bourgs lettrés, et plus l'autre visage des hadas remonte à la surface — un visage que la modernité folklorique a fini par dissimuler, mais que les ethnographes les plus attentifs ont retrouvé sous la couche superficielle des contes pour enfants.
Dans la collecte ariégeoise menée par Charles Joisten en 1965, les hadas n'ont rien des fées blondes du folklore britannique. Elles sont petites, farouches, velues, sauvages, parfois laides, et peu enclines à partager les secrets de la nature avec les hommes. Elles fuient, comme des bêtes traquées, dès que l'Angélus retentit dans la campagne. Dans les grottes de Calamès, à Bédeilhac, un témoignage recueilli en 1954 les décrit « vêtues de peaux de bêtes ». À Marsoulas, près de Cassagne, les anciens appelaient la grotte Tuto deras Hados, le « tertre des créatures cachées » — et l'on déposait, à l'entrée, des offrandes de nourriture pour ne pas s'attirer leur courroux.
Détail singulier : la grotte de Marsoulas, dans laquelle les paysans plaçaient leurs hadas vêtues de peaux, est aujourd'hui connue de l'archéologie comme l'un des sites magdaléniens les plus importants du Sud-Ouest de la France. Le préhistorien David Cau-Durban y a découvert dès 1884 des os gravés du Magdalénien, témoignages d'une présence humaine vieille de quinze à dix-sept mille ans. Faut-il y voir une coïncidence ? Sans doute. Mais le folklore avait pourtant désigné, sans rien savoir d'archéologie, l'une des plus anciennes grottes habitées du pays. Comme si la mémoire avait sauté par-dessus les siècles, et qu'au seuil de la cavité on eût encore senti, en 1900, ce que des hommes du Paléolithique y avaient laissé vingt mille ans plus tôt.
Les hadas des hautes vallées sont donc autre chose, sans doute, que des fées de salon. Elles sont, selon le mot d'Isaure Gratacos, des figures chtoniennes — sorties de la terre, attachées à elle, antérieures à la romanisation et même, peut-être, à l'arrivée des Indo-Européens. Elles sont la mémoire d'un peuple qui hantait ces grottes avant que les Vascons ne descendent dans les plaines, avant que les Romains n'écrivent Aquitania, avant que la langue gasconne elle-même ne fût formée pour les nommer.
Le repas du 31 décembre — vivre avec les hadas
Ce qui frappe, dans la fréquentation gasconne des hadas, c'est la familiarité. On ne les craignait pas comme on aurait craint un démon. On vivait avec elles. On savait qu'elles étaient là, dans la grotte au-dessus du village, dans la source en contrebas, et l'on prenait avec elles les précautions que l'on prend avec les voisinages anciens.
Dans les Hautes-Pyrénées et dans le Haut-Comminges, la coutume voulait, encore au début du XXe siècle, qu'à la nuit du 31 décembre on dressât pour elles un repas. Une chambre à l'écart, le pain, le vin, peut-être un peu de viande, et l'on laissait portes et fenêtres ouvertes pour qu'elles pussent entrer librement. Le lendemain matin, premier jour de l'an, on récupérait le pain qu'elles n'avaient pas mangé, on le trempait dans le vin qu'elles n'avaient pas bu, et on le partageait dans la famille. Manger ce que les hadas avaient bénit de leur passage : voilà comment, en pays gascon, on souhaitait la bonne année.
Au pied des grottes, on étendait du linge blanc — non pas pour le faire sécher, mais pour qu'elles le vissent. Le blanc était leur couleur, le signal de la cohabitation. À certaines fontaines réputées des hadas, à Lo Horat de las Hadas près de Lourdes, à la Hont det Barderou en Bigorre, on venait demander la guérison, la fertilité, l'amour, ou simplement la chance. On y portait des offrandes que les paysans déposaient à l'entrée des cavités, comme on l'aurait fait dans n'importe quel sanctuaire — sauf qu'ici, le dieu était une dame, et la dame n'avait pas de nom.
L'Église, depuis des siècles, regardait tout cela d'un mauvais œil. Les évêques faisaient leurs visites pastorales, les curés sermonnaient, les rationalistes plus tard se moquaient. Mais les hadas avaient l'avantage du temps : elles étaient là avant les saints. À Escou et Escout, en Béarn, un mégalithe ancien était appelé l'Oustau de las Hadas — la « maison des fées » — et le peuple y portait, depuis on ne sait combien de générations, ses prières muettes. En 1933, le curé des paroisses, las de cette dévotion clandestine, fit transformer la pierre en autel chrétien. Le mégalithe est devenu reposoir. La maison des fées est devenue maison de Dieu. C'est sans doute, à ma connaissance, l'une des dates les plus précises qu'on puisse donner à la mort des hadas en Gascogne. Elles avaient résisté à Rome, elles avaient résisté à Charlemagne, elles avaient résisté aux missions de la Réforme catholique. Elles n'ont pas résisté au XXe siècle.
Ce qu'il en reste
Aujourd'hui, on ne croit plus aux hadas. Aucune jeune fille de Lau-Balagnas ne va plus, le matin des noces, demander à Margalida la grâce d'un beau ménage. Aucune mère, dans les vallées de l'Adour, ne dépose plus de pain à l'entrée d'une grotte pour qu'on lui rende son enfant guéri. Aucun paysan, le soir du 31 décembre, ne dresse plus la table dans la chambre vide en laissant les fenêtres ouvertes sur la nuit d'hiver. Le repas des hadas est devenu un repas comme les autres, dans une cuisine close, devant la télévision allumée. Le pain n'attend plus rien.
Il reste les noms. Sur les cartes IGN les plus précises, on lit encore Hont de las Hadas, Trau de las Hadas, Camin de las Hadas, Tuto deras Hados, Calhau d'era Encantada, Hourat deras Encantadas. Les randonneurs passent. Les gîtes ruraux, dans la communication touristique, exploitent un peu la magie pour vendre des séjours en famille. Le Couserans propose un sentier des Hadas balisé. Valence-sur-Baïse a fleuri son Camin de las Hadas de petites portes peintes par les enfants du village. Tout cela est gentil, et tout cela est mort.
Car les hadas ne sont pas un décor. Elles étaient une cosmologie. Elles étaient la manière dont le pays gascon habitait son territoire, en partageait l'usage avec d'autres présences que l'on supposait là depuis avant les hommes, et que l'on traitait avec la déférence due à des aînées. Croire aux hadas, ce n'était pas être superstitieux ; c'était admettre qu'on ne possédait pas seul le sol qu'on cultivait, l'eau qu'on buvait, la grotte où l'on mettait ses brebis à l'abri. C'était reconnaître, dans le silence d'une source au crépuscule, qu'autre chose y avait droit. C'était être hôte chez soi.
Cette manière d'habiter le monde s'est éteinte avec elles. Les sources coulent toujours dans les vallons gascons, mais elles ne sont plus que de l'eau. Les grottes s'ouvrent toujours dans les pré-Pyrénées, mais elles ne sont plus que des cavités calcaires. Le Hourat de las Hadas, exploré en 1940 par le spéléologue Norbert Casteret, n'a livré, comme on pouvait s'y attendre, qu'« une simple cavité calcaire avec un bloc morainique coincé dans un boyau et quelques stalagmites aux formes suggestives ». Tout est en ordre. La science a raison. Les fées n'existent pas.
Et pourtant, en perdant les hadas, la Gascogne a perdu quelque chose qu'aucune science, aucune rationalité, aucune communication touristique ne lui rendra jamais. Elle a perdu une vieille familiarité avec ses sources et ses pierres. Elle a perdu cette compagnie discrète qui peuplait ses crépuscules. Elle a perdu une part d'elle-même, qui ne tient pas dans les livres d'histoire et qui ne s'inscrit dans aucun registre paroissial — une part que la langue seule conservait, et qui s'est éteinte le jour où l'on a cessé de la nommer.
Quelque part, dans une grotte calcaire au bord d'un vallon, peut-être un peigne d'or repose encore sur un rocher plat. Personne ne viendra plus le ramasser. Et personne ne viendra plus, à l'aube, peigner ses cheveux au bord de la source.
Jean-François Bladé, Contes populaires de la Gascogne, Paris, Maisonneuve frères et Ch. Leclerc, 1886, 3 volumes ; recueils et publications antérieures de traditions orales gasconnes.
Isaure Gratacos, Fées et gestes. Femmes pyrénéennes : un statut social exceptionnel en Europe, Toulouse, Privat, coll. « Le Midi et son Histoire », 1987 ; Calendrier pyrénéen, Privat, 1995.
Charles Joisten, Les êtres fantastiques dans le folklore de l'Ariège, 1965.
Olivier de Marliave, Pyrénées fantastiques.
Alexandre du Mège, Statistique générale des départements pyrénéens, 1830.
Simin Palay, Dictionnaire du Béarnais et du Gascon modernes.

