Jean de Gassion, maréchal de France
Figures de Gascogne · XVIIe siècle

Jean de Gassion

Le cadet qui valait une armée

Quatrième fils d’une famille béarnaise, protestant, soldat de fortune, disciple de Gustave-Adolphe, héros de Rocroi et maréchal à trente-quatre ans : Jean de Gassion incarne l’une des plus saisissantes destinées militaires nées au pied des Pyrénées au XVIIe siècle.

1609 — 1647
Jean de Gassion · portrait historique
Un homme de guerre

À Rocroi, son nom entre dans l’Histoire. Mais son apprentissage avait commencé bien plus tôt.

Le soir du 18 mai 1643, dans le camp français établi devant la place de Rocroi, Jean de Gassion ne dort pas. Ce n'est pas l'insomnie des hommes qui ont peur — c'est celle des hommes qui pensent. Trente-trois ans, mestre de camp général de la cavalerie, il chevauche les lignes dans l'obscurité, inspecte les positions, vérifie les escadrons.

Dans la littérature

Cuigy, à Cyrano.

Monsieur de Guiche !

(Murmure. Tout le monde se range.)

Vient de la part du maréchal de Gassion !

De Guiche, saluant Cyrano.

… Qui tient à vous mander son admiration
Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.

La foule

Bravo !…

Cyrano, s'inclinant.

Le maréchal s'y connaît en bravoure.

Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac, acte II, scène VII

I

La veille de Rocroi 18 mai 1643

Le soir du 18 mai 1643, dans le camp français établi devant la place de Rocroi, Jean de Gassion ne dort pas. Ce n'est pas l'insomnie des hommes qui ont peur — c'est celle des hommes qui pensent. Trente-trois ans, mestre de camp général de la cavalerie, il chevauche les lignes dans l'obscurité, inspecte les positions, vérifie les escadrons. Demain, l'armée espagnole des Flandres sera en face — la meilleure d'Europe, la terreur des champs de bataille depuis cent ans. Ses tercios sont comme des forteresses de chair et d'acier qui avancent sans trembler depuis les guerres d'Italie. Ils n'ont jamais été défaits en rase campagne.

Gassion sait ce que les autres sentent seulement : que la peur est contagieuse, que le courage l'est aussi, et que tout se joue dans les premières minutes d'une charge. Il a appris cela sous d'autres cieux, dans d'autres guerres, au service d'un roi qui lui a tout enseigné de la guerre moderne. Ce soir, il n'attend rien — il prépare. La gloire ne l'occupe pas. Le terrain, les hommes, les lignes de tir : voilà ce qui compte.

II

Pau — le quatrième fils Béarn · 1609

Jean de Gassion naît le 20 août 1609 à Pau, dans une famille de parlementaires béarnais calvinistes. Quatrième fils. Ces deux mots, au XVIIe siècle, résument un destin : pas de terre, pas d'héritage, pas d'avenir tracé. L'aîné hérite. Les cadets se débrouillent.

Dans le Béarn comme dans toute la Gascogne — et c'est là l'une des clefs de cette histoire —, les familles nobles sont nombreuses, les terres morcelées, les fortunes modestes. Elles produisent depuis des générations ce flux singulier de jeunes hommes bien nés et sans ressources, porteurs d'un nom et d'une épée, que la paix domestique ne peut pas nourrir. La guerre n'est pas pour eux une vocation romantique. C'est une sortie économique, la seule qui soit à la fois digne de leur rang et à portée de leur bras.

Le cadet gascon

« Un nom, une épée, presque rien à hériter : la guerre était souvent la seule carrière qui ne dérogeât pas. »

À quinze ans, il s'engage. D'abord au service du duc de Savoie, Charles-Emmanuel Ier, en Piémont. Puis il revient en France rejoindre les troupes calvinistes du prince de Rohan, qui contestent les armes à la main la montée en puissance de l'État monarchique. C'est son baptême de feu — une guerre de religion autant que de survie, dans les âpres pays du Languedoc, jusqu'à la reddition de Privas en 1629.

La paix d'Alès met fin aux révoltes protestantes. Gassion se retrouve sans camp, sans guerre, sans perspective.

Il prend alors la seule décision qui s'impose à un homme de sa trempe : il part.

1630

L’Europe est devenue un champ de bataille

Depuis 1618, la Guerre de Trente Ans dévaste le continent. Ce qui avait commencé comme un conflit confessionnel en Bohême est devenu une guerre européenne. C’est dans cette fournaise, auprès des Suédois, que Gassion va apprendre une autre manière de commander et de combattre.

Gustave-Adolphe à la bataille de Breitenfeld
Gustave-Adolphe à Breitenfeld La victoire suédoise de 1631 est l’un des grands événements militaires de la Guerre de Trente Ans. Gassion y découvre une cavalerie plus mobile, plus agressive et pensée comme une véritable arme de rupture.
III

L’école suédoise Au cœur de la Guerre de Trente Ans

Pour comprendre ce qui suit, il faut mesurer ce qu'est l'Europe en 1630. La Guerre de Trente Ans dévaste le continent depuis 1618. Ce qui a commencé comme une querelle de religion entre catholiques et protestants en Bohême s'est transformé en conflagration générale où s'affrontent l'Empire des Habsbourg, les princes allemands, la Suède, le Danemark, la France.

C'est dans ce brasier que Gassion entre au service de Gustave II Adolphe de Suède en 1630. Le roi suédois vient de débarquer en Poméranie avec une armée disciplinée et une vision nouvelle de la guerre. Contre la pratique dominante qui consiste à arrêter la cavalerie à portée de pistolet pour tirer avant de reculer, Gustave-Adolphe remet au premier plan la charge à bride abattue, l'épée à la main.

Gassion suit les armées suédoises dans leurs campagnes victorieuses à travers l'Allemagne. Il est à Breitenfeld en 1631, traverse la Bavière au fil des victoires, jusqu'à Lützen en novembre 1632 — où Gustave-Adolphe trouve la mort dans le brouillard et la fumée, au plus fort de la mêlée.

Ce que Gassion retient de Gustave-Adolphe

La vitesse avant l’hésitation. La cohésion avant le pillage. La charge comme choc, et surtout la faculté de reformer une cavalerie après l’impact. À Rocroi, treize ans plus tard, ces principes prendront tout leur sens.

Gassion rentre en France en 1635, quand Louis XIII et Richelieu entrent directement en guerre contre l'Espagne. Il rapporte une expérience tactique que peu d'officiers français possèdent alors. Richelieu le comprend immédiatement : il lui confie la réforme de la cavalerie française et lui donne les moyens de lever un régiment à sa mesure.

Les années qui suivent sont celles d'un feu continu. Siège de Dole, prise du château de Vouthon, combats permanents sur les frontières du nord et de l'est — Gravelines, Saint-Omer, Courtrai, Furnes, Dunkerque, Blendecques. Richelieu finit par le surnommer La Guerre.

Le dernier tercio à la bataille de Rocroi
Rocroi — le dernier tercio La bataille du 19 mai 1643 marque l’effondrement du prestige d’invincibilité que l’infanterie espagnole avait acquis depuis les guerres d’Italie.
IV · 19 mai 1643 · le moment décisif

Rocroi

La victoire se joue sur quelques mouvements

Louis XIII est mort cinq jours plus tôt. La France a un enfant-roi de cinq ans, une régente, un cardinal ministre. Elle paraît vulnérable. Les Espagnols ont franchi la frontière et assiègent Rocroi. Si la place tombe, la route de Paris est ouverte.

Le duc d'Enghien, vingt-deux ans, commande l'armée française. Gassion est à sa droite.

Le retournement de l’aile droite française Schéma tactique simplifié
bois bois ARMÉE ESPAGNOLE ARMÉE FRANÇAISE Cavalerie TERCIOS Cavalerie Aile gauche Infanterie GASSION aile droite
1

L’aube

Les deux armées se font face. Enghien veut engager rapidement avant l’arrivée de renforts espagnols. Gassion soutient l’offensive.

2

La charge

À droite, Gassion lance sa cavalerie et enfonce l’aile adverse. Ailleurs, pourtant, les Français sont en difficulté.

3

Le demi-tour

Gassion reforme ses escadrons au lieu de les laisser se disperser et les ramène sur le centre espagnol.

4

L’encerclement

Pris à revers et attaqués de plusieurs côtés, les tercios tiennent encore mais ne peuvent plus renverser la bataille.

À l'issue de la bataille, Condé se tourne vers Gassion et lui reconnaît publiquement la victoire. De Rocroi même, il envoie demander pour lui le bâton de maréchal. Il sera remis le 17 novembre 1643. Jean de Gassion a trente-quatre ans — et n'a jamais exercé le grade de lieutenant général qui précède normalement cette distinction. Un raccourci que seul le génie militaire pouvait justifier.

V

La mort d’un homme debout Lens · septembre 1647

Après Rocroi, Gassion continue de faire la guerre comme il l'a toujours faite — en avant, en personne, sans déléguer ce qu'il peut faire lui-même. Les sièges se succèdent dans les Flandres boueuses, avec cette constance têtue qui est sa marque.

En 1647, il assiège Lens. La ville est retombée aux mains des Espagnols. Le siège est difficile. Ses soldats hésitent devant un piquet de palissade ennemi qui gêne l'approche. Ils n'osent pas avancer. Gassion regarde ses hommes paralysés par la peur. Il met pied à terre. Il s'avance lui-même, à découvert, pour arracher le piquet de ses mains.

Un coup de mousquet
le frappe à la tête.

Il meurt à Arras quatre jours plus tard, le 2 octobre 1647. Il avait trente-huit ans. Lens tombera le lendemain de sa mort, sans lui. Un chroniqueur du temps, Monglat, résumera la chose avec une amertume sèche : en gagnant une bicoque, la France perdit un grand capitaine.

Il est inhumé au temple de Charenton — une mort protestante, fidèle à ce qu'il avait toujours été. Dans un siècle où l'on attendait de lui qu'il abjurât pour faciliter sa carrière, Gassion avait tenu. Jusque dans la mort, il était resté lui-même.

VI

Ce que Gassion représente Bravoure · intelligence · décision

Il avait pour maxime que l'audace fait presque tout à la guerre. On lui objectait un jour les difficultés insurmontables d'une attaque qu'il avait ordonnée. Il répondit : j'ai dans ma tête et je porte à mon côté de quoi les lever — en montrant sa pensée et son épée.

Jean de Gassion n'est pas un héros de roman, et c'est précisément pourquoi il mérite qu'on s'y arrête. Il est quelque chose de plus intéressant : un produit parfaitement cohérent d'un système social et territorial. Le Béarn, la Gascogne, produisaient ces hommes depuis des générations — des cadets sans terre, porteurs d'un nom et d'une ambition, jetés dans les guerres d'Europe comme on jette une mise sur une table de jeu. La plupart mouraient obscurément. Gassion, lui, a transformé l'instrument qu'il était en artiste.

Ce qui le singularise n'est pas la bravoure — la bravoure était commune. C'est l'intelligence tactique : cette capacité à voir, dans la confusion d'une bataille, quel mouvement va tout décider, et à l'exécuter avant que l'hésitation ne le rende impossible. La charge retournée de Rocroi n'est pas un coup de chance. C'est le résultat d'une leçon apprise, répétée en Allemagne, affinée pendant des années de guerre, puis appliquée au moment exact où elle pouvait changer la bataille.

Rostand, dans Cyrano, fait saluer Gassion par de Guiche comme une autorité suprême en matière de bravoure. C'est juste. Mais réduire Gassion à la bravoure, c'est le trahir. Un homme brave se jette sur le piquet de palissade de Lens. Un homme intelligent sait pourquoi ses soldats n'osent pas avancer et fait ce qu'il faut pour que la chose soit faite. Ces deux hommes n'en faisaient qu'un.

« La Guerre », disait Richelieu. On comprend maintenant ce qu’il voulait dire.
Sources principales

François-Alexandre Aubert de La Chesnaye-Desbois, Dictionnaire de la noblesse, 1775 — Henri de Gassion, Gassion, maréchal de France, Paris, 1676 — Victor Belhomme, Histoire de l'infanterie en France, 1893.

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