Pierre de Montesquiou d'Artagnan

Le d'Artagnan inconnu

1640 — 12 août 1725

I. Malplaquet — 11 septembre 1709, vers midi

Le soleil de septembre brûle sur les Pays-Bas espagnols. Depuis l'aube — il est à peine sept heures et demie quand le canon tonne pour la première fois — deux armées s'arrachent la trouée de Malplaquet dans un carnage dont personne n'a encore vu l'équivalent en ce siècle. Cent soixante mille hommes face à face sur un front de cinq kilomètres, entre le bois de Sars et le bois de La Lanière, dans l'odeur de poudre et de sang qui couvre déjà les champs.

Du côté français, Villars a disposé son armée en croissant, le centre en retrait, les ailes appuyées aux bois. Ses soldats ont creusé la nuit, élevé des terres, construit des abatis. Les alliés diront qu'ils font la guerre à des taupes. Marlborough et le prince Eugène de Savoie ont face à eux soixante-quinze mille Français et Bavarois, mais ils en alignent quatre-vingt-six mille — les Hollandais, les Anglais, les Impériaux, la fleur de l'Europe coalisée contre Louis XIV.

La stratégie des alliés est simple et brutale : écraser d'abord les deux ailes françaises, puis lancer la cavalerie au centre pour couper l'armée en deux. À gauche, le prince Eugène envoie quatre-vingts bataillons contre les positions de Villars — un contre quatre. À droite, trente bataillons hollandais attaquent. L'aile droite française, commandée par Boufflers, résiste avec huit bataillons suisses et trois régiments de dragons — mais Villars lui a retiré des hommes pour renforcer la gauche. Le centre se dégarni.

À onze heures, l'aile gauche, dépassée par l'afflux ennemi qui sort du bois de Sars, commence à reculer. Villars prépare une contre-attaque pour frapper le flanc des alliés qui débouchent. Mais à ce moment, un coup de mousquet lui fracasse le genou. Il s'évanouit, est emporté hors du champ de bataille. La contre-attaque n'est pas déclenchée.

C'est maintenant que tout bascule.

Boufflers prend le commandement. Il dispose encore de la Maison du roi — cette cavalerie d'élite que Versailles a entretenue à grands frais — et il la lance six fois de suite contre les escadrons alliés qui cherchent à percer le centre. Six charges. Trois chevaux tués sous lui. Il tient.

À l'aile droite, dans les bois de Ransart et de Lagnière, le comte d'Artagnan commande huit brigades d'infanterie. Un témoin anonyme de la bataille, dans une relation retrouvée aux archives, lui reprochera de n'avoir pas fourni de renforts à l'aile gauche au moment critique. Un autre notera qu'il était myope et ne voyait pas bien ce qui se passait à distance. Peut-être. Mais ce qu'il voit, lui, c'est ce qui est devant lui — et il tient.

Vers quinze heures, Boufflers ordonne la retraite. Non pas la débandade — la retraite. Ordonnée, méthodique, couverte par la cavalerie qui charge encore et toujours pour interdire aux alliés de poursuivre. Les Français se retirent en ramenant soixante-six de leurs quatre-vingts canons — prouesse rare pour une armée qui bat en retraite, car les canons de l'époque, trop lourds, sont presque toujours abandonnés lors d'une défaite.

Marlborough contemple le champ de bataille. Il a gagné le terrain. Il a perdu vingt et un mille hommes. En face, onze mille Français sont tombés. Jamais depuis longtemps une bataille n'avait été aussi meurtrière. Marlborough écrira à sa femme : Nous avons remporté une grande victoire, mais nous n'avons pas réussi à détruire l'armée française. C'est une victoire que je n'aurais pas voulu payer de telles pertes.

Vingt jours plus tard, Louis XIV nommait le comte d'Artagnan maréchal de France. Dernière promotion de son règne.

II. Un nom hérité — et une famille royale

Pierre de Montesquiou naît en 1640, quatrième fils d'Henri Ier de Montesquiou, seigneur d'Artagnan. Il n'est donc pas d'Artagnan par son propre titre — il porte le nom de la seigneurie familiale, comme son père avant lui, comme ses frères. Le nom d'Artagnan appartient aux Montesquiou depuis des générations.

Mais sa généalogie recèle quelque chose de remarquable. Sa mère est Jeanne de Gassion — fille de Jean de Gassion, le héros de Rocroi, le cadet gascon qui avait écrasé la tercia espagnole en 1643 et changé le cours de la guerre de Trente Ans. Pierre de Montesquiou est donc le petit-fils de Gassion. Le sang des guerriers gascons les plus illustres coule dans ses veines, des deux côtés.

Il entre comme page chez Mazarin en 1659 — comme son cousin Charles de Batz-Castelmore quelques années plus tôt. Il assiste à l'entrée triomphale du roi et de la reine dans Paris en août 1660. Il devient page du roi en 1664. Il entre dans la Première compagnie des Mousquetaires — celle-là même que son cousin commande. Il participe au siège de Maastricht en 1673, l'année même où ce cousin meurt sous les murs de la ville.

La boucle est d'une ironie parfaite : Pierre de Montesquiou est présent à Maastricht le jour où Charles de Batz-Castelmore tombe. Il survit. Il continue. Et il finira là où l'autre avait commencé — au sommet de la hiérarchie militaire française, avec le bâton de maréchal que le mousquetaire de Dumas n'eut jamais.

III. Vingt-trois ans de mousquetaire — l'apprentissage sans fin

Pierre de Montesquiou sert vingt-trois ans comme mousquetaire aux Gardes françaises. C'est un chiffre qui dit tout sur la lenteur de la carrière militaire pour un homme qui n'a ni la fortune ni les appuis des grands. Il combat à Fleurus en 1690, à Steinkerque en 1692, à Nerwinden en 1693 — trois batailles qui sont autant de victoires françaises dans les premières années de la guerre de la Ligue d'Augsbourg. À Nerwinden, il annonce lui-même la victoire à Louis XIV, qui le nomme gouverneur de la ville et citadelle d'Arras en récompense.

La promotion est lente, méthodique, méritée à chaque grade. Brigadier en 1688, maréchal de camp en 1691, lieutenant général en 1696. Ce n'est pas la fulgurance d'un Gassion, mort à trente-huit ans déjà maréchal. C'est la progression d'un homme qui apprend, qui accumule, qui ne gaspille rien.

Il combat à Ramilies en 1706 — une défaite terrible où Marlborough écrase les Français. Il recule avec l'armée, il ne cède pas. À Malplaquet en 1709, il commande l'aile droite de l'infanterie. Trois chevaux tués sous lui. Blessé. La retraite organisée.

Vingt jours plus tard : maréchal de France.

IV. Le nom et le scandale — l'affaire Jarnac

Devenu maréchal, Pierre de Montesquiou veut se faire appeler maréchal de Montesquiou. C'est son nom de famille, après tout — le nom des Montesquiou, l'une des plus anciennes familles gasconnes, descendants des comtes de Fézensac. Un nom qui sonne grand et ancien.

Il se heurte à un mur.

Le prince de Condé — Louis III de Bourbon, duc de Bourbon — s'y oppose avec véhémence. Les Condé n'oublient pas. Un siècle et demi plus tôt, en 1569, à la bataille de Jarnac, Gaspard de Montesquiou avait tué le prince de Condé — Louis Ier, ancêtre du duc. Tué sans combat loyal, disent les uns — assassiné de sang-froid un genou à terre, disent les autres. L'honneur des Condé réclamait que le nom de Montesquiou ne soit pas mis à l'honneur.

Louis XIV tranche en faveur des Condé. Le nouveau maréchal restera connu sous le nom de maréchal d'Artagnan — le nom de son cousin mort à Maastricht, le nom que Dumas allait rendre immortel cent cinquante ans plus tard.

Il y a dans cette ironie quelque chose de proprement gascon : un homme qui passe sa vie entière à servir loyalement, qui gagne son bâton de maréchal dans la boue de Malplaquet, et qui se voit refuser son propre nom pour une vieille rancune de famille. Il est condamné à porter pour toujours le nom d'un autre.

V. La fin d'un monde — maréchal sous la Régence

Louis XIV meurt en septembre 1715. Avec lui s'éteint quelque chose de plus vaste qu'un règne — une façon d'être, un rapport au service, une conception de la gloire militaire. Le Roi Soleil avait fait de la guerre une affaire royale, personnelle, presque sacrée. Ses maréchaux étaient les instruments d'une volonté divine. Leurs victoires étaient ses victoires.

Le maréchal d'Artagnan survit à son roi. Il a soixante-quinze ans. La Régence s'installe — Philippe d'Orléans gouverne pour le compte du petit Louis XV, cinq ans. La cour change de ton, de mœurs, de centre de gravité. Versailles se vide progressivement. Les salons parisiens reprennent leur empire. La belle d'Artagnan, sa seconde épouse, fréquente les Grandes Nuits de Sceaux, les salons littéraires, l'entourage de la duchesse du Maine. Le vieux maréchal de guerre se retrouve dans un monde qui n'est plus le sien.

Il entre au Conseil de Régence en 1721. Il est nommé commandant en Languedoc, Provence et Cévennes. Il gouverne, il administre, il survit. Son fils unique meurt en 1717 — colonel d'infanterie, comme il se doit pour un fils de maréchal. La lignée s'éteindra avec lui.

Il meurt au Plessis-Piquet, près de Paris, le 12 août 1725. Il avait quatre-vingt-cinq ans — un âge que ses ancêtres gascons, morts pour la plupart les armes à la main, n'auraient pas imaginé atteindre.

VI. Ce que représente Pierre de Montesquiou

Il est la dernière figure de cette galerie — et la plus méconnue. Là où Gassion mourait à trente-huit ans dans l'éclat d'une victoire, là où Charles de Batz-Castelmore tombait à soixante ans dans une tranchée hollandaise, Pierre de Montesquiou finit dans son lit, vieux, comblé d'honneurs, et parfaitement oublié.

Pourtant, il incarne mieux que quiconque la mutation que traversa la Gascogne militaire entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. Les cadets de Gascogne avaient commencé comme des hommes de rien — La Hire sans fortune, Monluc sans lettres, Gassion sans appui, Charles de Batz-Castelmore sans vrai nom de noblesse. Ils avaient fait leur chemin à l'épée, en mourant souvent, en servant toujours.

Pierre de Montesquiou est le premier d'entre eux à finir dans la dignité tranquille d'un vieux maréchal. Pas de balle de mousquet, pas de charge héroïque, pas de mort glorieuse. Une retraite ordonnée à Malplaquet, vingt jours plus tard un bâton, et encore seize ans de vie dans les honneurs.

La Gascogne n'avait plus besoin de mourir pour prouver quelque chose. Elle avait atteint le sommet. Et avec ce sommet, quelque chose prenait fin — cette faim particulière, cet appétit de preuve qui avait poussé depuis trois siècles les cadets gascons vers les guerres du roi. Avec le maréchal d'Artagnan, une époque se fermait. L'épée restait dans le fourreau. La noblesse gasconne entrait dans l'Ancien Régime finissant comme dans une retraite confortable — ordonnée, digne, et définitive.

Il avait porté jusqu'au bout un nom qui n'était pas le sien.
C'était, peut-être, la dernière gasconnade.

SOURCES PRINCIPALES

André Corvisier, La bataille de Malplaquet 1709 — L'effondrement de la France évité, Economica, 1997 — Fadi El Hage, « À propos d'une relation de la bataille de Malplaquet », Revue du Nord, 2012 — Charles Samaran, D'Artagnan capitaine des Mousquetaires du Roi, 1912 — Saint-Simon, Mémoires, éd. Pléiade — Jean-Christian Petitfils, Le véritable d'Artagnan, Tallandier, 2002.

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