Blaise de Monluc

La guerre faite homme

Quelle belle journée il fait ce jour-là ! Mais le jeune homme qui monte silencieusement les marches du donjon n'a pas le temps de goûter la belle chaleur estivale. Dans quelques instants, il va mourir, d'une mort atroce. Mais la mort ne lui fait pas peur, bien au contraire. Elle est sa compagne depuis toujours, dès qu'il a été en âge de penser. Parents, frères, sœurs, coupés en morceaux, pendus, brûlés vifs, quand ce n'est pas la faim qui vous tord les entrailles ou la peste qui vous rend tout noir. C'est une compagne facétieuse la mort, et elle utilise tous les moyens pour vous transformer en un pantin grotesque et tout sanglant avant de vous emporter.

Mais Dieu est là. Oh, pas celui des Papistes, avec leurs idoles, leurs prêtres dévoyés et leurs églises impies. Non, lui a entendu la parole de Dieu : un prêcheur le leur a lue directement, depuis la Bible, dans sa langue à lui et pas dans ce latin auquel il n'entend rien, lui l'enfant de la guerre. Ces paroles lui sont allées droit au cœur. Mais il n'est plus le temps de penser : un instant ébloui par le passage de l'ombre à la plateforme ensoleillée du donjon, il a le temps de voir ses ennemis, rigolards, qui l'observent, et surtout LUI, le terrible capitaine, avec ses yeux de glace dont il sait qu'il ne faut attendre aucune pitié.

Sa réputation le précède et, même en ces temps terribles, on l'a surnommé « le boucher ». Il sait ce qui l'attend. Il a vu et entendu les supplications, les imprécations, la chute dans le vide et, trente mètres plus bas, les corps qui s'empalent sur les piques dressées des soldats, hilares. S'ils croient qu'il a peur, c'est tout le contraire ! Jamais il n'a eu autant la plénitude de ses moyens, sa fierté et son sens de l'humour. Quelle comédie que la vie, c'en est vraiment risible ! Aussi, lorsque le terrible capitaine lui aboie « saute ! », se retourne-t-il vers lui et lui répond-t-il gracieusement « mais… après vous Monseigneur… ».

Stupéfaction ! Un silence qui semble durer une éternité avant que le capitaine n'éclate de rire, repris par tous ! Ce qu'il admire le plus vient de se produire devant lui : le courage absolu, la nonchalance, le défi bravache jeté à la camarde ! « En voilà un qui sait mourir ! Qu'il vive et qu'on le libère ! » s'écria Blaise de Monluc…

Cette scène que nous avons voulu décrire, et à laquelle Blaise de Monluc, qui appréciait le courage par-dessus tout, fait allusion dans ses Commentaires, est purement imaginaire. De même que Montaigne relevait, sans plus s'y arrêter, les contorsions grotesques des agonisants, elle illustre le spectacle quotidien de cette triste moitié du XVIe siècle.

I. Saint-Puy — aîné d'une famille sans fortune

Blaise de Monluc naît entre 1500 et 1502 au château de Saint-Puy, en Armagnac, dans ce pays de collines douces et de vignes que les historiens résument d'une formule : une terre si pauvre en bonne terre qu'elle ne pouvait élever que des soldats. Il est l'aîné de onze enfants — cinq sœurs et six frères — dans une famille de vieille noblesse gasconne dont les terres ont rétréci au fil des générations et des partages successoraux. Son arrière-grand-père avait reçu le château des mains de Charles d'Albret pour services rendus. Son père ne lui laissera en héritage ni domaine, ni rentes, ni crédit — seulement un nom.

Ce nom, toutefois, a du poids. Les Monluc sont une branche cadette des Montesquiou, l'une des plus vieilles familles gasconnes — mais le lien est ténu, disputé par les généalogistes, et Blaise lui-même n'en tire aucune gloire assurée. Ce qu'il a, c'est la conscience aiguë de ce qu'il n'a pas. Il ne sait à peu près pas écrire — il dictera plus tard ses Commentaires, faute de pouvoir les rédiger lui-même. Pas de culture, pas de lettres, pas d'argent. La guerre sera son université, son seul capital.

À neuf ans, par l'entremise d'un voisin gascon, il entre comme page à la cour du duc Antoine de Lorraine, à Nancy. C'est un autre monde — celui des princes, de la politique, des intrigues. Il y apprend l'escrime, l'équitation, les usages. Il y voit, surtout, que la fortune ne vient pas aux gens qui méritent mais aux gens qui savent à qui se recommander. La leçon ne le quittera jamais.

II. L'Italie — une école de fer

Sorti de page, Monluc rejoint Milan où ses deux oncles maternels lui ouvrent la porte de la compagnie de Lescun. Nous sommes en 1521. François Ier et Charles Quint se disputent l'Italie depuis vingt ans — une interminable série de campagnes que la postérité appellera pudiquement les Voyages d'Italie, comme si la guerre pouvait se déguiser en promenade.

Les débuts sont désastreux. À La Bicoque en 1522, les Suisses mercenaires chargent les tranchées impériales et se font faucher par les arquebusiers espagnols. Monluc y apprend ce que coûte le mépris des nouvelles armes à feu. À Pavie en 1525, c'est pire encore : François Ier lui-même est fait prisonnier en chargeant à la tête de sa cavalerie. Monluc aussi est capturé — mais il est trop pauvre pour payer sa rançon, et on le relâche. Cette humiliation involontaire lui sauve la vie et lui enseigne quelque chose de précieux : la guerre n'est pas un tournoi. Elle n'a ni règles ni pitié pour les idéaux chevaleresques.

Il revient, repart, revient encore. Naples en 1527, où la peste décime l'armée et emporte son patron Lautrec. La Provence en 1536, où il contribue à repousser Charles Quint. L'Artois, le Roussillon, le Piémont. En 1544, à Cérisoles, sa bravoure lui vaut d'être fait chevalier sur le champ de bataille par le comte d'Enghien. C'est un homme de terrain, pas de cour — il se bat dans l'infanterie, ce qui est presque incongru pour un gentilhomme. Mais Monluc a compris avant les autres que c'est l'infanterie qui gagne les guerres, et que c'est dans la boue et la poudre, pas dans la selle, que se forge la vraie réputation.

Il accumule les blessures comme d'autres accumulent les médailles. Entre chaque campagne, il rentre en Gascogne panser ses plaies et repart aussitôt que la guerre le rappelle. Ce perpétuel mouvement dit tout de lui : la paix l'ennuie, ou plutôt, elle ne lui offre rien.

III. Sienne — la gloire et le masque

En janvier 1554, les troupes de Charles Quint assiègent Sienne. La ville s'est révoltée contre les Impériaux et a appelé la France à son secours. Henri II y envoie Monluc comme gouverneur et lieutenant du roi.

Ce qui suit est l'épisode le plus glorieux de sa vie — et aussi le plus révélateur de ce qu'il est. Monluc arrive dans une ville sans vivres, sans garnison suffisante, sans espoir de secours rapide. Face à lui, une armée impériale aguerrie, bien ravitaillée, déterminée. La plupart des capitaines de son temps auraient négocié. Monluc attaque, résiste, innove.

Sa tactique à Sienne est celle d'un génie de la défense urbaine. Il creuse des tranchées intérieures, multiplie les réduits de résistance, organise des sorties nocturnes pour harceler l'assiégeant et lui interdire le repos. Il est partout — sur les remparts, dans les ruelles, à la tête des sorties. Il devient maître dans l'art de la guerre souterraine, dans la sape et la contre-sape, disciplines alors réservées aux ingénieurs italiens et espagnols. Ses hommes l'adorent et le craignent en égale mesure.

La résistance dure neuf mois — de juillet 1554 à avril 1555. Neuf mois sans secours, avec une garnison qui fond, des habitants qui meurent de faim, des murs qui s'effritent. Quand la capitulation devient inévitable, Monluc refuse de la signer. Il force les négociateurs siennois à apposer leur nom à sa place, déclarant avec cette superbe gasconnade qui est sa marque : Jamais le nom de Monluc ne se trouvera sur une capitulation.

Les Impériaux lui rendent les honneurs militaires à l'issue du siège. La ville de Sienne, en signe de reconnaissance, lui octroie le droit de charger son écusson d'une louve — l'emblème de la cité. Henri II le reçoit dans l'Ordre de Saint-Michel à son retour. Monluc, à cinquante ans passés, a enfin la gloire qu'il cherchait depuis trente ans.

Il ne sait pas encore que le pire reste à venir.

IV. Le boucher de Guyenne

La mort de Henri II en 1559 — tué accidentellement dans un tournoi, une de ces ironies que l'époque affectionne — bascule la France dans le chaos. Trois rois en vingt ans, une reine-mère qui manœuvre entre les factions, des princes qui cherchent dans la religion un prétexte à leurs ambitions. Les guerres de Religion ne sont pas que des guerres de religion.

Monluc prend le parti catholique et celui du roi — les deux ne font qu'un à ses yeux, et les Huguenots qui tentent de l'acheter, puis de l'assassiner, le confirment dans ses convictions. En 1562, nommé lieutenant général en Guyenne, il sillonne la province de Bordeaux à Agen et d'Auch à Toulouse avec deux bourreaux dans son équipage. Les pendaisons qu'il organise ramènent le calme dans les villes. Il écrit dans ses Commentaires, sans fard ni regret : on pouvoit cognoistre par là où j'estois passé, car par les arbres, sur les chemins, on en trouvoit les enseignes. Un pendu estonnoit plus que cent tuez.

La phrase est terrible. Elle est aussi parfaitement représentative de l'homme et de son temps. Monluc ne se vante pas — il rapporte. La cruauté n'est pas pour lui un plaisir, c'est une méthode. Il n'est ni plus ni moins brutal que ses adversaires. Il est simplement plus efficace, et il a le courage de le dire.

Les victoires s'enchaînent — Targon, Vergt, Mont-de-Marsan. La Guyenne reste relativement calme pendant que le reste du royaume s'embrase. Monluc y contribue à sa façon, qui n'est pas celle d'un diplomate.

V. Rabastens — le visage arraché

En juillet 1570, Monluc assiège Rabastens. Il a soixante-dix ans passés et se bat encore en première ligne, comme à vingt ans, comme si son corps était une forteresse qu'il refuserait de rendre.

Un coup d'arquebuse lui emporte le nez en plein assaut. La blessure ne guérira jamais complètement. Monluc portera jusqu'à sa mort un masque de cuir qui lui cache la moitié du visage — ce visage que la guerre a fini par défigurer comme elle avait défiguré son siècle.

C'est quelques semaines plus tard qu'il apprend que le roi l'a dépouillé de son commandement. Une enquête est ouverte sur sa gestion financière en Guyenne. L'homme qui a tenu Sienne pendant neuf mois, qui a maintenu la Guyenne catholique pendant dix ans, se retrouve disgracié, infirme, seul dans son château d'Estillac.

Il prend alors la plume — ou plutôt, il dicte. Il n'a jamais su vraiment écrire, mais il sait parler, et les mots lui viennent avec cette précision brutale qui est son style naturel. Entre novembre 1570 et juin 1571, en sept mois, il dicte le premier jet de ses Commentaires. Un vieux soldat qui parle à la mort qui approche, et qui tient à ce qu'on sache ce qu'il a fait.

VI. Les Commentaires — quand le sabre devient plume

Henri IV appellera les Commentaires la Bible du soldat. Ce n'est pas un compliment de circonstance — c'est un jugement précis.

Le livre couvre cinquante-cinq ans de guerres, de Pavie à Rabastens, avec une précision topographique remarquable et une franchise absolue sur les défauts comme sur les victoires. Monluc n'est pas un mémorialiste au sens mondain du terme — il n'écrit pas pour plaire à la cour, pour séduire une lectrice ou pour construire une légende dorée. Il écrit pour instruire les jeunes capitaines, pour défendre son honneur blessé, et pour que la mémoire de ce qu'il a traversé ne se perde pas dans l'oubli.

Ce faisant, il produit quelque chose de bien plus grand que ce qu'il avait prévu : un document humain d'une densité rare, où l'on sent à chaque page le poids de la chair et du sang, la fatigue des longues marches, la fièvre des sièges, la solitude du commandement. On le rapproche de Montaigne et de Retz — la comparaison n'est pas absurde, même si Monluc lui-même en aurait été surpris, lui qui se méfiait des gens de lettres.

Il meurt le 26 juillet 1577, dans son château d'Estillac, à soixante-quinze ans environ — un âge proprement miraculeux pour un homme qui avait reçu sept arquebusades et mené plus de deux cents escarmouches. Maréchal de France depuis 1574, dignité accordée par Henri III, un peu tardivement, comme pour réparer une dette.

VII. Ce que Monluc représente

Blaise de Monluc est le gascon pur — non pas celui de la légende, le bretteur fanfaron qui se vante de ses exploits imaginaires, mais celui de la réalité : l'aîné d'une famille sans fortune qui fait de la guerre sa seule patrie, qui traverse un demi-siècle de carnage sans jamais perdre ni sa lucidité ni son orgueil, et qui finit par laisser, sans l'avoir vraiment voulu, une œuvre littéraire.

Il incarne mieux que quiconque cette vérité sur la Gascogne du XVIe siècle : ce pays ne produisait pas des soldats parce qu'il était belliqueux. Il en produisait parce qu'il était pauvre, et que la guerre était la seule industrie qui ne demandait ni terre ni capital — seulement un nom, une épée, et le courage de s'en servir.

Ce que Monluc y ajoute, c'est quelque chose de plus rare : la conscience que tout cela mérite d'être dit. « Sans les escriptures qui se font parmy le monde, la pluspart des gens d'honneur ne se soucieroient d'acquerir de la reputation, car elle couste trop cher. »

Il avait raison.
Il avait reçu l'amertume comme prix du sang.

SOURCES PRINCIPALES

Blaise de Monluc, Commentaires (1592), éd. Paul Courteault, Gallimard, Pléiade, 1964 — Paul Courteault, Blaise de Monluc historien, Paris, Picard, 1908 — Robert Garapon, notice Encyclopædia Universalis — Wikisource, « Blaise de Monluc et la guerre de tranchées ».

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