Vieux-Boucau, ou le fleuve enfui
Quand, en 1578, on détourna l’Adour et qu’un port mourut de sa nouvelle embouchure
ancienne embouchure
de l’Adour
On va aujourd’hui à Vieux-Boucau pour l’été. On y vient pour la plage et le lac marin, pour les volets que l’on rouvre en juin et le sel que le vent dépose sur les tables. Nul, ou presque, ne songe en foulant ce sable que le nom même du lieu est une tombe. « Boucau », en gascon, ne dit ni un saint ni un seigneur : il dit une embouchure — la vieille, celle que l’Adour ouvrit ici pendant plus de deux siècles, avant qu’on ne l’en chassât. Le fleuve fut longtemps sans parole donnée, changeant de mer au gré des sables et des tempêtes, glissant du sud au nord et laissant derrière lui des ports comblés et des marins ruinés. Un jour d’octobre 1578, des hommes décidèrent qu’il en serait autrement, et le forcèrent à ressortir devant Bayonne. La station d’à présent dort sur ce lit refermé : elle a pris pour parure ce qui fut d’abord une plaie.
Un fleuve sans fidélité
Il faut, pour comprendre, se défaire d’une idée trop paisible : que les fleuves sont fidèles. Celui-là ne le fut jamais. Vers l’an mille, à en croire les érudits qui ont patiemment relevé ses anciens lits, l’Adour n’avait pas une bouche mais plusieurs, et se répandait sur le pays de Maremne comme un véritable delta : un bras principal à Capbreton, d’autres plus au nord, par la dépression de Soustons et le boucau de Vieux-Boucau. Les étangs qui s’égrènent encore le long de la côte — Soustons, Léon, Hossegor — ne sont que les ossements de ce delta défait, les flaques qu’un fleuve a oubliées en s’en allant.
On raconte volontiers qu’une seule nuit de tempête suffit à tout bouleverser ; la vérité fut plus sourde et plus lente. Au long du XIVe siècle, les sables que le courant du golfe pousse sans répit vers le sud finirent par barrer l’ancienne bouche de Capbreton ; l’Adour, cherchant issue, s’ouvrit peu à peu un chemin plus au nord et vint enfin déboucher au Vieux-Boucau — que l’on nomma dès lors Port-d’Albret. Il y demeura, cette fois, durant plus de deux siècles : les barques remontaient jusqu’à cette passe, où l’on chargeait le pin, la résine et le vin des coteaux, tandis que, plus bas, Bayonne regardait partir son eau.
Car un port n’est rien sans son fleuve. Privée de l’Adour, qui s’obstinait à rejoindre l’Océan bien des lieues trop haut, Bayonne s’ensablait lentement. Ses quais s’endormaient, son commerce languissait, et la ville, qui avait connu les rois d’Angleterre et les flottes de la mer, se voyait mourir. Dès 1491, des envoyés du roi de France, gravissant une dune devant Capbreton, constatèrent de leurs yeux que l’ancienne bouche n’était plus qu’un désert de sable, où la mer ne se brisait même plus. On rêva longtemps de rappeler le fleuve ; on n’osa jamais. Détourner un fleuve : les Anciens eussent parlé d’un travail de Titan, et l’on ne prêtait guère à des hommes de chair le pouvoir de plier une eau à un tracé de plume.
« Car un port n’est rien sans son fleuve. »
L’homme qui vola le fleuve
Il fallut, pour l’oser, un homme d’une espèce rare. Le roi Charles IX en avait donné l’ordre dès 1562, sans y parvenir ; le 8 février 1571, il confia l’entreprise à l’ingénieur Louis de Foix — le même qui, au large de la Gironde, élevait alors sur un banc battu des flots la tour de Cordouan, ce phare auquel il donna dix-huit années de sa vie et toute sa fortune. Foix était de ces esprits que la Renaissance produisait comme à plaisir : géomètre, bâtisseur, un peu magicien aux yeux du peuple. On lui demanda de voler un fleuve à la mer pour le rendre à Bayonne. Il dressa son devis, obtint de Paris trente mille livres, et répondit qu’il le ferait.
Le chantier dura des années, et l’on n’imagine pas, à voir aujourd’hui la douceur de ces rivages, ce qu’il y fallut d’obstination. Pour barrer l’ancien lit, là où le fleuve coudait brusquement vers le nord, à trois kilomètres de Bayonne, Foix éleva une digue — le Trossoat —, large de cent cinquante toises, près de trois cents mètres : une puissante charpente de trois rangées de pieux équarris, ferrés par le bout et enfoncés d’une toise en terre, soixante-quinze piliers par rangée, que l’on doubla bientôt d’une muraille de pierre. Puis, à la pelle et à la pioche, on creusa dans les sables un canal neuf, long de neuf cents toises — près de dix-huit cents mètres —, large de douze, pour recevoir le fleuve et le conduire droit à la mer. Des années durant, des hommes remuèrent la terre humide sous un ciel changeant, pendant que le fleuve, indifférent, continuait de couler vers le nord, cependant que Capbretonnais et Boucalais faisaient l’impossible pour contrarier l’ouvrage.
Une crue venue des Pyrénées précipite l’ouverture du « boucau neuf » devant Bayonne.
La nuit où le ciel trancha
Ce ne fut pas la main de l’homme qui, au dernier jour, ouvrit la bouche nouvelle : ce fut celle du ciel, comme s’il avait fallu que la nature ratifiât elle-même ce qu’on lui arrachait. Le 25 octobre 1578, une crue formidable dévala des Pyrénées. Les eaux gonflées se ruèrent dans le canal préparé, emportèrent ce qui restait à emporter, et crevèrent enfin le cordon de dunes : le « boucau neuf » s’ouvrait sur l’Océan. L’Adour, après deux siècles et demi d’exil, retrouvait Bayonne. On dit que la ville, ce jour-là, crut sa dernière heure venue avant de comprendre qu’elle renaissait.
Toute conquête a ses vaincus, et ceux-là ne surent jamais bien pourquoi ils l’étaient. En haut, la passe de Vieux-Boucau, brusquement veuve de son fleuve, se referma sur elle-même ; le Port-d’Albret ne fut bientôt plus qu’un nom dans les vieux titres. Capbreton, l’antique bouche, acheva de s’ensabler malgré ses efforts. L’ancien lit, peu à peu, disparut sous les eaux dormantes et sous les pins que l’on planta plus tard pour fixer les sables : entre 1700 et 1800, il s’effaça tout à fait du visage du pays. Le lac d’Hossegor, cette eau tranquille où l’on se baigne l’été, n’est rien d’autre qu’un tronçon de ce lit mort — la dernière flaque du fleuve enfui.
Le sable, les herbes et les eaux immobiles ont refermé le paysage.
Voilà ce que taisent les parasols. Sous la plaisance d’aujourd’hui court la mémoire d’une grande violence faite au monde — non par méchanceté, mais par cette obstination des hommes à corriger la terre. L’Adour coule à Bayonne parce qu’un ingénieur de la Renaissance l’a voulu, et que le ciel, une nuit d’octobre, a bien voulu l’y aider. Il ne reste, pour dire cette histoire, qu’un nom sur une carte et une eau trop calme dans les terres. Mais les noms et les eaux sont plus fidèles que les hommes : ils gardent, quand tout le monde a oublié, le souvenir de ce qu’on leur a fait.
