La Spia d'Italia dominant Solferino et la plaine lombarde
La Spia d'Italia dominant Solferino : la tour, le village et la plaine où s'est cristallisé le centre de gravité de la bataille.

Histoire et Mémoire

Solferino

D'une bataille lombarde à un village landais, le XIXe siècle tient tout entier dans un nom.

Mouvement I Un nom italien sous les pins

Le passant, la route, le panneau.

C'était il y a longtemps. Une autre vie, presque — celle de l'internet balbutiant, des pellicules photo et des téléphones Nokia dont la sonnerie monocorde tenait lieu de musique de cabine. J'allais vers "la mer", l'océan plutôt, comme on y va depuis toujours dans ce département, par cette route droite qui traverse la forêt sans rien révéler, sinon le défilé monotone des fûts de pins et l'odeur de résine qui s'infiltre par la vitre baissée. Et puis, à un moment, sur le bord de la chaussée, un panneau. Bleu, blanc, banal. Un nom écrit dessus.

Solférino.

Le passionné d'Histoire que je suis ne put s'empêcher de freiner — au moins en pensée. Solferino, ici ? Au cœur des Landes ? Ce nom-là, je le connaissais. Il appartenait à une plaine lombarde brûlée par le soleil de juin, à des collines crénelées de tours, à des charges de cavalerie et à des champs jonchés de morts. Il appartenait à Napoléon III, à François-Joseph, à la naissance d'une Italie unifiée. Il appartenait à un livre que tout humaniste a au moins ouvert une fois dans sa vie, et qui décrivit pour la première fois la guerre comme elle est vraiment : Un souvenir de Solferino, d'un Suisse nommé Henri Dunant.

Et voilà que ce nom de bataille était inscrit sur un panneau routier landais, entre Labouheyre et la côte, au milieu des pins maritimes. La voiture a continué — il fallait rejoindre l'océan, on ne s'arrête pas toujours quand on devrait — mais quelque chose s'était logé dans l'esprit, et qui n'en sortirait plus. Pourquoi Solferino ?

Pour le savoir, il faut remonter à un jour précis. Un jeudi de juin 1859, par exemple. Là-bas, en Lombardie, où deux empires se cherchaient sans le savoir et où la chaleur, déjà, écrasait les blés.

Mouvement II La plus colossale des rencontres de hasard

24 juin 1859 — un matin lombard, deux armées qui s'ignorent.

L'Italie de 1859 n'existe pas encore. Elle est une promesse, un projet, une rumeur de cabinet diplomatique. Au nord, la Lombardie et la Vénétie appartiennent à l'empire des Habsbourg ; au sud, le Piémont-Sardaigne de Victor-Emmanuel II et de son ministre Cavour rêve de réunifier la péninsule. Pour y parvenir, il lui faut un allié. Cet allié sera Napoléon III, neveu d'un empereur disparu et lui-même empereur des Français depuis sept ans, qui a vu dans la cause italienne l'occasion de relever le prestige militaire de la France et d'inscrire son règne dans la grande légende familiale.

Au printemps 1859, la guerre éclate. Les troupes françaises traversent les Alpes, certaines acheminées par ce moyen tout neuf qu'est le train — quatre jours de Lyon au Piémont, là où les armées napoléoniennes du Premier Empire mettaient des semaines à se déplacer. C'est déjà tout un siècle qui change. Le 4 juin, la victoire de Magenta ouvre la route de Milan. L'armée autrichienne, sous le commandement du feld-maréchal Gyulai, recule en désordre. Elle est aussitôt reprise en main par l'empereur François-Joseph en personne — il a vingt-neuf ans, il n'a jamais commandé une bataille, et il rêve de revanche.

Trois semaines plus tard, les deux armées se rapprochent l'une de l'autre dans les collines au sud du lac de Garde, entre Castiglione delle Stiviere et le Mincio. Aucune des deux ne sait précisément où est l'autre. Napoléon III croit poursuivre une arrière-garde en déroute. François-Joseph croit affronter de simples unités de reconnaissance. Au matin du 24 juin, à l'aube, les colonnes se mettent en marche dans la fraîcheur qui ne durera pas. Les Français doivent occuper Solferino, Cavriana, Medole et Guidizzolo ; les Autrichiens veulent y être les premiers. Les uns marchent vers les autres en s'ignorant.

Napoléon III observant le champ de bataille de Solferino
Napoléon III face au champ de bataille : le regard impérial porté sur la plaine lombarde.

Les forces en présence

Franco-Sardes : 138 000 hommes environ, sous le commandement personnel de Napoléon III et de Victor-Emmanuel II. Quatre corps d'armée français — le Ier du général Baraguey d'Hilliers, le IIe du maréchal de Mac-Mahon, le IIIe du maréchal Canrobert, le IVe du général Niel — appuyés par la Garde impériale et par quatre divisions piémontaises.

Autrichiens : environ 165 000 hommes, déployés sur sept à huit kilomètres autour de Solferino, sous le commandement direct de l'empereur François-Joseph, assisté du chef d'état-major Heinrich von Hess.

Total : plus de 300 000 hommes engagés sur un front d'une dizaine de kilomètres. Aucune bataille napoléonienne du Premier Empire n'avait atteint pareille masse.

Les premiers coups de feu claquent vers quatre heures du matin, à Medole, dans le secteur sud. Surpris dans leurs bivouacs, les Autrichiens prennent les armes la bouche encore pleine, certains n'ont rien mangé. Le choc se propage de proche en proche le long de la ligne, et bientôt c'est tout un front qui s'embrase, dans le plus grand désordre tactique. Les colonnes françaises, qui croyaient marcher à l'étape, se trouvent engagées avant d'avoir pu se former. Les corps autrichiens, qui croyaient se déployer pour une contre-offensive, se voient assaillis sur leurs propres positions. On se bat sans plan, sans vue d'ensemble, sans manœuvre — uniquement par chocs frontaux, comme au Moyen Âge.

La chaleur monte. Juin lombard. Le soleil tape sur les casques, sur les shakos, sur les képis. L'air vibre au-dessus des champs de blé qui ondulent sous un vent qui ne rafraîchit rien. Les hommes boivent l'eau qu'ils peuvent trouver, et il y en a peu. Vers midi, certains s'effondrent d'épuisement avant même d'avoir tiré un coup de fusil.

À Solferino se déroule la plus colossale des rencontres de hasard : deux cent quatre-vingt mille hommes engagés sur un front d'une dizaine de kilomètres, sous un soleil de plomb, en une suite de chocs frontaux comparables à ceux du Moyen Âge, sans nulle tentative de manœuvre.

Vue panoramique du champ de bataille de Solferino
La bataille s'étire sur toute la plaine : fumées d'artillerie, masses d'infanterie, cavalerie et blessés mêlés dans le même fracas.

Le centre de gravité de la bataille se cristallise rapidement autour d'un point : la Spia d'Italia, la tour qui surplombe le village de Solferino et domine toute la plaine. Qui tient la tour tient le regard, et qui tient le regard tient le champ. Le Ve corps autrichien du général Stadion s'y est solidement retranché. Pour l'en déloger, Napoléon III donne l'ordre au Ier corps de Baraguey d'Hilliers et au IIe corps de Mac-Mahon de monter à l'assaut. Les combats sont d'une violence inouïe. À chaque mètre gagné sur les pentes, on laisse des morts. La Légion étrangère, engagée par Mac-Mahon, aborde l'ennemi à la baïonnette. Les Voltigeurs de la Garde, jetés dans la mêlée en début d'après-midi par l'empereur lui-même, montent à découvert dans la chaleur d'enfer, baïonnette au canon, et culbutent des forces quatre fois supérieures en nombre.

La Spia d'Italia dominant Solferino et la plaine lombarde
La Spia d'Italia : la tour, le village, la plaine — le point où se concentre le regard et donc la bataille.

Au sud, à Medole et autour de Guidizzolo, le IVe corps du général Niel tient une ligne de cinq kilomètres contre des forces autrichiennes deux fois supérieures, par une alternance habile de défenses et de contre-attaques sur les points névralgiques — Crocevia, Quagliera, Casa Nuova, Baite, Rebecco. Niel y gagnera son bâton de maréchal. Le maréchal Canrobert, arrivé tardivement à Medole avec le IIIe corps, envoie des renforts à Niel sans perdre une minute, puis pivote vers Cavriana qu'il enlèvera peu avant dix-huit heures.

Charge du IIe régiment de hussards à Solferino
La charge du IIe régiment de hussards, dans la poussière et la mêlée.

Au nord, vers San Martino et Pozzolengo, les Piémontais se heurtent à la résistance opiniâtre du VIIIe corps autrichien du général Benedek, qui tiendra ses positions jusqu'au soir avec une habileté que ses ennemis salueront. C'est ce même Benedek qui, sept ans plus tard, conduira l'armée autrichienne à la catastrophe de Sadowa face aux Prussiens — mais c'est une autre histoire, et un autre siècle qui commence.

Vers quinze heures, le centre autrichien cède enfin. Solferino est tombée. Cavriana suit peu après. La tour est française. Et c'est précisément à ce moment, comme pour un dernier témoignage du ciel sur la furie humaine, que l'orage éclate. Un de ces orages d'été lombards, soudains, foudroyants, qui transforment les chemins en torrents et brouillent les lignes de tir. La pluie tombe drue sur les morts et sur les vivants. François-Joseph, qui a vu sa ligne s'effondrer au centre et craint que les Prussiens, à l'arrière, ne profitent du désastre, donne l'ordre de la retraite générale. Les troupes autrichiennes se replient au-delà du Mincio, dans la boue qui les protège autant qu'elle les retarde.

Le soir, le silence revient sur le champ de bataille. Un silence trompeur. Quarante mille hommes, peut-être davantage, gisent dans les blés piétinés : morts, blessés, agonisants, mêlés sans distinction d'uniforme. Les pertes franco-sardes s'élèvent à environ 17 000 hommes ; celles des Autrichiens, à 22 000. Aucune armée n'est en état de poursuivre. Aucune armée n'est en état, même, de relever ses propres blessés. Les morts resteront sur place, gonflant au soleil dès le lendemain ; les blessés se traîneront vers les premiers villages alentour, qui ne sont pas préparés à les recevoir.

L'ancrage gascon — le 34e de ligne

Parmi les régiments français engagés à Solferino figurait le 34e régiment d'infanterie de ligne, basé à Mont-de-Marsan. Composé pour une bonne part de soldats landais et gascons, il s'illustra par sa vaillance dans les combats du centre. Le 17e régiment d'artillerie à cheval y prit également part avec distinction. Ces hommes-là, partis de la Haute Lande quelques mois plus tôt, versèrent leur sang dans une plaine lombarde dont ils ignoraient jusqu'au nom — et c'est ce nom qui reviendrait, quatre ans plus tard, s'inscrire sur le sol de leur pays d'origine.

L'un des hommes qui se trouvent ce soir-là dans les environs n'est ni soldat, ni officier, ni médecin militaire. Il porte un costume blanc d'homme d'affaires européen et il est arrivé par hasard — par l'un de ces hasards où l'Histoire aime à s'embusquer. Il s'appelle Henri Dunant. Il est suisse. Et le monde sera bientôt différent à cause de lui.

Mouvement III Un Suisse sur le champ de bataille

Henri Dunant, ou l'invention du regard humanitaire.

Henri Dunant a trente et un ans en cet été 1859. Il est genevois, calviniste, fils d'une famille de la bonne bourgeoisie, sensible aux causes humaines depuis son adolescence — il a fréquenté les œuvres charitables, fondé une Union chrétienne de jeunes gens, et il garde, sous le costume du banquier, quelque chose d'un évangéliste discret. Mais il n'est pas venu en Italie pour porter secours. Il est venu pour ses affaires.

Dunant dirige une société de spéculation foncière en Algérie, et il cherche depuis des mois à obtenir un audience auprès de Napoléon III pour régler des questions de concessions agricoles dans le département de Constantine. L'empereur étant en campagne, Dunant a décidé d'aller le trouver là où il se trouvait : sur ses arrières, dans le sillage de l'armée. Le 24 juin, il arrive à Castiglione delle Stiviere, à six kilomètres de Solferino. Il croit y rencontrer une cour impériale en marche. Il y trouve un déluge.

Les blessés affluent. Par centaines, puis par milliers. On les couche dans les églises, dans les cours, sur les pavés, dans toutes les maisons ouvertes. Il n'y a presque pas de médecins — l'armée française dispose à Solferino de moins de chirurgiens qu'elle n'avait de vétérinaires pour ses chevaux. Pas d'infirmiers. Pas de pansements. Pas d'eau propre. Les hommes meurent par épuisement, par soif, par septicémie, par gangrène, sans que personne n'ait le temps même de leur fermer les yeux.

Dunant, qui n'a aucune formation médicale, retrousse ses manches. Il achète à ses frais ce qu'il peut trouver de linge, d'oranges, de tabac, d'eau. Il organise les femmes de Castiglione, qui spontanément se rassemblent à l'église principale, la Chiesa Maggiore, pour soigner les blessés sans distinction de nationalité — Français, Autrichiens, Sardes, ennemis et alliés mêlés dans la même souffrance. Tutti fratelli, répétaient les Italiennes en pansant les plaies. Tous frères. Dunant retiendra la formule à jamais.

Pendant huit jours, il vit dans cette horreur ininterrompue. Il voit ce qu'aucun écrivain, aucun général, aucun mémorialiste n'avait osé décrire avant lui : non pas la gloire des charges, non pas le panache des couleurs, non pas la noble fraternité des vainqueurs, mais les corps. Les corps qui pourrissent. Les hommes qui appellent leur mère. Les blessures qui s'infectent. Les amputations à vif. Les enterrements précipités, où l'on jette des vivants avec les morts. Trois ans plus tard, en 1862, à compte d'auteur, il publie à Genève un mince ouvrage de cent vingt pages intitulé Un souvenir de Solferino.

Ce livre est une révolution. Pour la première fois dans l'histoire occidentale, un témoin civil décrit la guerre par le bas, par la chair, par l'odeur. Il ne raconte pas une stratégie. Il ne célèbre pas un drapeau. Il dit ce qu'on entend quand on est couché dans le foin d'une grange, blessé au ventre, et qu'on attend qu'on s'occupe de soi. Le livre est lu. Il est traduit. Il bouleverse les chancelleries, les salons, les comités philanthropiques de toute l'Europe. Et il propose, à la fin, deux choses concrètes : la création de sociétés volontaires de secours aux blessés dans chaque pays, et la signature d'une convention internationale garantissant la neutralité du personnel sanitaire sur les champs de bataille.

L'année suivante, en 1863, à Genève, un comité de cinq hommes — dont Dunant — fonde le Comité international de secours aux militaires blessés, qui deviendra le Comité international de la Croix-Rouge. L'année d'après, en 1864, douze États signent la première Convention de Genève, fondatrice du droit humanitaire moderne. Tout cela en cinq ans. Tout cela depuis une rencontre fortuite avec un champ de blé jonché de morts.

Quelque chose était né dans le cœur d'un homme et qui s'appellerait désormais le droit humanitaire — non comme une abstraction de juriste, mais comme un cri venu de la terre.

Dunant, lui, ne connaîtra pas la suite glorieuse. Ses affaires algériennes s'effondrent, en partie parce qu'il leur a consacré moins d'attention qu'à son œuvre humanitaire. En 1867, il fait faillite, est déclaré responsable de ses créanciers et exclu du Comité international qu'il avait contribué à fonder. Il vit dès lors dans une pauvreté à peine déguisée, errant de pension en pension entre Paris, Stuttgart et Heiden, dans l'Appenzell suisse, où il finira ses jours dans un hospice. Le monde l'oublie pendant trente ans. Comme tous les bienfaiteurs de l'humanité, il mourut pauvre et oublié — ou presque, car en 1901, un journaliste suisse le redécouvrit dans son hospice de Heiden, et le jury du tout premier prix Nobel de la paix lui décerna la moitié de sa récompense. Il avait soixante-treize ans. Il en passa encore neuf, immobile, dans la même chambre.

Mouvement IV Le village impérial

De la lande hostile au manifeste de la régénération.

Revenons aux Landes. Il faut, pour cela, remonter d'à peine deux ans — non pas après la bataille, mais avant. Car Solférino-les-Landes n'est pas né de Solferino-de-Lombardie. C'est presque l'inverse : la victoire italienne est venue donner son nom à un projet déjà engagé, comme on appose un sceau sur une lettre déjà rédigée.

En mars 1857, Napoléon III a quarante-neuf ans. Il règne depuis cinq ans. Il a en tête, depuis son passage à Bordeaux en 1852, une phrase qu'il a prononcée publiquement et qui l'engage : « Ce que mon oncle avait projeté en faveur des Landes, je le réaliserai. » Le grand Napoléon, descendant vers Bayonne en 1808 pour rencontrer le roi d'Espagne, avait dit en s'arrêtant à Tartas : « Je veux faire du département des Landes un des premiers départements de France et, à la paix, un jardin pour ma vieille garde. » La paix n'était jamais venue pour l'oncle. Elle viendrait pour le neveu — et le jardin avec.

Le 19 juin 1857, le Corps législatif vote la loi sur l'assainissement et la mise en culture des Landes de Gascogne. Le décret est promulgué le même jour. Il oblige chaque commune à drainer ses marais, à planter ses friches, à transformer en quelques décennies un espace pastoral immémorial en un massif forestier productif. C'est la naissance de la forêt landaise telle que nous la connaissons aujourd'hui : huit cent mille hectares de pins maritimes, qui auront tôt fait d'effacer le monde du berger, du troupeau et des échasses. Mais c'est une autre histoire, dont nous avons parlé ailleurs.

Pour donner l'exemple, l'empereur décide d'acquérir personnellement, sur les fonds de sa liste civile — c'est-à-dire sur ses propres deniers — un vaste domaine au cœur de la Haute Lande. En mars 1857, soit trois mois avant le vote de la loi, il achète pour 450 000 francs environ sept mille hectares de landes marécageuses prélevés sur les territoires de sept communes voisines : Commensacq, Escource, Labouheyre, Lüe, Morcenx, Sabres et Onesse-et-Laharie. L'emplacement n'est pas choisi au hasard. Il se trouve de part et d'autre de la nouvelle ligne de chemin de fer reliant Bordeaux à Bayonne — Dax en 1854, Bayonne en 1855 — chemin de fer que Napoléon III a personnellement soutenu et qui doit faciliter l'écoulement des futures productions.

Le domaine s'appelle d'abord, prosaïquement, « la ferme impériale des Landes ». C'est un projet d'agronomie et d'urbanisme à la fois. Il s'agit non seulement de planter des pins et d'expérimenter des cultures, mais aussi de bâtir un village témoin, une cité idéale où viendraient s'installer des colons — au début, on pensait à des vétérans des campagnes de Crimée et d'Italie — qui recevraient gratuitement une maison, un lopin de terre, des semences, des outils, des animaux, en échange de soixante-quinze jours de travail annuel sur le domaine et de la promesse de devenir propriétaires au bout de dix ans. C'était du saint-simonisme appliqué, mâtiné de positivisme comtien et d'un paternalisme impérial qui se voulait sincèrement bienveillant.

La direction du domaine est confiée à Henri Crouzet, polytechnicien, ingénieur des Ponts et Chaussées, ingénieur en chef de la Compagnie du Midi des frères Pereire — un homme qui connaît la lande gasconne mieux que personne. Crouzet trace les allées, lève les plans, fait construire les bâtiments. Au cœur du futur bourg, une allée centrale orientée nord-sud, le cours Napoléon, doublée de deux contre-allées. De part et d'autre, dix maisons d'artisans toutes identiques, reconnaissables à leur auvent porté par des colonnettes en fonte ; une église, Sainte-Eugénie, dédiée à l'impératrice ; un presbytère en vis-à-vis ; une mairie-école. Plus loin, en couronne, neuf fermes modèles sur les quatorze prévues, toutes bâties sur le même plan : un corps central à deux niveaux, des annexes en rez-de-chaussée distribuées en écurie, étable, bergerie, porcherie. Un Chalet de l'Empereur en bois, dans le goût de Vichy, accueille Napoléon III lors de ses trois visites au domaine.

L'utopie chiffrée

1857 : achat de 7 000 hectares (puis 8 000) sur sept communes ; lancement des travaux sous la direction d'Henri Crouzet et de l'ingénieur agronome Eugène Tisserant.

1857-1861 : construction des neuf fermes modèles, de l'église Sainte-Eugénie, de la mairie-école, du presbytère, des maisons d'artisans et de vingt-six cottages pour ouvriers agricoles.

28 avril 1863 : la loi érige le domaine en commune autonome, prélevée sur les communes voisines. Le nom retenu est Solférino, en hommage à la victoire de 1859.

Mais le nom ? Le nom du village, dans l'esprit de l'empereur, restait à choisir. Pendant six ans, on parle simplement de la ferme impériale. Puis, en 1859, vient la nouvelle de Lombardie. La victoire est immense, retentissante ; elle scelle la gloire militaire du Second Empire à son apogée. Napoléon III est rentré à Paris sous les arcs de triomphe. Les Tuileries bruissent du nom des batailles : Magenta, Solferino, San Martino.

Lorsqu'en 1863 la décision est prise d'ériger le domaine impérial en commune autonome, le choix du nom s'impose presque de lui-même. Solférino. Et ce choix n'est pas seulement une célébration personnelle. Il est aussi — c'est ce qui donne au geste sa profondeur gasconne — un hommage explicite au 34e régiment d'infanterie de Mont-de-Marsan, qui s'était illustré dans la bataille, ainsi qu'au 17e régiment d'artillerie à cheval. Les fils des Landes avaient versé leur sang en Lombardie ; quatre ans plus tard, le nom de cette Lombardie revenait s'inscrire dans leur pays natal, sur les murs de l'église et sur les bornes de la commune. La boucle se refermait. Le sang gascon et le pin gascon partageaient désormais le même toponyme.

Le projet, hélas, ne survécut guère à son fondateur. La chute de l'Empire à Sedan, en 1870, suspendit l'élan ; la mort de Napoléon III en exil, en 1873, le brisa pour de bon. Le domaine, confisqué puis restitué à l'impératrice Eugénie, fut conservé par celle-ci jusqu'au début du XXe siècle, puis vendu, puis racheté en 1910 par la veuve d'Henri Schneider, le maître de forges du Creusot, qui en fit transmettre les bâtiments publics à la commune et créa dans l'ancienne mairie un petit musée dédié à la mémoire de l'empereur. Le musée, longtemps ouvert, est aujourd'hui fermé pour cause de péril du bâtiment. On y voyait, paraît-il, une plaque de fonte portant l'empreinte du pied de l'Empereur, coulée lors de sa première visite en 1857.

Le village, lui, subsiste. Allée centrale toujours rectiligne, cottages toujours alignés, église toujours debout. Site patrimonial remarquable depuis 2016. C'est un des domaines napoléoniens les mieux conservés de France — non par hasard, mais parce qu'il fut, dès la chute de l'Empire, comme suspendu dans le temps. Désertion lente, abandon doux, oubli préservant. Le promeneur attentif qui s'y arrête aujourd'hui — non plus en pensée, comme je le fis jadis, mais pour de bon — y reconnaît tout ce que le XIXe siècle a mis dans ce projet : la foi, l'ordre, la rigueur géométrique, la conviction qu'on régénère un pays comme on régénère un homme, par la volonté et par le travail.

Mouvement V Le siècle en un nom

Solferino, miroir d'une époque.

Il y a, dans ce mot de cinq syllabes, comme une concentration vertigineuse du XIXe siècle entier. Tout y est. La gloire militaire, d'abord — celle du Second Empire à son apogée, qui rejoue les pas de l'oncle et croit pour un moment ressusciter la grandeur impériale. Le mouvement des nations, ensuite — l'Italie qui s'invente, l'Autriche qui recule, la Prusse qui se prépare en silence à devenir l'arbitre du continent. La cruauté des champs de bataille, telle qu'elle n'avait jamais encore été dite, et qui pour la première fois s'écrit sous la plume d'un témoin civil — un Suisse, un protestant, un homme d'affaires bouleversé par ce qu'il a vu et qui en tire un livre, puis une institution, puis un droit nouveau.

Et la régénération de la terre, enfin — cette conviction prométhéenne, si profondément XIXe, que le génie humain peut refaire ce que la nature a laissé inculte. La lande gasconne, jugée hostile depuis toujours, devient en quelques décennies une forêt productive. Le marécage devient pinède. Le berger devient ouvrier agricole. Et le nom d'une victoire italienne vient consacrer cette transformation comme on consacre une église : par un baptême, par une dédicace, par un acte de foi.

Solferino fut donc, tout ensemble, le symbole d'une magnifique victoire militaire, de la compassion née du cœur de certains hommes pour améliorer le sort de l'Humanité, et de la régénération d'une nature hostile par le génie humain. Elle nous dit tout, finalement, de ce XIXe siècle qui fut un siècle de progrès et d'espoir.

Un siècle qui croyait fermement qu'on pouvait transformer le monde — et qui, par moments, y parvenait.

Le promeneur attentif qui repasse aujourd'hui par la route de la côte landaise, et qui voit défiler le panneau bleu sur le bord de la chaussée, n'a plus besoin de freiner. Il sait, désormais. Il sait pourquoi un nom italien dort sous les pins gascons. Et c'est, peut-être, ce que les noms de lieux nous demandent : non pas qu'on les efface, mais qu'on les lise.

Le village de Solferino
Un nom qui résume un siècle.

Sources & bibliographie

  • Henri Dunant, Un souvenir de Solferino, Genève, Jules-Guillaume Fick, 1862 (rééd. Comité international de la Croix-Rouge, multiples éditions).
  • Pierre Milza, Napoléon III, Paris, Perrin, 2004.
  • Éric Anceau, Napoléon III. Un Saint-Simon à cheval, Paris, Tallandier, 2008.
  • Jean-Christophe Sangoï, Le 24 juin 1859. Solferino, la bataille oubliée, Paris, Economica, 2009.
  • Caroline Moorehead, Dunant's Dream. War, Switzerland and the History of the Red Cross, Londres, HarperCollins, 1998.
  • Philippe Cachau, « Le domaine impérial de Solférino », étude patrimoniale, en ligne.
  • Archives départementales des Landes, fonds relatifs à la création de la commune de Solférino (1857-1863).
  • Site patrimonial remarquable de Solférino — documentation municipale et notices Monuments historiques (ferme de Pouy, classée 2010).
  • Wikipédia (consultable), notices Bataille de Solférino, Solférino (Landes), Domaine impérial de Solférino — utilisés pour vérification factuelle (ordre de bataille, chronologie, dates de classement patrimonial).
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