Chroniques gasconnes · Côte atlantique

Le sable rebaptisé

Comment la Côte d’Argent reçut son nom

Il est des pays que les hommes n’ont pas découverts, mais inventés. La côte des Landes fut de ceux-là. Longtemps, elle ne parut qu’une frontière de sable et de vent, une lisière que l’océan repoussait vers l’intérieur et que nul ne songeait à aimer. Puis vint un matin de printemps où quelques hommes, montés sur des charrettes, s’avisèrent qu’il fallait lui donner un nom.

Au mois de mars 1905, une singulière expédition quitta Arcachon pour gagner Biarritz. Ni chemin de fer ni automobile : une caravane de chevaux et de onze charrettes muletières — ces bròs que la Gascogne attelait depuis toujours — qui s’engageait dans les chemins de sable, entre l’océan et la forêt. On y comptait des journalistes, des sportifs, quelques notables, un conservateur des Eaux et Forêts et des représentants de l’Automobile Club de France.

Le convoi était né d’un rêve : celui d’un comité d’initiative qui projetait de tracer, le long du rivage, un grand boulevard pour automobiles reliant Arcachon à Biarritz. Le boulevard ne vit jamais le jour. Mais l’expédition, elle, allait laisser autre chose qu’une route : un mot. Ils venaient, écrivit-on, « pour faire ce qu’à peu près personne n’avait jamais fait avant eux : s’enfoncer dans le mystère des grandes Landes de Gascogne ».

Parmi eux marchait un Bordelais du nom de Maurice Martin. Fils de la ville et du négoce en vin, il avait tôt délaissé les chais pour les gazettes et les sports : on lui devait, en 1891, d’avoir compté parmi les fondateurs de la course Bordeaux–Paris, et sa plume courait dans La Petite Gironde comme dans la Revue du Touring-Club. Nul ne connaissait mieux que lui ce littoral qu’il arpentait depuis des années, et nul ne l’aimait davantage.

Ce soir-là, à l’étape, dans la salle de l’hôtel Lespès de Mimizan-les-Bains — comme on disait alors —, Maurice Martin se leva au sortir du repas. Il avait préparé ses mots. Ce rivage sauvage de deux cent vingt-huit kilomètres, disait-il, méritait un nom qui le fît rêver, et qui pût un jour rivaliser avec la Côte d’Azur. Il proposa celui-ci : la Côte d’Argent. On imagine le silence, puis l’assentiment. Deux ans plus tard, les géographes réunis en congrès consacraient l’appellation ; elle n’a plus quitté ces sables depuis.

Le poète en lui ne s’en tint pas là. Sur la façade de l’hôtel, une plaque grava plus tard les vers où il avait fixé l’instant :

C’est là que jadis contemplant ce rivage, Séduit par les reflets du flot toujours changeant, Pour la première fois j’ai vu la Côte d’Argent. Maurice Martin

Le sable, dans la lumière atlantique, avait bien cet éclat métallique ; il ne restait qu’à le nommer pour qu’on le vît.

Il avait fallu, pour en venir là, que le rivage cessât d’effrayer. Les pins semés au siècle précédent avaient retenu les dunes autrefois errantes ; le train, enfin, s’approchait de l’océan. Nous avons dit ailleurs cette longue métamorphose, et n’y reviendrons pas. Qu’il suffise de retenir ceci : au moment où Maurice Martin le baptisait, ce désert était devenu abordable, et l’époque avait pris goût aux bains de mer.

À Mimizan comme ailleurs, on vit alors se lever une ville nouvelle en bordure des flots, que l’on nomma Mimizan-les-Bains. La bourgeoisie de Bordeaux et de Paris y découvrait ce qu’elle appelait des charmes sauvages : l’immensité de la plage, la rumeur constante de la barre, les couchers de soleil sans obstacle. On bâtit des hôtels, on traça des avenues dans le sable, on planta des tamaris. Le rivage que l’on fuyait devenait un rivage où l’on venait se montrer.

Affiche ancienne évoquant la villégiature sur la Côte d’Argent
L’invention d’une destination

Un rivage où l’on venait se montrer

Le chemin de fer, les hôtels et les bains de mer firent d’une lisière longtemps redoutée un territoire de désir.

Mais c’est dans les années vingt que la Côte d’Argent trouva son visage. Sur les bords du lac d’Hossegor, une station sortit des pins, œuvre de villégiateurs venus chercher là un ailleurs. Des architectes — les frères Louis et Benjamin Gomez au premier rang — y élevèrent par centaines des villas d’un genre inédit, où le toit de tuiles et les pans de bois peints de la ferme landaise épousaient la maison basque, avec, çà et là, un souvenir hispanique et le trait net de l’Art déco.

Ainsi naquit le style dit basco-landais, architecture d’un pays neuf qui, n’ayant pas de passé balnéaire, s’en inventa un de toutes pièces. Les poètes suivirent : Jean Rameau, chantre des Landes, préfaça les vers de Maurice Martin, et le romancier Rosny avait, dès 1906, ouvert son premier livre sur la Côte d’Argent. Une côte, une architecture, une littérature : tout un monde surgi du sable en une génération.

Façade d’une villa de style basco-landais
Le visage basco-landais Toits de tuiles, pans de bois et accents Art déco composèrent l’architecture balnéaire d’un territoire qui inventait sa propre mémoire.

Maurice Martin mourut à Bordeaux en 1941, couvert d’honneurs. On lui éleva un monument, on scella des plaques, et de Montalivet à Hossegor les stations qu’il avait aimées donnèrent son nom à leurs avenues. Il avait offert à la Gascogne océane davantage qu’une réclame : une image d’elle-même.

Aujourd’hui encore, le rivage porte le nom qu’un homme lui donna un soir, entre deux plats. La mer, elle, ne l’a jamais su. Elle roule le même sable qu’avant les pins, avant les villas, avant les mots ; et lorsque le soleil s’y couche, on comprend qu’il n’avait pas menti — c’est bien de l’argent qu’elle répand, indifférente, sur une côte qui se croyait à elle.

Chroniques gasconnes · Histoire et mémoire de la Côte d’Argent
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