1790
Le soir où le ciel s’embrasa en Gascogne
Barbotan, 24 juillet 1790
Le samedi 24 juillet 1790, après une journée fort chaude, l’air était calme et serein, le ciel sans aucun nuage ; les moissons séchaient sur les terres de l’Armagnac, et nul, parmi ceux qui rentraient des champs, ne pressentait que le firmament allait, cette nuit-là, laisser tomber une part de lui-même.
Nous savons l’heure et le lieu, parce qu’un homme prit la peine de les écrire. Il se nommait Baudin ; il se promenait, sur les neuf heures et demie du soir, dans la cour du château de Mormès, en compagnie de M. de Carrit-Barbotan, lorsque tous deux se virent comme environnés d’une lumière blanchâtre et vive, qui effaçait celle de la lune — et la lune, pourtant, approchait de son plein. Levant la tête, ils virent passer près de leur zénith un globe de feu dont le diamètre paraissait plus grand que celui de l’astre des nuits. Il traînait après lui une queue cinq à six fois longue comme lui, qui s’amenuisait jusqu’à finir en pointe. Le globe et sa chevelure étaient d’un blanc mat et blafard ; mais la pointe, elle, était d’un rouge foncé, à peu près couleur de sang. Il courait du sud vers le nord. Deux secondes à peine, et il se sépara en plusieurs parties considérables qui tombèrent dans des directions différentes.
Le même feu fut vu de Mont-de-Marsan, d’Agen, de Tartas, de Dax et de Saint-Sever, où l’on écrivit qu’il avait répandu sur l’horizon une lumière des plus éclatantes, et qu’il sembla choir à une centaine de pas. Puis vint le fracas — une explosion, dit la relation, dont ni canon ni tonnerre n’égalent le bruit. Chacun craignit de périr sous les ruines de sa maison, dont la charpente semblait se briser.
Deux minutes plus tard, sur les paroisses de Lagrange et de Créon, il pleuvait des pierres.
« Certifions vraiment véritable »
Ce qui suit est le plus beau. Car ces gens simples, ces laboureurs que l’on croit sans éducation, comprirent aussitôt qu’on ne les croirait pas. Alors ils firent ce que font les hommes lorsqu’ils veulent que la vérité leur survive : ils la couchèrent sur le papier. Le 30 août 1790, cinq semaines après l’événement, le maire et le procureur de la commune de Lagrange-de-Julliac dressèrent un procès-verbal. Il faut le lire tel qu’il fut écrit, avec sa langue rude et sa syntaxe qui trébuche — c’est la voix même du pays :
« L’an 1790, et le trentième jour du mois d’août, nous sieurs Jean Duby maire, et Louis Maullon procureur de la commune de la municipalité de Lagrange-de-Julliac, et Jean Darmite habitant de la paroisse de Lagrange-de-Julliac, certifions vraiment véritable que le samedi 24 juillet dernier, vers les neuf à dix heures du soir, a passé un grand feu ; et à la suite nous avons entendu, dans les airs, un grand coup extraordinaire ; et environ deux minutes après, il tomba du ciel des pierres […] et en tombant, elles ne paraissaient pas enflammées, mais fort dures, et noires au dehors, et en dedans couleur d’acier ; et, grâce à Dieu, elles n’ont porté aucun préjudice sur les personnes et sur les arbres, à l’exception de quelques tuiles qui ont cassé sur les maisons, et la plus grande partie tombèrent doucement, et d’autres tombèrent en sifflant avec rapidité […] en foi de quoi avons fait le présent, et signé : DUBY, maire ; DARMITE. »
Tout est là. La chose vue, l’heure, le bruit, et jusqu’à la couleur d’acier de la pierre rompue. Ces hommes n’avaient ni instrument ni théorie ; ils avaient leurs yeux, et le sentiment très ancien qu’un fait attesté par serment vaut mieux qu’un fait raconté. Ils notèrent que les cailloux étaient tombés à une dizaine de pas les uns des autres, plus serrés par endroits, plus épars ailleurs ; qu’ils pesaient pour la plupart un demi-quart de livre, quelques-uns une demi-livre, et jusqu’à une livre du côté de Créon. Ils rendirent grâce à Dieu que nul n’eût été blessé. Le procès-verbal avait été demandé par un savant de la province — Saint-Amans, professeur d’histoire naturelle à l’école centrale d’Agen — et il était accompagné d’une note portant le témoignage de trois cents personnes.
Trois cents. Un pays entier levant la main pour dire : nous avons vu.
Le mépris des villes
Le document prit la route des villes, et les villes en rirent. En ce siècle qui se piquait de lumières, il n’était pas de proposition plus ridicule que celle d’un ciel lançant des pierres ; les académies l’avaient rangée parmi les superstitions du peuple, au rang des sortilèges et des revenants. Le physicien Pierre Bertholon fit mention du phénomène dans son Journal des sciences utiles, à Montpellier, pour mieux l’accabler. Ailleurs, on fit pis que rire : quelques jours après la chute, rapporte-t-on d’Agen, les paysans apportèrent les pierres tombées du météore — « mais on se moqua d’eux, en traitant de fable ce qu’ils disaient, refusant même de prendre leurs pierres ».
Il y a, dans cette scène, quelque chose de pathétique : des hommes tenant à bout de bras la preuve d’un fait que le monde savant décrétait impossible, et renvoyés chez eux avec leurs cailloux. Le député de Carrit en emporta pourtant quelques-uns à Paris, dont deux fort lourds, et les remit à Condorcet — lequel, tout occupé des affaires de l’Assemblée constituante, avait ce mois-là d’autres soucis que les pierres du ciel. La Révolution commençait ; le firmament pouvait attendre.
La revanche du ciel
Il fallut du temps au ciel pour obtenir raison. Quatre années plus tard, Chladni osa écrire que ces pierres venaient des espaces célestes ; on le tint pour rêveur. Puis, en 1803, une pluie semblable s’abattit sur L’Aigle, en Normandie, et cette fois l’Académie dépêcha l’un des siens, le jeune Biot, qui recueillit les témoignages avec la même patience que le maire de Lagrange, treize ans plus tôt. Il conclut ce que la Gascogne avait su la première : que des pierres, vraiment, tombent du firmament. Le chimiste Vauquelin, examinant plus tard les échantillons, eut ce mot que l’on voudrait graver au fronton de toutes les académies : les paysans que l’on avait moqués pourraient bien, maintenant, « se moquer à leur tour des savants qui refusèrent alors de les écouter ».
Aujourd’hui, l’une de ces pierres dort derrière la vitre d’un muséum, étiquetée d’un mot que Jean Duby n’aurait pas su lire — chondrite. La science l’a rangée parmi les chondrites ordinaires, ces plus humbles et plus anciennes pierres du système solaire, plus vieilles que la Terre elle-même : de sorte que la Gascogne reçut, cette nuit-là, un fragment du matin du monde. Le pays qui la reçut a pourtant presque oublié l’heure où son ciel se déchira ; on passe sur ces landes sans songer qu’elles furent, un soir d’été, le seul lieu du royaume où la vérité tomba toute chaude entre les mains des humbles. Il en va des pierres du ciel comme des hommes qui les virent : le monde met des siècles à leur donner raison, et ne se souvient plus, ensuite, de leur avoir jamais donné tort.

