Aux origines de la Gascogne
Les Vascons
Ier siècle av. J.-C. — VIIe siècle apr. J.-C.
I. Le mot
Tout commence par un son.
Vascon. Prononcez-le lentement, laissez la labiale initiale glisser. Au sud des Pyrénées, le V se prononce B — et Vascon devient Bascon, puis Basque. Au nord des Pyrénées, le V se durcit en G — et Vascon devient Wascon, puis Gascon. Même mot. Même peuple. Deux versants d'une même montagne, deux prononciations d'un même nom, et voilà deux peuples que l'histoire a séparés alors que l'étymologie les réunit.
Ce glissement phonétique est la clé de tout. La Gascogne ne s'appelle pas Gascogne parce qu'un roi l'a décidé ou qu'un traité l'a nommée. Elle s'appelle Gascogne parce que des hommes venus des montagnes de Navarre ont traversé les Pyrénées, se sont installés entre la chaîne et la Garonne, et ont donné leur nom à la terre qu'ils occupaient. Vasconia — le pays des Vascons — est devenu Wasconia, puis Gasconia, puis Gascogne.
II. Avant eux — les Aquitains
Les Vascons n'arrivent pas dans un désert. Avant eux, entre la Garonne et les Pyrénées, vivait un autre peuple — les Aquitains — dont ils sont, par la langue et par le sang, les cousins directs.
Jules César les rencontre lors de la conquête des Gaules et les distingue nettement des Gaulois : ils ne leur ressemblent pas, ils ne parlent pas leur langue, ils ne partagent pas leurs dieux. Strabon, à l'époque d'Auguste, les rapproche des Ibères. Leur langue — l'aquitain, ou proto-basque — est un isolat : elle n'appartient à aucune famille connue, ni indo-européenne ni sémitique. Elle résiste à toutes les classifications. Elle existe seule, comme une île linguistique dans un océan de langues parentes.
Conquis par Rome en 56 avant notre ère, les Aquitains s'intègrent progressivement à l'Empire — mais sans se dissoudre. Et au IIIe siècle, ils obtiennent quelque chose d'exceptionnel : leur propre province. Une délégation aquitaine se rend à Rome pour demander la séparation d'avec la grande province de Gaule aquitaine — qui remontait jusqu'à la Loire et regroupait des Celtes avec lesquels les Aquitains n'avaient rien de commun. Ils obtiennent gain de cause. La Novempopulanie est créée — la province des neuf peuples — avec Eauze pour capitale.
Ces neuf peuples — les Auscii d'Auch, les Elusates d'Eauze, les Bigerriones de Bigorre, les Convenae de Saint-Bertrand-de-Comminges et les autres — parlent tous des variétés de cette même langue proto-basque. Ils savent qu'ils forment un ensemble distinct. Ils le revendiquent. C'est dans ce territoire, chez ces gens, que les Vascons vont s'installer à partir de 587.
III. Qui étaient les Vascons
Dans leurs montagnes d'origine — la Navarre actuelle, l'ouest de l'Aragon, les vallées pyrénéennes —, les Vascons vivent depuis l'Antiquité dans ce que Pline l'Ancien appelle le Saltus Vasconum : la forêt des Vascons, le pays non cultivé, le territoire de montagne par opposition aux plaines romanisées de la vallée de l'Èbre.
Pline choisit le mot saltus avec précision. Il désigne en latin un espace non agricole — forêt, lande, pâturage d'altitude. Ce n'est pas une marque de mépris : c'est une description géographique qui dit quelque chose d'essentiel sur ce peuple. Les Vascons sont des gens de la montagne, des pasteurs et des chasseurs, organisés en clans, habitant un territoire difficile que les grandes armées traversent mais ne contrôlent jamais vraiment.
Car c'est là l'une des caractéristiques les plus frappantes des Vascons : leur imperméabilité à la domination. Rome les a intégrés partiellement — des cohortes vasconnes servirent dans l'armée romaine jusqu'en Germanie et en Bretagne insulaire —, mais le Saltus lui-même, le cœur montagnard du territoire, n'a jamais été vraiment soumis. Ce peuple a toujours discuté ses lois plutôt que de les subir.
Leur langue, enfin, est l'élément le plus mystérieux. Le proto-basque — ancêtre commun du basque actuel et du gascon médiéval — est un isolat d'Europe : il n'appartient à aucune famille linguistique connue. On ne le connaît qu'indirectement, par des noms de personnes et de divinités gravés sur des stèles retrouvées en Comminges et dans les Pyrénées, et dont seul le basque actuel permet partiellement la lecture. C'est peut-être la plus ancienne langue encore parlée d'Europe occidentale — le dernier vestige d'un monde linguistique antérieur aux indo-européens.
IV. La Main d'Irulegi — la voix des Vascons
Le 18 juin 2021, une archéologue de la société savante Aranzadi, Leire Malkorra, dégageait le seuil d'une maison de l'Âge du fer sur le site d'Irulegi, à une dizaine de kilomètres à l'est de Pampelune. Sous les restes calcinés d'adobe brûlé — la maison avait été détruite par les troupes de Pompée lors des guerres sertoriennes, au Ier siècle avant notre ère — sa truelle heurta une plaque de bronze. Une main. Une main droite, plate, de quatorze centimètres et demi de long, pesant trente-six grammes. Avec un trou sur le côté, comme pour être clouée à une porte.
On la renvoya avec d'autres pièces métalliques pour inventaire. Ce n'est qu'en janvier 2022, lors du nettoyage, que quelqu'un remarqua des signes gravés sur la paume. Quatre lignes. Quarante caractères. Le coup de téléphone aux archéologues, selon le responsable du site, fut celui-ci : Hé ! On a nettoyé cette main ! Et on a trouvé des mots sous la terre !
L'écriture est un sous-système graphique dérivé de l'alphabet ibérique — mais avec au moins une lettre créée spécifiquement pour adapter les sons de la langue vasconne. Les Vascons, qu'on croyait sans écriture propre, avaient donc forgé leur propre alphabet. Et le premier mot du texte ne laisse aucun doute sur la langue : sorioneku. Chanceux. Heureux. Le mot basque actuel est zorioneko. Deux mille ans séparent les deux formes — et elles se reconnaissent immédiatement.
LA MAIN D'IRULEGI — sorioneku
Cette amulette de bronze, placée sur le seuil d'une maison pour porter chance, est à ce jour le plus ancien écrit connu en langue vasconne. Elle renverse deux millénaires de certitudes : les Vascons savaient écrire, et leur langue était déjà, au Ier siècle avant notre ère, l'ancêtre reconnaissable du basque actuel. Conservée au Musée de Navarre à Pampelune.
La présidente de Navarre, en présentant la découverte au public en novembre 2022, dit simplement : C'est la première et jusqu'à présent la seule fois où nous avons eu l'occasion d'entendre leur voix directement. Une voix venue de deux mille ans, gravée dans le bronze sur le seuil d'une maison incendiée. Un mot de bonheur sur une porte détruite.
V. 587 — ils dévalent des montagnes
En 587, Grégoire de Tours, évêque de Tours et chroniqueur des rois francs, note dans ses Dix Livres d'Histoire un événement qu'il juge suffisamment notable pour le consigner :
Les Vascons, dévalant de leurs montagnes, descendent dans la plaine, dévastant vignes et champs, incendiant les maisons, emmenant en captivité plusieurs personnes avec leurs troupeaux. À plusieurs reprises le duc Austrovald marcha contre eux, mais il ne tira d'eux qu'une vengeance insuffisante.— Grégoire de Tours, Dix Livres d'Histoire, 587
La phrase est sèche, militaire, du côté des perdants. Elle ne dit pas pourquoi les Vascons descendent. Elle dit seulement qu'ils descendent, et que les Francs n'y peuvent rien.
Pourquoi 587 ? La réponse est dans le demi-siècle précédent. En 507, Clovis et les Francs écrasent les Wisigoths à la bataille de Vouillé. Les Wisigoths se replient au-delà des Pyrénées, abandonnant la Novempopulanie qu'ils occupaient depuis 418. Les Francs héritent de ce territoire, mais ils sont loin, absorbés par leurs guerres internes, leurs querelles dynastiques. La Novempopulanie est une province périphérique dont ils s'occupent peu. L'autorité franque y est réelle sur le papier, fantomatique dans les faits.
De l'autre côté des Pyrénées, les Vascons subissent une pression croissante. Les Wisigoths repliés en Hispanie cherchent à consolider leur royaume — et ils poussent les populations montagnardes vers le nord. Des groupes vascons, chassés de leurs vallées méridionales, cherchent de l'espace.
Le vide politique au nord, la pression militaire au sud : les Vascons descendent parce que la porte est ouverte et que la montagne pousse. Ce n'est pas une invasion au sens romain du terme — pas une armée, pas une campagne organisée, pas un roi à sa tête. C'est un mouvement progressif, par vagues, de groupes de familles et de clans qui franchissent les cols et s'installent dans les plaines de la Novempopulanie.
VI. L'implantation — comment la Novempopulanie devient la Vasconie
Ce qui se passe entre 587 et 630 est l'un des phénomènes les plus fascinants de l'histoire du peuple gascon, et l'un des moins bien documentés.
Les Vascons s'installent. Progressivement, dans un mouvement qui n'est ni une conquête au sens militaire ni une simple migration, ils occupent l'espace laissé vacant. Ils ne détruisent pas les structures romaines et gallo-romaines en place — ils les absorbent, les utilisent, parfois s'y fondent.
Les élites aquitano-romaines réagissent différemment. Certaines résistent. D'autres pactisent : les évêques d'Eauze, Palladius et son fils Sidoc, choisissent la coopération avec les nouveaux venus, ce qui leur vaut d'être exilés en 626 sur accusation du duc franc de Bordeaux. Ce fait révèle quelque chose d'important : à cette date, quarante ans après les premières descentes vasconnes, les élites locales ont déjà choisi leur camp. Elles ne se rangent plus du côté des Francs.
Les Francs tentent de reprendre le contrôle. En 602, les rois Théodebert II et Thierry II imposent un duc — Genialis — comme vassal. Mais ce contrôle est nominal. Le duc de Vasconie, même imposé par les Francs, gouverne avec et par les chefs vascons locaux. C'est moins une soumission qu'un compromis.
Vers 630, la Chronique de Frédégaire enregistre le basculement : la Novempopulanie s'appelle désormais Wasconia. En quarante ans, ce peuple de montagnards a donné son nom à toute une province romaine. Comment ? Probablement parce que les populations aquitano-romaines du sud de la Novempopulanie parlaient encore, sous le vernis latin, une langue proto-basque proche de celle des Vascons. Quand les Vascons arrivent, ils ne sont pas des étrangers absolus — ils sont des cousins reconnaissables.
Saint-Sever, dans les Landes actuelles, devient le Caput Vasconiae — la tête de la Vasconie, le centre du nouveau duché. Au carrefour des routes qui descendent des Pyrénées et des plaines qui s'ouvrent vers la Garonne. C'est là que le nouveau pouvoir vascon s'installe, entre montagne et plaine, entre ses origines et sa conquête.
VII. Ce qu'ils ont laissé
Les Vascons n'ont pas laissé de grande littérature, pas de monuments comparables aux thermes de Séviac ou aux verrières d'Auch. Ils n'ont pas laissé de chroniques en leur langue — parce que leur langue était orale, le latin étant la seule langue d'écriture de l'Europe médiévale. Ils ont laissé un nom.
Et dans ce nom, une langue. Le gascon que parlèrent les Gascons du Moyen Âge — cette langue d'oc particulière, distincte du provençal et du languedocien — porte dans ses profondeurs des traces du proto-basque que les Vascons ont apporté avec eux. La façon dont le gascon traite le F latin — le transformant en H aspiré : fils devient hils, faire devient har — est une particularité que les linguistes relient directement au substrat basque. C'est le peuple de la montagne qui parle encore, caché dans les mots.
La distinction entre Basques et Gascons ne s'établit clairement dans les textes qu'au XIe siècle. Avant cette date, les deux mots désignent le même ensemble humain de part et d'autre des Pyrénées. Après cette date, la séparation politique et institutionnelle — le duché de Vasconie au nord, le royaume de Pampelune au sud — a créé deux identités distinctes à partir d'une racine commune.
Mais au XIIe siècle encore, Aimery Picaud, le pèlerin et chroniqueur qui traversa la Gascogne sur le chemin de Compostelle, décrivit les Gascons avec une précision qui aurait pu s'appliquer aux montagnards vascons de six siècles plus tôt : légers en paroles, bavards, moqueurs, aguerris au combat, remarquables par leur hospitalité envers les pauvres. Assis autour du feu, ils ont l'habitude de manger sans table et de boire tous au même gobelet.
Des gens de feu, de parole et de combat. Des gens qui n'ont jamais vraiment accepté d'être gouvernés par d'autres qu'eux-mêmes.
Ce sont eux, les Gascons.
SOURCES PRINCIPALES
Grégoire de Tours, Dix Livres d'Histoire, VIe siècle — Chronique de Frédégaire, VIIe siècle — Renée Mussot-Goulard, Les Gascons, VIe–VIIIe siècles, Atlantica, 2001 — Institut Béarnais et Gascon, Gascons et Basques au Moyen Âge — Mattin Aiestaran et Joaquin Gorrotxategi, La Main d'Irulegi, revue Antiquity, Cambridge University Press, 2024 — Wikipedia, « Vascons », « Vasconie », « Gascons », « Aquitains », « Main d'Irulegi ».

