En 506, à Aire-sur-l'Adour, un roi wisigoth promulguait un texte juridique qui allait traverser les siècles. Ce n'était pas une loi barbare : c'était la loi romaine, mise en ordre, simplifiée, transmise. Une leçon de continuité que l'histoire a trop longtemps négligée.

Nous sommes en 506 à Aire-sur-l'Adour. Un siècle plus tôt, dans la terrible nuit du 31 décembre 406, le Rhin a gelé. Il est aussitôt franchi par des centaines de milliers de barbares. Le limes n'existe plus. Les légions romaines non plus, depuis la tragique défaite d'Andrinople en 378, et la seule légion qui reste, basée à Mogontiacum, est submergée. L'Empire romain d'Occident n'existe plus — oh, pas officiellement : il faudra attendre 476 et la déposition de Romulus Augustule pour acter ce qui était déjà un fait. Monuments, institutions, lois, douceur de vivre… tout a été emporté dans ce raz-de-marée.

Tout ? Non, pas complètement. D'une part, il reste encore une population d'origine gallo-romaine ; d'autre part, certaines tribus ne se sont pas contentées de ravager — elles ont trouvé ce qu'elles étaient venues chercher : un doux climat et une richesse durable, pour peu que l'on sache l'exploiter. Tel est le cas des Wisigoths, qui ont constitué un très puissant royaume, en gros de la Loire jusqu'à Narbonne et même l'Espagne au Sud, dont la capitale est Toulouse. Mais Alaric II, roi des Wisigoths en cette année 506, lui préfère Aire-sur-l'Adour. Le climat ? Cette colline qui domine l'Adour ? Nous ne savons pas. Toujours est-il que c'est là qu'il rédige un texte juridique capital, qui va s'appliquer pendant des siècles et qu'on appellera le Bréviaire d'Alaric.

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Un royaume wisigoth, mais un monde encore romain

Pour comprendre le Bréviaire, il faut bien situer le royaume wisigoth. Si l'empire romain a disparu en tant que puissance publique, tout ce qui peut imprégner la vie quotidienne d'un peuple demeure très largement en place dans cette terre profondément romanisée — villes, évêques, notables, fiscalité résiduelle, culture écrite, langue du droit, habitudes administratives. Les Wisigoths régnaient ; ils ne gouvernaient pas sur un désert. Ils s'étaient installés dans une société déjà formée, qu'ils devaient administrer s'ils voulaient durer.

Or cette société restait profondément attachée à l'idée même de légalité romaine. Le gouvernement wisigoth devait donc faire plus qu'imposer sa force : il devait offrir une forme de continuité. Pour gouverner, il faut légiférer. Pour légiférer, il faut un texte de loi. Ce texte, ce sera la Lex Romana Visigothorum — compilation officielle de droit romain promulguée en 506, dans la vingt-deuxième année du règne d'Alaric II, destinée à fournir une norme utilisable en justice dans un royaume peuplé majoritairement de Romains ou de populations profondément romanisées.

Qu'est-ce que le Bréviaire d'Alaric ?

Le Bréviaire d'Alaric est une compilation officielle de textes de droit romain. La Bibliothèque nationale de France le définit comme une compilation « à caractère exclusif » de lois et de jurisprudence romaines, promulguée par Alaric II et adressée aux autorités provinciales avec ordre de n'employer aucune autre loi pour le champ qui lui était assigné. Les copies furent diffusées par les soins d'Anianus, référendaire du palais — personnage souvent associé dans la tradition manuscrite au texte lui-même, d'où l'un des noms parfois donnés à l'ouvrage : Breviarium Aniani.

Le mot « bréviaire » ne doit pas induire en erreur. Il ne s'agit pas d'un manuel pieux, mais d'un abrégé juridique : une sélection raisonnée de textes romains jugés encore utiles à la pratique. Son titre savant, Lex Romana Visigothorum, dit bien l'essentiel — il s'agit d'une « loi romaine » promulguée dans le royaume des Wisigoths. Le paradoxe n'est qu'apparent : le roi goth garantit ici l'autorité d'un droit d'origine romaine.

Une architecture juridique soigneusement choisie

Le Bréviaire n'est pas un mince abrégé. Il puise dans le Code théodosien — qui en constitue l'armature principale —, dans les Novelles de plusieurs empereurs, dans les Institutes de Gaïus, dans les Sentences de Paul, dans les Codes grégorien et hermogénien, ainsi que dans un fragment tiré de Papinien. Nous sommes devant une architecture juridique soigneusement choisie, non devant une compilation hâtive.

Mais l'intérêt du recueil ne tient pas seulement à ce qu'il conserve : il tient à la manière dont il transmet. Le Bréviaire comporte en effet, pour une partie importante de ses matériaux, des interpretationes — non de simples ornements scolaires, mais de véritables explications destinées à rendre la règle intelligible et applicable. C'est là que l'on saisit le mieux le caractère vivant du texte. Il ne s'agit pas d'exhumer l'antique pour l'admirer ; il s'agit de faire fonctionner en 506 un droit hérité des siècles impériaux, dans un monde qui n'est déjà plus celui de Théodose.

On aurait tort, dès lors, de voir dans le Bréviaire une photographie neutre du droit romain. C'est plutôt une version adaptée, filtrée, déjà en partie réinterprétée — ce que les historiens du droit désignent sous le terme de vulgar law : un droit romain ajusté aux conditions sociales et économiques de l'Antiquité tardive. Cela ne diminue pas sa valeur ; au contraire, cela explique son efficacité et sa diffusion. Un droit purement archaïque aurait été inutilisable. Le Bréviaire, lui, est un droit romain rendu praticable.

À qui s'appliquait-il ?

Longtemps, on a présenté le Bréviaire comme la loi propre des sujets romains du royaume wisigoth, par opposition à un droit spécifiquement gothique qui aurait régi les Wisigoths eux-mêmes. Cette présentation correspond au schéma classique de la personnalité des lois, très souvent invoqué pour les royaumes barbares : à chaque peuple sa loi.

Mais la rigueur commande la nuance. Une historiographie plus récente a estimé que, compte tenu du temps écoulé depuis le Code d'Euric et de l'évolution des pratiques, le Bréviaire a pu avoir une portée plus large qu'on ne l'a longtemps dit — peut-être même toucher l'ensemble de la population dans certains cadres. Il vaut donc mieux formuler la chose ainsi : le Bréviaire fut certainement conçu pour les Romains du royaume, mais son usage concret a pu être plus étendu et plus souple que ne le laisse entendre une opposition trop rigide entre Goths et Romains. C'est l'un des points où les sources et leur interprétation ne permettent pas une réponse aussi nette que les anciens manuels l'ont laissé croire.

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Un instrument de gouvernement plus qu'un simple code

Le point décisif est peut-être là. Le Bréviaire n'est pas seulement un recueil de règles. C'est un instrument de gouvernement. Il ordonne le pluralisme juridique d'un royaume composite. Il rassure les élites gallo-romaines. Il donne au roi arien les moyens de paraître protecteur de la romanité plutôt que chef d'un groupe ethnique étranger. Et il manifeste, d'une manière éclatante, que les royaumes dits barbares n'étaient pas voués à détruire l'héritage romain : ils pouvaient aussi le récupérer, le remodeler et l'utiliser à leur profit.

Il fait même pièce, dans une certaine mesure, à l'attraction que pouvait exercer Clovis sur les catholiques de Gaule. Car Alaric II est arien dans un royaume majoritairement catholique, et la menace franque est réelle. Gouverner en héritier de Rome plutôt qu'en conquérant étranger, c'est aussi répondre à cette pression.

Le concile d'Agde et le Bréviaire : un diptyque politique

À cet égard, le parallélisme entre le concile d'Agde et le Bréviaire est très suggestif — et nullement fortuit, car les deux événements sont de la même année, 506. D'un côté, le roi laisse se réunir l'épiscopat catholique ; de l'autre, il authentifie pour ses sujets romains un grand recueil de droit romain. Dans les deux cas, il cherche à stabiliser le royaume en s'appuyant sur des forces qu'il ne peut ni ignorer ni brutaliser sans péril : l'Église catholique, les notables gallo-romains, les praticiens de l'écrit et du droit.

La monarchie wisigothe y apparaît moins barbare qu'architecte d'un compromis. En cette année 506, Alaric II révèle qu'au début du VIe siècle la puissance ne se mesure pas seulement à l'épée, mais à la capacité d'organiser l'héritage de Rome, de parler sa langue juridique et d'en faire encore une ressource de légitimité.

Un texte romain, mais déjà médiéval

Il serait faux de voir dans le Bréviaire une simple photographie du droit romain impérial. Ce qu'il transmet n'est pas le droit classique de l'âge d'or romain dans sa pureté originelle, mais un droit déjà travaillé par des siècles d'évolution, de simplification et de christianisation. Les interpretationes en sont le signe le plus net : elles montrent qu'il ne s'agissait pas de recopier passivement les autorités anciennes, mais de les rendre opératoires dans un monde où les cadres sociaux, linguistiques et institutionnels avaient changé.

En ce sens, le Bréviaire occupe une place charnière. Il appartient encore au monde romain par ses sources, ses catégories et son vocabulaire. Mais il annonce déjà le Moyen Âge par sa fonction, sa transmission manuscrite, son usage pratique et sa capacité à survivre dans des sociétés qui ne sont plus impériales. Il n'est ni un pur vestige de Rome, ni encore un droit médiéval autonome, mais un texte de transition — au point de rencontre de deux civilisations.

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La survie du Bréviaire après la mort du royaume de Toulouse

Le royaume d'Alaric II ne résista pas au choc de Vouillé. En 507, battu et tué par Clovis, le roi wisigoth disparaît. On pourrait croire que le Bréviaire aurait disparu avec lui. Il n'en fut rien. Certes, il ne « survécut guère » comme instrument étatique wisigothique à la défaite de 507 ; mais sa qualité lui assura un succès durable, notamment à travers des abrégés et une transmission manuscrite prolongée bien au-delà du royaume de Toulouse.

Cette survie est un point essentiel. Bien avant la redécouverte savante du droit justinien à Bologne, le Bréviaire fut l'un des grands canaux par lesquels le droit romain continua d'être connu, copié, appris et utilisé dans l'Occident latin. Il demeura, selon certains historiens, la seule source du droit romain en France et dans les pays germaniques jusqu'à la renaissance bolonaise du XIe siècle. Une part de la mémoire juridique de Rome a transité par ce recueil wisigothique.

Le paradoxe est magnifique : un roi vaincu a transmis plus durablement que bien des vainqueurs.

Ce que le Bréviaire nous dit encore

Le Bréviaire d'Alaric est l'un des textes où l'on voit le mieux se former l'Europe post-romaine. Un roi wisigoth, arien, maître d'un royaume traversé de fractures religieuses et menacé par l'expansion franque, choisit de gouverner en authentifiant la loi romaine de ses sujets. Ce geste n'a rien d'anecdotique. Il révèle qu'au début du VIe siècle la puissance ne se mesure pas seulement à l'épée, mais à la capacité d'organiser l'héritage de Rome, de parler sa langue juridique et d'en faire encore une ressource de légitimité.

C'est pourquoi le Bréviaire dépasse infiniment l'histoire des seuls Wisigoths. Il marque un moment où Rome, politiquement défaite en Occident, continue de vivre par ses textes, ses catégories, ses juristes et sa mémoire. Et il nous rappelle que la colline d'Aire-sur-l'Adour, en cette année 506, ne fut pas seulement le lieu d'un acte administratif — elle fut le point de départ d'une transmission. Dans ce recueil austère en apparence, c'est tout un monde qui se sauve en se transformant.

Sources et orientations bibliographiques

  • Bibliothèque nationale de France, notice Lex Romana Visigothorum, ark:/12148/cb12147034b
  • Encyclopædia Britannica, article « Breviarium Alaricianum »
  • Jean Gaudemet, Le Bréviaire d'Alaric et les Epitome, Milan, Giuffrè, 1965
  • Alvaro d'Ors, La territorialidad del derecho de los Visigodos, in Estudios Visigóticos, Rome-Madrid, 1956
  • Roger Collins, Visigothic Spain, 409–711, Oxford, Blackwell, 2004
  • Patrick Wormald, The Making of English Law, Oxford, Blackwell, 1999 (sur la diffusion du droit romain vulgaire en Occident)
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