Légendes de GascogneChalosse16 octobre 2026
La pierre qui allait à Dax
La Peyre lounque de Sainte-Colombe
« Menhir de Ste-Colombe (Landes) », Bulletin de la Société de Borda, 1888.
Au bord de la vieille route de Saint-Sever à Hagetmau, une pierre de quatre mètres attend depuis des siècles de reprendre le chemin de Dax. Une fée la portait, dit la légende ; les savants, depuis, l’ont mesurée, cassée, nommée, sans jamais lui arracher son secret.
Il est des pierres qui semblent avoir été posées là un soir, par une main géante, et qui ont gardé de ce geste interrompu une sorte d’attente. Celle de Sainte-Colombe se dresse au fond de la vallée du Laudon, dans un champ que longe la route de Saint-Sever à Hagetmau : un grand bloc gris, ovale et aplati, haut comme deux hommes, qui paraît enfoncé dans la terre à une grande profondeur. Les gens du pays l’appelaient la Peyre lounque, la pierre longue. Autour d’elle, les saisons de la Chalosse se succèdent, les maïs montent et tombent, les attelages ont fait place aux voitures ; elle seule ne bouge pas, et l’on dirait pourtant, à la regarder longtemps, qu’elle n’a pas renoncé à partir.
Car cette pierre, selon ceux qui ont toujours vécu près d’elle, n’était pas destinée à demeurer ici. Elle allait à Dax. Elle n’y est jamais arrivée. Entre ces deux phrases tient toute son histoire, et c’est elle que nous voudrions suivre, de la veillée où on la racontait jusqu’aux bulletins savants qui crurent pouvoir la résoudre.
IIAu temps des fées
C’est un ancien magistrat de Saint-Sever, Joseph de Laporterie, qui l’a fait entrer dans l’écrit. Au cours de l’hiver 1887-1888 sans doute, se rendant d’Orthez à Saint-Sever, il remarqua, au moment de quitter le territoire de Sainte-Colombe et peu avant Dumes, cette « énorme pierre, paraissant grossièrement taillée », plantée à quelques mètres de la route. Il la mesura : trois mètres cinquante à quatre mètres de haut, deux mètres de large d’est en ouest, un mètre du nord au sud. Il fouilla les alentours, sans rien trouver. Il la jugea l’un des monuments les plus importants et les mieux conservés d’une région qui n’en compte, écrivait-il, que deux ou trois. Puis il fit ce que l’érudit de son temps faisait encore volontiers : il demanda aux gens du lieu ce qu’ils savaient d’elle, et il nota leur réponse « telle que nous l’avons recueillie sur les lieux même ».
« C’était au temps des fées. » Une fée passait par Sainte-Colombe, portant la Peyre lounque en guise de quenouille, et cheminait tranquillement lorsqu’elle croisa un vieillard. Le dialogue s’engagea en gascon. Le vieillard lui demanda où elle allait ; « Que m’en baou à Dax », répondit-elle. Il lui fit observer qu’elle devrait ajouter : s’il plaît à Dieu. La fée répliqua que, plaise ou non, la pierre longue irait à Dax. Irrité de tant d’audace, le vieillard lui ordonna de poser son fardeau à l’endroit même ; et la fée, « cédant à l’influence d’un pouvoir invincible », dut obéir, car elle venait de rencontrer « le Maître Souverain du monde » : le vieillard n’était autre que le Bon Dieu. Voilà pourquoi la Peyre lounque est restée à Sainte-Colombe. Et la légende ajoute un trait qui n’appartient qu’à elle : chaque fois qu’elle entend sonner midi, la pierre saute douze fois.
Il faut entendre ce récit pour ce qu’il est, et non pour ce que notre siècle voudrait qu’il fût. Il ne prétend pas expliquer la pierre ; il l’habite. Il dit qu’une force plus ancienne que les hommes l’a portée, qu’une force plus haute l’a arrêtée, et que la parole humaine, ce « s’il plaît à Dieu » que l’on joignait aux projets des hommes, n’est pas une formule vide. Il dit aussi, par ces douze sauts de midi, que la pierre n’est pas tout à fait morte : quelque chose en elle se souvient du voyage.
IIIIToutes les pierres allaient à Dax
Laporterie l’avait aussitôt remarqué : la plupart des pierres dressées de la contrée étaient, d’après leurs légendes, destinées à être transportées à Dax, et une cause surnaturelle seule avait obligé ceux qui les portaient à les abandonner là où on les voit, souvent fort loin de la ville. Parfois la légende se tait sur l’usage qu’on en voulait faire ; parfois elle est plus précise, et Laporterie connaissait une pierre qui devait, à elle seule, former l’une des piles du pont de Dax. Lorsque son mémoire fut lu devant la Société de Borda, le 2 février 1888, le procès-verbal nota que cette légende était « la même pour tous les menhirs et les pierres fiches de la contrée ».
Le voyage interrompu
De Sainte-Colombe à Dax
≈ 40 km
La distance, à vol d’oiseau, entre la pierre et la ville où la légende l’envoyait.
le chemin parcouru, selon la légende, avant l’ordre de poser la pierre
le chemin qui restait jusqu’à Dax
les deux grès reconnus en 1888 par Thore et Dufourcet : « de Gamarde ou de Coudures »
Six ans plus tard, Eugène Dufourcet et Georges Camiade en donnèrent, dans leur grande entreprise de L’Aquitaine historique et monumentale, une autre version, recueillie à propos d’une pierre semblable que l’on nommait aussi Peyre-lounque, en place à la Crouzade. Les rôles y sont curieusement inversés. C’est une femme qui s’en va par la route en filant, la grosse pierre sur la tête ; à un carrefour, elle rencontre une fée qui lui demande où elle la porte. « À Dax », répond la femme. La fée lui dit de dire « s’il plaît à Dieu » ; plaise ou non, réplique la femme, la pierre longue ira à Dax. Alors la fée lui commande de la poser là : elle y restera tant que Dieu voudra, « et elle y est toujours restée depuis ». Ailleurs, les mêmes auteurs résument la tradition des pierres hittes en parlant de vieilles femmes qui portaient ces blocs sur leur tête quand le Bon Dieu leur ordonna de les déposer. La fée, la femme, le vieillard divin changent de place d’une version à l’autre ; ce qui demeure, c’est la route, la pierre, l’orgueil d’une parole qui oublie Dieu, et la ville vers laquelle tout converge.
Pourquoi Dax ? Laporterie y voyait l’écho de l’antiquité et de l’importance des constructions de la ville, de ces remparts et de ce vieux pont sur l’Adour qui faisaient d’Aquae Tarbellicae un carrefour de voies romaines. Le pont, surtout, semble avoir fasciné les imaginations. M. de La Serre, qui le décrivait en 1568, le disait bâti « fort anciennement », à grands arceaux, flanqué de tours ; la tradition, rapportent Dufourcet et Camiade, le faisait remonter « au temps des fées ». Il fut emporté par une crue de l’Adour en 1770. En 1894, le vieil Hector Serres affirmait encore devant la Société de Borda qu’il avait vu, dans son enfance, une des piles d’un pont plus ancien, et les mariniers du port disaient que, par les basses eaux, leurs gaffes touchaient au fond du fleuve deux rangées d’enrochements, qu’ils appelaient « les arroques dous pouns », les rochers des ponts. Ainsi, pendant que les pierres de Chalosse, dans la légende, se mettaient en marche vers Dax pour y devenir des piles, les piles véritables de Dax s’enfonçaient lentement dans l’Adour. Il y a là une symétrie que nul n’a voulue, et qui touche.
IIIIIICe que virent les savants

La Peyre lounque entra donc, en 1888, dans la lumière des sociétés savantes, et cette lumière fut vive. À la séance du 2 février, deux membres de la Société de Borda, MM. Thore et Dufourcet, examinèrent un fragment de la pierre et constatèrent qu’elle était « en grès de Gamarde ou de Coudures ». La formule est prudente : elle ne choisit pas entre deux gisements, l’un du côté de Dax, l’autre tout proche, au pays même de Saint-Sever. Mais elle disait déjà une chose essentielle : la pierre était du pays.
Le 16 juin de la même année, le Congrès archéologique, qui avait ouvert sa session à Dax, quittait Saint-Sever en voitures pour Hagetmau pour admirer la crypte de Saint-Girons. Le compte rendu note, comme en passant, qu’on s’était arrêté pour regarder le menhir de Sainte-Colombe. Il faut imaginer ces messieurs descendant au bord de la route et faisant le tour du bloc dans le grand silence des prés ; la planche que publia le Bulletin de Borda, avec le mémoire de Laporterie, montre justement un homme en chapeau, appuyé sur sa canne, qui désigne la pierre de la main et paraît, à côté d’elle, d’une petitesse presque touchante.
Les savants, pourtant, ne s’accordèrent pas. Pour Laporterie, la pierre devait « être classée parmi les monuments mégalitiques appelés menhirs ». Pour Dufourcet et Camiade, en 1894, les grandes pierres de la contrée étaient tout autre chose : des « hittes », des pierres fiches, bornes milliaires grossières qui jalonnaient, de lieue en lieue, les anciennes voies parties de Dax vers l’Espagne, et qu’on avait eu le tort de prendre pour des menhirs ; ils parlent sans ménagement du « prétendu menhir de Sainte-Colombe ». Menhir des premiers laboureurs ou borne des légions, monument sacré ou simple repère de route : la pierre recevait deux âges et deux fonctions, et elle n’en confirmait aucune.
1888 · 1894 · 2009
Trois lectures d’une pierre
- I
Laporterie, 1888
- Ce qu'il voit
- « une énorme pierre, paraissant grossièrement taillée »
- La roche
- « grès de Gamarde ou de Coudures » (Thore et Dufourcet)
- Son verdict
- un menhir
- II
Dufourcet et Camiade, 1894
- Ce qu'ils voient
- une « hitte », pierre fiche le long des voies parties de Dax
- La légende
- « commune à toutes ces bornes milliaires frustes »
- Leur verdict
- le « prétendu menhir »
- III
Merlet, 2009
- Ce qu'il voit
- un bloc de « grès éocène » de 3,80 m, au fond de la vallée
- La géologie
- le même grès affleure le long du Laudon (BRGM, 1997)
- Son verdict
- « le bénéfice du doute »
Bulletin de la Société de Borda, 1888 et 1894 ; J.-C. Merlet, Bulletin de la Société de Borda, 2009 ; notice de la carte géologique d’Hagetmau, 1997.
IVIVCe que dit la terre
Un siècle plus tard, les géologues ont repris la question par un autre bout. La notice de la carte géologique d’Hagetmau, publiée en 1997, décrit les grès de Coudures : des bancs quartzitiques très durs, à patine brun-ocre ou brun-rouge, mais d’une teinte blanche, parfois rosée, à la cassure, dont la position dans l’échelle des temps « reste donc conjecturelle ». Elle ajoute un détail qui vaut toutes les hypothèses : au siècle dernier, ces niveaux ont constitué « un matériau recherché pour la fabrication de pavés », et de petites extractions ont été retrouvées dans la vallée du Gabas à Coudures, dans celle de la Gouaougue, et « du Laudon en aval de Sainte-Colombe ».
« Faute d’argument décisif dans un sens ou dans l’autre, laissons à Peyrelongue le bénéfice du doute. » J.-C. Merlet, 2009. Évocation.
La pierre de la fée n’est donc pas venue de loin. Le grès dont elle est faite affleure dans la vallée même où elle se dresse, et les hommes du XIXᵉ siècle venaient y tailler les pavés de leurs routes. Faut-il en conclure qu’elle fut extraite tout près et levée par des bras humains, aux temps où l’on dressait les pierres ? Ou qu’elle est un bloc de ce même grès que l’érosion a dégagé et que le temps a laissé debout ? Dans l’inventaire du mégalithisme landais qu’il publia en 2009 dans le Bulletin de la Société de Borda, Jean-Claude Merlet la décrit en « grès éocène », haute de 3,80 mètres hors du sol, et rappelle que de gros blocs rocheux se voyaient encore, une trentaine d’années plus tôt, dans un champ labouré à trois cents mètres au sud-ouest. Puis il conclut, avec une sagesse que l’on aimerait voir plus souvent : « faute d’argument décisif dans un sens ou dans l’autre, laissons à Peyrelongue le bénéfice du doute ».
Ainsi la science, qui croyait remplacer la légende, n’a fait que déplacer la question. On ne se demande plus quelle fée l’a portée, ni vers quelle ville ; on se demande si quelqu’un l’a jamais portée. Le mystère a changé de forme ; il n’a pas changé de taille.
VVTant que Dieu voudra
Il y a quelque chose de juste dans cette impuissance. Les hommes du XIXᵉ siècle sont venus à la Peyre lounque avec leurs mètres, leurs marteaux de géologue et leurs classifications ; ceux du XXᵉ siècle avec leurs cartes et leurs inventaires. Chacun a laissé sur elle une étiquette, menhir, borne, bloc d’érosion, et aucune n’a tenu. La légende, elle, n’avait jamais prétendu savoir d’où venait la pierre ; elle savait seulement qu’elle allait ailleurs, qu’elle avait été arrêtée, et qu’elle resterait là. Sur ce point, au moins, elle ne s’est pas trompée.
« Posez-la là, et elle y restera tant que Dieu voudra. »
Légende de la Peyre-lounque, d’après Dufourcet et Camiade, 1894
Le soir tombe sur la vallée du Laudon ; les coteaux de Chalosse s’effacent, et la route se vide. Là-bas, à une quarantaine de kilomètres vers le couchant, Dax allume ses lumières au bord d’un fleuve qui a englouti ses vieux ponts. La pierre longue ne les verra jamais. Elle attend midi pour tressaillir, et elle restera ici, comme le dit la vieille formule recueillie à la Crouzade, tant que Dieu voudra.
Fred Augé
