Patrimoine et ArchitectureComminges30 septembre 2026
Les chevaliers de Malte à Frontès
Une grange, trois tombeaux et la mémoire d’une commanderie des Pyrénées
En 1892, un promeneur de Luchon entre dans une grange aux murs d’une épaisseur peu commune. Il en ressort sur la piste d’une commanderie des Hospitaliers de Saint-Jean, qui tint pendant des siècles les prés, les dîmes et les passages de la haute vallée.
Pendant la saison de 1892, sur la route de Montauban à Juzet que parcouraient à toute heure baigneurs, cavaliers et voitures de Luchon, un promeneur s’arrêta. Ce n’était pas n’importe qui : Hippolyte Cabannes était un érudit de Saint-Gaudens. Sa curiosité naturelle lui avait fait remarquer au hameau de Frontès, à quelques pas du chemin, une grange plus vaste que ses voisines, et dont la porte, murée depuis longtemps, laissait encore deviner sous le mortier la courbe d’un cintre. Il entra par une porte latérale restée ouverte. Dans la pénombre, un jeune veau, « seul hôte du lieu », se débattit contre ses liens à la vue de l’étranger, puis se calma. Le visiteur put alors regarder les murs : ils mesuraient, sur tout le pourtour, « un mètre 10 c. d’épaisseur », et le jour n’y entrait que par « d’étroites et profondes ouvertures pratiquées dans l’épaisseur du mur, comme on en voit dans les anciennes chapelles ». Deux niches se creusaient dans la partie nord ; le plafond était trop haut pour du foin.
Au-dehors, dans l’herbe, il ramassa une ardoise épaisse, longue d’une trentaine de centimètres, sur laquelle était gravée « une croix de Malte admirablement conservée ». Il n’en fallait pas davantage. Ce que les murs laissaient deviner, la pierre venait de le dire : sous le fourrage et la litière dormait une chapelle, et avec elle le souvenir d’un ordre qui avait tenu, pendant des siècles, les prés, les dîmes et les passages de la haute vallée de Luchon.
IIDu temps de la reine Margot

La propriétaire, que Cabannes ne désigne que sous le nom de « Madame G… », répondit à ses questions de fort bonne grâce. Non, la grange n’avait pas toujours servi de magasin à fourrage : « il y a 3 ou 400 ans, du temps de la reine Margot […], ce bâtiment appartenait aux chevaliers de Malte et c’était leur église. » La tradition s’en était conservée au pays ; elle-même, toute enfant, une cinquantaine d’années plus tôt, avait vu démolir l’autel. Et lorsqu’on avait creusé le petit enclos, devant la chapelle, pour en abaisser le niveau, on avait trouvé « trois tombeaux en marbre renfermant les restes de trois chevaliers de Malte, avec des inscriptions dont je ne me rappelle pas la teneur ». Les ossements avaient été portés en terre sainte, au cimetière de Juzet ; les tombeaux, brisés, avaient servi à bâtir les murs du jardin.
L’Histoire tient ainsi à des fils, des bribes : ici, la mémoire d’une femme, de son enfance, témoignage précieux et inespéré. La « reine Margot » y tient lieu de passé immémorial, comme ailleurs le bon roi Henri ou le temps des Anglais. Mais son témoignage des trois tombeaux a l’accent indéniable des choses vues. Personne n’avait l’idée d’en relever les inscriptions ; les scépultures avaient servi à bâtir un mur de jardin…
La vieille dame ajouta un détail que l’érudit rapporte avec un sourire. Pourquoi, lui demanda-t-il, n’avoir pas bâti la maison au bord de la route, sur l’emplacement même de la chapelle ? « Nous nous en serions bien gardés, Monsieur : on entendait alors, la nuit, un bruit de chaînes dans la chapelle. C’étaient, disait-on, les chevaliers qui revenaient visiter leur ancien temple. » Le lendemain, avec un jeune archéologue venu d’Agen, Cabannes alla fouiller, pioche en main et « par une chaleur tropicale », le bout de pré où l’on disait enfouies les pierres de l’autel. Au bout d’une demi-heure parurent de grandes plaques taillées, percées de trous à leurs extrémités et creusées de larges rainures qui permettaient de les assembler. Cabannes n’en douta pas : l’autel des Hospitaliers revenait au jour, démonté comme un jeu de construction.
IIIIUne charte le jour des Morts
Restait à savoir ce qu’avait été Frontès. La réponse vint du même tome de la Revue de Comminges, où Paul de Castéran publia, aussitôt après l’article de Cabannes, le plus ancien titre de la maison : la « Réformation » de 1266, conservée en trois copies aux Archives de la Haute-Garonne, deux en langue romane du XVIe siècle, une en latin. Le 2 novembre 1266, « le jour de la fête des Morts le lendemain de la Toussaint », à Bagnères-de-Luchon, Sanche d’Aure, chevalier de Saint-Jean et précepteur de Boudrac, envoyé par le chapitre de Toulouse, fit comparaître devant Bernard, comte de Comminges, les seigneurs de Larboust, de Montauban et de Bossost, avec les consuls de Luchon, de Montauban et d’Artigue, afin de « témoigner la vérité sur les privilèges et libertés du membre de Saint-Pierre de Frontés ».
L’acte se lit comme une carte. La terre des Hospitaliers « commence au ruisseau de Sallient », descend jusqu’à la Neste, longe le bief du moulin, gagne la roche de Fontaramon et le chemin de Médan ; tout ce terme est « noble et franc ». Le commandeur est recteur de Juzet « de plain à plain » : il lève les dîmes et prémices de la paroisse. Dans la vallée, il prend la dîme des bêtes à laine et des autres, du blé et du foin ; sur les estives, « la dime des fromages […] de dix un ». Ses troupeaux peuvent paître « jour et nuit, et en tout temps » jusqu’« aux montagnes de Saint-Sauveur de Vénasque et d’Aragon », face aux montagnes d’Aran, « jusqu’au Puy-Aurat et jusqu’au Portillon ». Un inventaire de l’Ordre précise encore qu’à Artigue le commandeur prenait « la tête de toutes les bêtes farouches prises à la chasse » : c’est le droit que la Réformation appelle « semei ».
Castéran le souligne : les hommes cités ce jour-là « ne sont pas de simples témoins, mais les représentants des bienfaiteurs primitifs de la commanderie ». Derrière la sécheresse des formules se dessine un monde où l’herbe, le fromage et le passage des ports valaient mieux que l’or : une seigneurie de pâturages, bornée par des ruisseaux et des rochers, tenue au nom d’un ordre né à Jérusalem par des religieux qui comptaient les fromages sur les estives.
« Les pâturages de Crodilhes et de Campsaur devaient être d’un effet bien pittoresque, lorsque les frères servants de Jueu s’y rencontraient avec les bergers d’Aragon. » P. de Castéran, 1894. Évocation.
IIIIIILes gardiens des ports
Pourquoi des chevaliers de Saint-Jean au pied des Pyrénées ? Cabannes voit dans les commanderies des relais destinés aux pèlerins et aux croisés en route vers la Terre sainte. Pour Castéran, la maison de Frontès dut son origine, écrit-il, à un poste établi à Jueu, « aux pieds du port de la Glère et près du port de Vénasque », pour « secourir et de protéger les voyageurs qui couraient toutes sortes de dangers dans ces défilés ». Les Hospitaliers sont à Gavarnie dès 1144 ; une charte de 1200 les montre à Jueu. Il suppose même, avec la prudence d’un « probablement », que les comtes de Comminges les chargèrent de veiller sur la frontière.
Quatre siècles plus tard, l’hospitalité s’était faite commerce. En 1667, Louis de Froidour, venu réformer les forêts pyrénéennes, décrit le port de l’Hôpital, où « demeurent un ou deux hostes qui retirent les passants, leur donnent à boire et à manger pour de l’argent, et font le change des monnaies ». À Aragnouet, dès 1605, les frères avaient cédé leur pré de l’Hôpital à un particulier, à charge d’y « loger les pauvres passants », et sans pouvoir « vendre le vin à plus haut prix que comme il se vend à Aragnouet ». Castéran résume d’un mot : les chevaliers s’étaient déchargés « d’une obligation qui n’avait plus rien d’héroïque ».
Les commandeurs, eux, étaient loin. En 1622, les habitants de Sarrouilles, en Bigorre, durent se placer sous la protection du marquis de Montespan, faute d’être secourus par leur commandeur, alors « employé aux expéditions navales contre les infidèles ». Cette seule phrase dit le destin de l’Ordre : les revenus des montagnes, dîmes de fromages et fermages de prés, partaient armer des galères à Malte, tandis que les chapelles de montagne tombaient en ruine ou en usage profane. À Loroas, près d’Artigue, la chapelle était déjà ruinée en 1730, et l’on accusait les huguenots de l’avoir abattue.
IVIVTrois jours à cheval
De cette lente désaffection, un document garde la trace la plus vivante. L’Ordre faisait inspecter ses commanderies par deux chevaliers, assistés d’un notaire et du receveur des dîmes. En septembre 1730, les « commissaires et visiteurs généraux » arrivent de la vallée d’Aure, fourbus. Le 20, ils décident de séjourner à Garaison « pour nous délasser des fatigues de la montagne d’Aure, comme ayant été obligés de faire la plus grande partie de ce voyage à pied pour éviter le risque que les voyageurs ont de se précipiter dans cette vallée ».
Ce que les visiteurs virent le lendemain, Castéran ne le transcrit pas, mais il en retient l’essentiel : la chapelle de Frontès « existait encore en 1730, mais elle était profanée et servait à l’exploitation agricole ». Le détail change tout. La grange de 1892 n’était pas née de la Révolution : sous Louis XV déjà, les chevaliers laissaient leur église servir aux travaux de la ferme. Un plan levé en 1766 par l’arpenteur Sacarrère la montre encore, d’« un mauvais dessin », debout parmi les bâtiments de la métairie. L’autel, lui, demeura plus longtemps en place : si l’on en croit Madame G…, on ne le démolit que vers le milieu du XIXe siècle.
Ce que l’on sait de la chapelle
Trois témoins, trois époques
- I
La tradition orale
- Date et témoin
- 1892, Madame G…
- Ce qu’il dit
- « C’était leur église » ; l’autel démoli sous ses yeux : « Je vous parle d’environ 50 ans. »
- Valeur
- Souvenir d’enfance, invérifiable
- II
Le procès-verbal de visite
- Date et témoin
- Septembre 1730
- Ce qu’il dit
- La chapelle « existait encore », mais « profanée » et servant « à l’exploitation agricole ».
- Valeur
- Source d’archive, résumée par Castéran
- III
Le plan de l’arpenteur
- Date et témoin
- 1766, Sacarrère
- Ce qu’il dit
- Un « mauvais dessin » la montre debout parmi les bâtiments de la métairie.
- Valeur
- Document figuré, non publié
H. Cabannes et P. de Castéran, Revue de Comminges, t. IX, 1894, p. 69 et 94.
VVLe foin et la prière
La métairie rapportait. Le 21 mai 1758, devant Rivière Pérez, notaire royal, messire Jean-Sébastien de Varagua Balesta, chevalier de Saint-Jean et commandeur de Poucharramet, afferma à Laurent Fadeuil « la métairie appelée de Frontés » pour six années, « moyennant la somme de 650 livres pour chacune des six années », payables en deux termes, à Noël et à Pâques, et « rendu dans l’hôtel prieural de Saint-Jean ». Les notables de Luchon, eux, bataillaient encore en 1767 contre le grand prieur au sujet du vieux bornage de 1266, et votaient d’emprunter cinq cents livres pour envoyer deux délégués s’expliquer à Toulouse.
Puis vint la Révolution. Déclarés biens nationaux, les domaines de l’Ordre furent mis en vente. Le 3 messidor an V, la métairie de Frontès, « consistant en prés et champs de vingt-deux journaux deux tiers », fut adjugée pour sept mille neuf cent soixante-dix-huit livres treize sols quatre deniers, payables en mandats territoriaux, ce papier-monnaie déjà déprécié. Le membre de Jueu, quatre-vingts journaux de terre inculte au pied du port, avait été vendu quelques mois plus tôt pour 2 640 livres. La chapelle passa à des cultivateurs qui n’y virent qu’un toit solide et des murs à l’épreuve des hivers.
« On entendait alors, la nuit, un bruit de chaînes dans la chapelle. C’étaient, disait-on, les chevaliers qui revenaient visiter leur ancien temple. »
Madame G…, à Frontès, 1892
Cabannes achève son article sur une pointe désabusée : l’ordre de Malte n’a pas été aboli comme celui des Templiers, mais ses chevaliers d’aujourd’hui, « dont le titre est purement honorifique », ne font plus vœu de célibat — « quantum mutatus ab illo ! » On préférera garder de Frontès une autre image : celle d’une chapelle aux murs d’un mètre, bâtie pour durer autant que la montagne, où le jour n’entre que par d’étroites fentes ; d’un veau qui tire sur sa corde là où l’on chantait la messe ; de trois chevaliers dont les os reposent à Juzet, tandis que les marbres qui portaient leurs noms, retournés dans un mur, retiennent la terre d’un potager. Les ordres de chevalerie ne finissent pas toujours dans le fracas des batailles. Celui-ci s’est éteint dans le silence d’une étable, et ce sont les paysans qui, la nuit, entendaient encore ses chaînes.
Fred Augé
