Reconstitution gravée du cortège royal de Louis XIV traversant la Gascogne en 1660
Chroniques gasconnes · 1660

Quand Louis XIV traversa la Gascogne Pour épouser l’Infante · 1660

Gascogne Avril — juin 1660 Louis XIV · Marie-Thérèse d’Autriche
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Depuis vingt-quatre ans, la France et l’Espagne se faisaient la guerre, et l’on avait fini par croire que cette guerre était l’état ordinaire du monde. Puis les deux couronnes, épuisées d’hommes et d’argent, envoyèrent leurs ministres négocier sur une île de la Bidassoa, entre les deux royaumes, comme si la paix ne pouvait naître qu’en un lieu qui n’appartînt à personne.

On y signa, le 7 novembre 1659, le traité des Pyrénées ; et pour que la paix tînt, on la scella d’un mariage : le jeune Louis XIV épouserait Marie-Thérèse, l’Infante, fille aînée du roi d’Espagne. Restait ce que les traités mentionnent rarement — il fallait aller la chercher. Or l’Infante attendait à l’autre bout du royaume, sur la frontière basque ; et pour l’y rejoindre, le roi, sa mère, son frère, son cardinal et toute sa cour devraient descendre à travers la France et traverser la Gascogne.

La Gascogne croyait avoir tout vu. Elle avait vu passer les légions, les pèlerins et les routiers ; elle avait connu les rois d’Angleterre en maîtres et les rois de Navarre en voisins ; elle avait enduré la peste, la Fronde et les gens de guerre. Mais cela, elle ne l’avait jamais vu : la monarchie tout entière, en marche et en apparat, s’engageant sur ses chemins creux comme un fleuve qui déborde. Le printemps de 1660 lui apporta la plus grande montre du siècle — le plus grand des déploiements —, et les vieux s’en souvinrent jusqu’à leur dernier jour.

7 nov. 1659 Traité des Pyrénées
Île des Faisans
24 avr. 1660 Louis XIV fait étape
à Auch
30 avr. 1660 Entrée du cortège
dans Dax
9 juin 1660 Mariage royal
à Saint-Jean-de-Luz

Le cardinal, d’abord

Avant le roi vint le cardinal. Dès l’été de 1659, Mazarin descendit préparer la paix et régler le cérémonial des noces. Évitant Bordeaux, dont il gardait mauvaise mémoire depuis la Fronde, il prit la route des Petites Landes : Bazas le 17 juillet, Roquefort le 18, Mont-de-Marsan le 19, Tartas le 20, puis Dax le 21 juillet, vers onze heures du matin.

Son train donnait déjà l’idée de ce qui allait suivre : carrosses, plusieurs centaines de personnes, garde armée, mulets sous housses et lourds chariots de bagages. Dax tira le canon pour cet homme qui n’était pas roi, mais qui portait alors presque toute la politique de la monarchie. Gagnant ensuite Bidache puis Saint-Jean-de-Luz, diminué par la goutte, Mazarin allait passer des mois à négocier face à don Luis de Haro. Ainsi la Gascogne apprit-elle, par le ministre, ce que serait le maître.

La montre du roi

Le roi, lui, avait patienté tout l’hiver dans le Midi. À la nouvelle que l’Espagne amenait enfin l’Infante à la frontière, il quitta la Provence au mois de mars 1660 et se tourna vers la Gascogne. Le cortège passa par Toulouse, puis L’Isle-Jourdain le 23 avril, Auch le 24, Vic-Fezensac le 25 et Nogaro le 26, avant de gagner Mont-de-Marsan, Tartas — où le roi coucha le 29 — puis Dax.

Ce n’était pas encore le Louis XIV solennel des tableaux de Rigaud, mais un jeune homme de vingt et un ans, celui qui dansait. Autour de lui roulait une ville en marche : des milliers de personnes, des centaines de cavaliers, des litières et des fourgons chargés de meubles, de vaisselle, de tapisseries et de provisions — jusqu’au dais qui avait servi au sacre de Reims, promené à son tour sur les routes gasconnes.

Et parmi les mousquetaires se trouvait bien un cadet du pays, né à quelques lieues de là dans une gentilhommière de l’Armagnac : Charles de Batz de Castelmore, d’Artagnan. Sa présence n’est pas seulement une tradition tardive : le procès-verbal du passage royal à Vic-Fezensac mentionne la compagnie des mousquetaires et son officier gascon. Lorsque la cour passa le lendemain non loin de Castelmore, la grande histoire frôla ainsi, presque littéralement, la maison natale de celui que le siècle allait rendre légendaire.

Carte interactive · itinéraire documenté

De Toulouse à la Bidassoa, la cour en marche

Le tracé relie les étapes attestées ; il restitue le mouvement général du cortège et non le détail exact des chemins du XVIIe siècle. Cliquez sur les repères. Utilisez « Aller » et « Retour » pour distinguer les deux passages.

Dax, le trente avril

C’est à Dax que la scène nous est le mieux connue. Le vendredi 30 avril, au milieu de l’après-midi, parut à l’entrée du pont l’avant-garde des chevau-légers, puis le carrosse royal tiré par six chevaux, environné de la cavalcade des mousquetaires. Les canons du vieux château tirèrent leurs salves ; la foule, que la milice contenait à peine, encombrait les rues décorées ; et le maire, Jacques-François de Borda, harangua le roi et lui remit les clefs de la ville.

Plusieurs jours durant, on avait vidé Dax de ses lits : le fourrier passait de porte en porte pour marquer les logements, et l’on avait taxé le prix des denrées afin que la petite ville ne se ruinât point de trop bien recevoir. Le roi logea chez Borda ; Anne d’Autriche fut reçue à l’hôtel Saint-Martin-d’Agès ; Mazarin, qui ne pouvait y reprendre le logement occupé l’année précédente, fut hébergé chez Saint-Cristau ; la Grande Mademoiselle chez Larrey. Comme la ville ne suffisait pas, le reste de la cour se dispersa jusque dans les villages d’alentour.

Puis tout ce monde repartit vers la mer, et Dax retomba dans son silence, comme une grève après la vague.

Gravure en couleur évoquant le voyage nuptial de Louis XIV vers la frontière basque

Les noces, et le retour

On sait la suite. Au début de juin, sur la frontière, l’Infante fut remise à la France ; Louis XIV et Philippe IV se rencontrèrent sur l’île de la Conférence, au milieu de la Bidassoa, et le mariage fut célébré à Saint-Jean-de-Luz le 9 juin 1660. Puis la cour reprit, en sens inverse, les chemins de Gascogne.

À Dax, où la jeune reine fut reçue avec transport, les habitants avaient tendu sur la grande porte un tableau facétieux : un dauphin sortant des eaux, avec ces mots — Utinam conceptus Aquis, « puisse-t-il être conçu aux Eaux » —, car Acqs est l’ancien nom de la ville, et l’on souhaitait déjà un héritier. Le compliment plut. L’Histoire, qui aime les ironies, fera naître le Grand Dauphin à Fontainebleau le 1er novembre 1661, moins de dix-sept mois après les noces.

Gravure en noir et blanc relative au mariage de Louis XIV et au passage de la cour

« Je ne désire plus, sinon voir le roi des rois au ciel. »

Journal de Laborde-Peboué, gentilhomme de Doazit

Ce que la Gascogne vit

Ce que la province retint de ce passage, ce ne furent pas seulement les traités, mais des images. Sur le chemin du retour, la Grande Mademoiselle, logée à Saint-Justin, fut réveillée au matin du 21 juin 1660 par un grand fracas et se crut ensevelie. Elle s’enfuit dans la cour en chemise ; un muletier lui fournit une couverture, avant qu’on comprît que la terre venait de trembler. Le séisme, fortement ressenti dans une vaste partie du Sud-Ouest, est aujourd’hui encore documenté par de nombreux témoignages d’archives.

À Mont-de-Marsan, la Grande Mademoiselle rapporte une scène autrement plus sombre. On avait découvert dans les champs une femme à demi enterrée, le corps couvert de blessures et le visage défiguré, mais encore vivante. Comme Louis XIV devait se rendre à la messe, on la fit porter jusqu’aux abords de l’église, dans l’espoir sans doute que sa présence devant le roi provoquerait une enquête ou lui permettrait d’obtenir justice. Lorsqu’il passa, la malheureuse ne put parler ; elle se contenta de joindre les mains vers lui. La mémorialiste ajoute, sèchement, qu’« on n’en a rien ouï dire depuis ». On ignore donc ce qu’elle devint et si ses agresseurs furent jamais recherchés. Derrière l’éclat du cortège royal affleurait ainsi une autre réalité du royaume, violente et misérable, que le passage du roi révélait sans nécessairement la réparer.

Et il y eut, aussi, les petites gens qui firent le voyage pour voir passer le voyage. Un gentilhomme de la Chalosse, M. Laborde-Peboué, de Doazit, se rendit exprès à Tartas et nota dans son journal, avec une joie presque enfantine, qu’il avait eu l’honneur de voir de ses propres yeux le roi, la reine, la reine mère et toute la cour de France.

Le printemps s’acheva, les carrosses remontèrent vers Paris, la poussière retomba sur les chemins creux. Et il ne resta bientôt, de la plus grande montre du siècle, qu’un dauphin peint sur une porte, quelques lits prêtés et rendus, des récits couchés dans les mémoires et, dans le cahier d’un hobereau landais, l’aveu d’un homme qui, ayant vu passer toute la gloire de la terre, n’attendait plus rien d’elle.

Fred Augé

Sources & bibliographie

  • Hubert Delpont, Parade pour une Infante. Le périple nuptial de Louis XIV à travers le Midi de la France (1659-1660), Nérac, Éditions d’Albret, 2007.
  • Hubert Delpont, « Le périple nuptial de Louis XIV. La plus grande montre du siècle », Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, n° 22, 2016, p. 119-131.
  • Hubert Delpont, « Dax et le mariage de Louis XIV. Un an de défilés : 21 juillet 1659-18 juin 1660 », Bulletin de la Société de Borda, 2008, 2e trimestre, p. 141-152.
  • Charles Samaran, D’Artagnan, capitaine des mousquetaires du roi. Histoire véridique d’un héros de roman, Paris, Calmann-Lévy, 1912.
  • Anne-Marie-Louise d’Orléans, duchesse de Montpensier, dite la Grande Mademoiselle, Mémoires — témoignage direct sur Saint-Justin et Mont-de-Marsan.
  • Daniel de Cosnac, Mémoires — tradition du tableau du « dauphin » à Dax.
  • Journal de M. Laborde-Peboué, gentilhomme de Doazit — témoignage sur le passage de la cour à Tartas.
  • Ville de Dax, Inventaire du patrimoine / Dax Mag, n° 62, janvier 2026 — identification des logements du cortège royal et de Mazarin.
  • Château de Versailles et INHA — documentation sur le traité des Pyrénées, l’entrevue des souverains et le mariage du 9 juin 1660.
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