Figures de Gascogne


Le pays perdu

où les routes ne menaient nulle part

L'intendant d'Étigny en Gascogne — 1751-1767
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La cathédrale Sainte-Marie d'Auch et la tour d'Armagnac sous la neige
Auch, la cathédrale Sainte-Marie et la tour d'Armagnac. C'est le haut-Auch que l'intendant d'Étigny trouva en arrivant en 1751, et qu'il allait profondément remodeler.

Le 27 avril 1751, un homme de trente et un ans descend de chaise de poste devant l'hôtel de l'Intendance d'Auch. Il vient de Paris, il a chevauché et roulé quinze jours, les derniers à travers des chemins défoncés où les essieux se brisent et où la boue, en hiver, ensevelit les roues jusqu'aux moyeux. Il s'appelle Antoine Mégret, baron d'Étigny, et il vient de recevoir du roi Louis XV la plus vaste intendance du royaume : la généralité d'Auch, à laquelle s'ajoutent le Béarn et la Navarre. Trois provinces. Des Pyrénées à la Garonne, de l'océan à la frontière languedocienne. Un immense triangle de terres pauvres, belles, chaotiques, que Paris administre de loin avec ce mélange d'ignorance et de dédain qui caractérise le siècle.

Ce qu'il découvre au cours de ses premières tournées le stupéfie. Un pays sans routes — ou plutôt un pays où ce qu'on appelle routes sont des sentiers boueux, des pistes défoncées, des chemins muletiers que rien ne distingue des ornières creusées par les charrettes de paysans. Un pays où l'on ne peut pas aller d'Auch à Tarbes en chaise, où Mont-de-Marsan communique mal avec Bayonne, où les hautes vallées pyrénéennes sont coupées du monde pendant six mois par an. Un pays où l'on meurt de famine dans un canton alors que le canton voisin a du blé en abondance, parce qu'aucune voie praticable ne permet d'acheminer les secours. Un pays, en un mot, qui n'en est pas un, puisqu'il ne tient pas ensemble. La phrase qu'on prête à d'Étigny résume en sept mots ce qu'il voit : un pays perdu où les routes ne mènent nulle part.

Il avait trente et un ans. Il allait y consacrer les seize années qui lui restaient à vivre.

— I —

L'homme du Nord

Antoine Mégret n'est pas de ces gens qu'on envoie en province par relégation. Il est, au contraire, l'un de ces jeunes hommes d'élite que la monarchie de Louis XV prépare méthodiquement à la grande administration du royaume. Né à Paris le 28 novembre 1719, il appartient à une dynastie de serviteurs de l'État. Son grand-père, procureur à Saint-Quentin, en Picardie. Son père, François-Nicolas, parti de rien — simple commis des postes à Soissons — devenu, par son travail et son habileté dans la spéculation sur les blés pendant la guerre de Succession d'Espagne, secrétaire du roi chargé des finances, puis grand audiencier de France. Son frère aîné Jean-Nicolas, déjà intendant à trente-sept ans, puis intendant de Franche-Comté, puis d'Alsace, en route pour devenir contrôleur général des finances quand la mort l'emporte brutalement en 1752. C'est une famille qui monte, qui grimpe les degrés de l'État de génération en génération, par la robe, par les finances, par l'intendance.

Antoine y prend sa place. Marié à vingt-cinq ans à Françoise Thomas de Pange, fille d'une noblesse de robe aisée, il est nommé intendant d'Auch à trente et un ans — quelques mois seulement après avoir été intendant du commerce. Pour un homme de sa génération, c'est un début rapide, mais point exceptionnel dans ce milieu. Ce qui l'est davantage, c'est le choix qu'il fait dès son arrivée. La plupart des intendants considéraient leur poste provincial comme une étape vers Paris : on y restait trois ou quatre ans, on expédiait les affaires sans déplaire à personne, et on attendait le rappel vers une intendance plus prestigieuse ou, mieux, vers un poste de maître des requêtes à la cour. D'Étigny refusa d'emblée cette logique. Il se mit à l'ouvrage comme s'il devait y mourir. Et, comme on le verra, c'est précisément ce qui arriva.

Statue d'Antoine Mégret d'Étigny érigée en 1810 à Auch
Antoine Mégret, baron d'Étigny (1719-1767). Statue érigée à Auch en 1810, sous le Premier Empire. Sur le socle : « À la gloire d'Antoine Mégret d'Étigny, intendant de Justice, Police et Finances en Navarre, Béarn et Généralité d'Auch ».

Il faut, pour bien comprendre ce qu'était alors un intendant, ne pas s'arrêter au mot. L'intendant de Louis XV, ce n'est pas un préfet au sens moderne. C'est l'envoyé personnel du roi, exerçant dans une généralité les pouvoirs concentrés de justice, de police et de finances. Il contrôle les impôts. Il surveille les parlements. Il supervise les travaux publics. Il dirige les ponts et chaussées. Il arbitre les conflits entre seigneurs, entre évêques, entre villes. Il correspond directement avec le contrôleur général des finances à Versailles, sans passer par aucun intermédiaire. Il est, dans sa province, quelque chose comme le roi lui-même en réduction, avec toute la puissance arbitraire et tout le pouvoir de décision que cela suppose. Colbert avait créé cette fonction ; Louis XIV l'avait consolidée ; Louis XV en fit l'instrument principal du redressement du royaume après la catastrophe du système de Law.

Mais la puissance de l'intendant s'arrêtait à ce que son physique et sa volonté lui permettaient de faire. Un homme, un secrétaire, quelques commis. Contre cela, une généralité vaste comme une région moderne, avec ses traditions, ses parlements hostiles — celui de Bordeaux surtout, qui regardait d'un mauvais œil ce fonctionnaire parachuté de Paris —, ses communautés villageoises rétives, ses privilèges enchevêtrés. La plupart des intendants s'y épuisaient sans rien transformer. D'Étigny, lui, allait transformer.

— II —

Le pays perdu

Qu'était donc la Gascogne en 1751, pour que l'intendant en fasse une telle description ? D'abord un pays pauvre. Non pas d'une pauvreté scandaleuse — les terres gasconnes étaient fertiles, les récoltes ordinaires y étaient suffisantes —, mais d'une pauvreté structurelle, chronique, résultant de l'enclavement. La Gascogne produisait du blé, du vin, de la laine, du bois, des marbres, des eaux thermales, des chevaux. Mais tout cela ne circulait pas. Ou circulait mal. La Garonne était navigable, certes, et les bateaux descendaient jusqu'à Bordeaux avec leurs cargaisons ; mais le reste du pays dépendait de pistes dont l'état devenait catastrophique dès les premières pluies d'automne et le restait jusqu'à la fin du printemps. Les disettes n'étaient pas causées par un manque de grain, mais par l'impossibilité de le transporter à temps d'une vallée à l'autre.

La ville d'Auch vue depuis les berges du Gers
Auch vue depuis les berges du Gers. Le haut-Auch dominait la ville basse d'une butte abrupte, coupée de la plaine comme la Gascogne était coupée du royaume.

Ensuite un pays mal administré. Chaque seigneur, chaque évêque, chaque ville, chaque communauté de paysans avait ses coutumes, ses mesures, ses droits particuliers, ses exemptions, ses franchises. Le Béarn, jusqu'à Louis XIII, avait été un État souverain. La Navarre française gardait fièrement la mémoire d'un royaume. Le pays basque parlait sa langue, respectait ses fors, et n'acceptait l'autorité royale qu'à condition qu'elle ne vînt pas troubler les libertés anciennes. Tout cela n'était pas administrable au sens où Colbert entendait l'administration : c'était un entrelacs d'usages que les intendants précédents, prudents, avaient évité de remuer.

Enfin un pays à l'écart. Le grand axe du royaume allait de Paris à Lyon, de Lyon à Marseille. La Gascogne était une impasse, un cul-de-sac entre les Pyrénées et l'océan. On y passait pour gagner l'Espagne, mais on n'y passait qu'en cas de nécessité. Les voyageurs évitaient la région ; les marchands également, sauf pour le vin de Bordeaux qui descendait la Garonne et gagnait l'Atlantique. Le reste dormait dans l'enclavement et l'oubli. Les paysans vivaient en autarcie ; les petites villes languissaient ; les stations thermales pyrénéennes, connues depuis les Romains, étaient retombées dans un abandon presque complet. Bagnères-de-Luchon, que ses eaux avaient fait célèbre dans l'Antiquité, n'était plus qu'un village misérable où les malades du cru venaient se baigner dans des trous creusés à même la source.

C'est tout ce pays-là que d'Étigny entreprit de relever. Non par l'inspiration d'un programme — il n'avait rien d'un théoricien —, mais par le jugement direct d'un homme qui voyait ce qu'il fallait faire et qui se mettait à le faire. Ouvrir des routes. Embellir les villes. Relancer le thermalisme. Améliorer l'agriculture. Protéger les forêts. Dynamiser le commerce. Chaque chantier, pris séparément, pouvait paraître modeste ; pris ensemble, et continués pendant seize ans sans relâche, ils allaient transformer le visage de la Gascogne.

— III —

Huit cents kilomètres de routes

Le chantier de sa vie, ce furent les routes. Deux cents lieues, soit environ huit cents kilomètres, tracées, empierrées, pontées, bornées, plantées d'arbres. Toute la Gascogne moderne sortit de ces chantiers. La route de Toulouse à Bayonne par Auch, Montréjeau et Tarbes. La route de Tarbes à Martres-Tolosane par Trie et Boulogne-sur-Gesse. La route de Tarbes à Aire-sur-l'Adour. La route de Pau à Bordeaux. Celle d'Oloron à Monein. Celle de Montréjeau à Bagnères-de-Luchon. Celle de Pierrefitte à Cauterets, puis à Luz et Barèges, puis à Gavarnie. Celle d'Auch à Saint-Lary. Celle de Luchon à Bagnères-de-Bigorre par les cols. Dans presque chaque cas, il reliait une vallée à une autre, désenclavait une contrée, mettait en communication des populations qui ne se rencontraient qu'une fois l'an aux foires de la plaine.

Carte du réseau routier créé par l'intendant d'Étigny en Gascogne, Béarn et Navarre
L'œuvre routière de d'Étigny en Gascogne, Béarn et Navarre. Deux cents lieues, seize années, trois provinces. Auch au centre, d'où rayonnent les grands axes vers Toulouse, Bordeaux, Bayonne, Pau, Tarbes, et les stations thermales pyrénéennes.

Pour bâtir tout cela, d'Étigny disposait d'un outil unique et détestable : la corvée royale. Instituée par l'édit de 1738, elle obligeait les habitants des paroisses bordant les routes à travailler gratuitement à leur construction et à leur entretien, à raison de douze journées par an, en dehors des périodes de semailles et de moissons. Le principe était juste — les routes profitaient à tous, il était raisonnable que tous y contribuent —, mais l'application en était inégalitaire : les nobles, les ecclésiastiques, les bourgeois des villes exemptées, les officiers royaux en étaient dispensés ; seuls les paysans, les brassiers, les journaliers restaient soumis à cette charge. D'Étigny eut l'intelligence d'en adoucir la rigueur autant qu'il le pouvait. Chaque fois que les travaux étaient urgents ou techniques, il préférait les confier à des entrepreneurs privés, quitte à en faire peser le coût sur les communautés — ce qui épargnait au moins aux paysans le déracinement, pendant douze jours par an, loin de leurs champs.

Mais, quand il fallait, il n'hésitait pas à user de la rigueur. En 1759, pour construire la route de Montréjeau à Luchon, il se heurta à une résistance ouverte des populations locales, peu habituées à l'autorité d'un intendant venu du Nord. Il fit appeler une compagnie de dragons du roi. Les chantiers se firent sous escorte militaire. Cela choqua. Quatre ans plus tard, pourtant, quand le duc de Richelieu annonça sa visite à Luchon, la route de Cierp à la station fut construite en trois semaines par cette même corvée devenue docile. D'Étigny savait se faire obéir. Il savait aussi, quand il le fallait, avancer les fonds sur sa cassette personnelle pour accélérer un chantier que le trésor royal rechignait à financer. Une grande partie des huit cents kilomètres qu'il fit ouvrir le furent ainsi — l'intendant payait de sa poche, espérant être remboursé plus tard. Il le fut rarement. C'est l'une des raisons pour lesquelles il mourut ruiné.

— IV —

Les eaux retrouvées

Parallèlement aux routes, d'Étigny menait une autre entreprise qui allait transformer durablement l'économie des Pyrénées : le renouveau du thermalisme. Les anciens Romains, déjà, connaissaient les vertus des eaux sulfureuses qui sourdaient des vallées pyrénéennes. Une dédicace gallo-romaine aux nymphes, découverte à Luchon en présence même de l'intendant lors de travaux en 1763, en témoignait. Mais les stations thermales, malgré l'engouement de Madame de Maintenon pour Barèges au XVIIe siècle, étaient retombées dans la médiocrité. Baraques de bois, accès impraticable, eau dispensée sans contrôle, médecins empiriques, malades mêlés aux bien-portants : tout cela faisait plus penser à des campements misérables qu'à des lieux de cure.

D'Étigny s'attaqua d'abord à Luchon. En 1759, il fit tracer la fameuse route carrossable qui permit d'y accéder autrement que par le sentier muletier. En 1761, il réorganisa complètement les bains : construction de bâtiments en dur, aménagement des sources, création d'un règlement d'hygiène, encadrement médical. En 1765, il traça cette large avenue de six cents mètres, bordée de tilleuls, qui menait du bourg aux thermes et qui porte aujourd'hui son nom — les allées d'Étigny, devenues l'artère principale de Luchon. C'était, pour l'époque, une intervention urbanistique d'un type absolument neuf. L'État se substituait à la municipalité pour dessiner une ville entière selon un plan concerté. Avant Vichy, avant Napoléon III, Luchon en 1765 est le premier exemple français d'une ville d'eaux pensée comme telle.

Restait à lui donner son éclat. D'Étigny sut jouer de son réseau parisien avec adresse. En 1763, il invita le maréchal duc de Richelieu, ancien commandant militaire de Guyenne, à venir prendre les eaux à Luchon. Le duc vint, se déclara satisfait, revint en 1769 avec une partie de la cour. La mode était lancée. En quelques années, Luchon devint la station à la mode des Pyrénées, cette « reine des Pyrénées » qu'elle est demeurée. Barèges et Cauterets suivirent. Bagnères-de-Bigorre reprit vie. Le grand siècle du thermalisme pyrénéen pouvait commencer — il durerait jusqu'à la Belle Époque, donnerait naissance à tout un patrimoine hôtelier, thermal, mondain, qui fait aujourd'hui encore la fierté des vallées.

Il faut le dire avec la franchise qui sied à l'histoire : d'Étigny ne poursuivait pas d'abord un but médical. Sa démarche était essentiellement économique. Les stations thermales, pensait-il, devaient enrichir la région en attirant une clientèle aisée venue des grandes villes. Les guérisons qu'on en tirerait seraient un bénéfice supplémentaire, non l'objectif principal. De même, il se défiait des médecins communaux, cette institution pyrénéenne qui fournissait des soins gratuits aux plus pauvres et qu'il jugeait mal conçue — pour lui, l'argent public eût été mieux employé ailleurs. Sur ces points, on peut discuter ses choix. Mais on ne peut pas ne pas reconnaître que, sans lui, Luchon et Barèges n'auraient pas été ce qu'elles sont devenues au XIXe siècle.

— V —

Auch, sa ville

Parmi toutes les villes de son intendance, Auch fut celle à laquelle d'Étigny consacra le plus de soin. C'était son chef-lieu, sa résidence, le cœur de son pouvoir. C'était aussi une ville difficile — partagée entre le haut-Auch épiscopal, rassemblé autour de la cathédrale Sainte-Marie et de la tour d'Armagnac, et le bas-Auch marchand, étiré le long des berges du Gers. Entre les deux, une pente abrupte, des ruelles étroites, des passages escarpés, rendant la circulation presque impossible. Pour qui venait d'en bas, il fallait, pour atteindre la cathédrale, grimper une enfilade de ruelles muletières où les chevaux peinaient à suivre.

D'Étigny eut l'idée qui allait structurer Auch pour les siècles à venir : ouvrir, entre ville basse et ville haute, une liaison monumentale digne du chef-lieu d'une intendance royale. Il ne vit pas l'achèvement du projet — il mourut avant que les travaux n'aboutissent —, mais il en posa les principes. Il fit raser plusieurs îlots vétustes qui enserraient la cathédrale. Il dégagea les abords de Sainte-Marie. Il fit tracer les grandes allées qui porteraient son nom. Un siècle plus tard, entre 1863 et 1931, l'escalier monumental qui relie aujourd'hui la place Salinis aux berges du Gers viendrait enfin matérialiser, en pierre blonde et en volées majestueuses, ce que l'intendant avait imaginé dès les années 1760.

Escalier monumental d'Auch, vu depuis le bas avec la cathédrale et la tour d'Armagnac en surplomb
L'escalier monumental d'Auch. Achevé en 1931, il matérialise la liaison que d'Étigny avait imaginée entre le haut-Auch épiscopal et la ville basse marchande. Au centre, la statue de d'Artagnan veille sur cette descente qu'aucun Gascon ne franchit sans émotion.

Mais l'urbanisme d'Étigny ne s'arrêtait pas à cette grande perspective. Il fit construire à Auch un hôtel de ville, un nouvel hôtel de l'Intendance (l'actuelle Poste, place de la Cathédrale), un théâtre, des casernes. Il fit paver les rues, aménager les fontaines, drainer les quartiers bas qui croupissaient dans les miasmes. Il embellit de même, à proportion, d'autres villes de sa généralité : Bayonne, Dax, Saint-Gaudens, Tarbes, Pau. Partout, ce fut la même méthode : dégager les perspectives, ouvrir des axes, tracer des avenues plantées, construire des édifices publics dignes du siècle. L'héritage visuel en est encore sensible dans ces villes, qui ont gardé quelque chose du XVIIIe siècle à la fois sévère et élégant — la marque d'un homme pour qui l'urbanisme était une affaire d'État.

Vue d'ensemble de l'escalier monumental d'Auch et de la cathédrale
Auch, vue d'ensemble. La cathédrale Sainte-Marie et la tour d'Armagnac dominent l'escalier monumental et la ville basse. L'urbanisme de d'Étigny a marqué les perspectives pour toujours.

Partout, aussi, il menait de front plusieurs chantiers à la fois. Agriculture : il encouragea le défrichement, introduisit plus largement la culture du maïs pour éviter les disettes, tenta — sans grand succès — la sériciculture. Forêts : il protégea les hautes futaies pyrénéennes, indispensables à la marine royale, et réorganisa l'exploitation du bois. Industries : il soutint les forges, les tanneries, les papeteries, les faïenceries, les tuileries. Thermalisme, marbres, carrières, ports, foires, tout y passait. Il était présent sur ses chantiers, il parcourait son intendance à cheval, il dormait dans des auberges, il remontait à Pau pour les Parlements, redescendait à Luchon pour les thermes, repartait sur Bayonne pour le commerce du sel. Son énergie paraissait inépuisable. Elle ne l'était pas.

— VI —

L'homme de son temps

On aurait tort de voir en d'Étigny un précurseur des Lumières. Il n'était pas Turgot, ni Condorcet, ni aucun de ces esprits éclairés qui, dans les mêmes années, rédigeaient les articles de l'Encyclopédie et rêvaient d'une nouvelle humanité. D'Étigny était un colbertiste tardif, un homme de cabinet formé à l'école des grandes administrations du Grand Siècle, fidèle aux principes monarchistes de Louis XIV. Il croyait au rôle de l'État, à l'autorité du roi, à la hiérarchie des ordres, aux vertus du travail bien encadré. Il n'aimait pas les parlements, ces assemblées de magistrats dont il considérait — non sans raison — qu'elles freinaient l'action réformatrice de la couronne. Celui de Bordeaux, en particulier, lui fit la vie dure pendant toute son intendance.

Comme tout homme, il avait ses faiblesses, et ces faiblesses étaient celles de son siècle. Il se défiait de l'instruction populaire, qu'il jugeait anti-productive : apprendre à lire aux paysans risquait, selon lui, de les détourner du travail des champs et de les précipiter vers les villes où ils grossiraient la masse des errants. Il n'encourageait pas non plus l'enseignement du français, trouvant suffisant que le catéchisme soit fait en gascon. On peut s'étonner de ces positions chez un homme si attaché au progrès matériel ; mais il faut se rappeler que les grands éducateurs du peuple — les Ferry, les Freycinet — n'arriveraient qu'un bon siècle plus tard, et que la plupart des commis de Louis XV partageaient ces vues sans y voir de contradiction avec leur œuvre civilisatrice. Le monde des Lumières, celui de Condorcet et de ses "Mémoires sur l'instruction publique", se levait à peine à l'horizon du règne suivant.

Mais on ne saurait le blâmer pour cela, pas plus qu'on ne blâme un chirurgien du XVIIIe siècle de n'avoir pas connu l'asepsie. D'Étigny fut un homme de son temps, avec les limites de son temps. Sur les questions où il dépassait ces limites, il le fit courageusement : ainsi de son attitude à l'égard des communautés juives du pays basque, pour lesquelles il rédigea des règlements visant à leur donner un statut plus digne — règlements que l'administration royale refusa, mais qui font honneur à leur auteur. Ainsi de son adoucissement progressif à l'égard des protestants, malgré une hostilité initiale. Ainsi, surtout, de son rapport à l'argent : il avança sur sa cassette personnelle des sommes considérables que l'État ne lui remboursa jamais entièrement. L'homme qui se ruinait pour son pays n'est pas un homme ordinaire.

Vue en plongée de l'escalier d'Auch depuis le haut vers le Gers
La descente vers le Gers, depuis la terrasse haute. Même par temps clair, on mesure à ce raidillon l'obstacle topographique qu'un intendant ne pouvait ignorer.

Ce qu'il faut retenir de lui, au-delà de ses préventions d'époque, c'est cette qualité qui n'appartient qu'aux très grands serviteurs de l'État : la fidélité absolue à sa mission. Il ne réclamait ni faveurs ni promotions. Il ne sollicitait ni titre ni richesse. Il ne s'abaissait à aucune flagornerie. Il tenait son poste comme d'autres tiennent un rempart, et il y serait mort s'il avait fallu. Il n'est pas exagéré de dire qu'il y est mort — mais il faut raconter comment.

— VII —

La mort à Auch

À mesure que les années passaient, l'intendant s'usait. Les tournées incessantes, les chevauchées de quarante à cinquante lieues dans des contrées où les auberges étaient rares, les hivers pyrénéens, les étés écrasants de la plaine gersoise, les heures passées à écrire chaque nuit ses rapports à Versailles : tout cela le creusait. Ceux qui le virent dans les dernières années de sa vie le décrivent maigre, voûté, le teint jaune, le geste plus lent. Mais il continuait. Il refusa jusqu'au bout de se faire remplacer, même temporairement. Il refusa le rappel que certains de ses amis, à la cour, lui suggéraient de solliciter. Il disait qu'il avait entrepris trop de chantiers pour les laisser inachevés.

Sa fortune personnelle, entretemps, s'épuisait. Les avances qu'il avait faites au trésor royal pour accélérer les chantiers n'étaient jamais remboursées intégralement. Les disgrâces ministérielles à Versailles — le contrôleur général des finances changeait souvent — faisaient que les promesses de remboursement s'évanouissaient à chaque nouveau ministre. D'Étigny ne se plaignait pas. Il continuait d'avancer. À sa mort, ses héritiers découvriraient une succession dont les dettes dépassaient largement les biens. Il avait littéralement dépensé sa fortune dans les routes et les embellissements qu'il avait fait construire.

Il mourut à Auch le 24 août 1767, à l'âge de quarante-sept ans. Épuisé. Ruiné. À demi désavoué par une cour qui commençait à trouver qu'il coûtait plus cher qu'il ne rapportait. Il laissait deux enfants : une fille, Françoise Marguerite, qui mourrait jeune en 1776 ; un fils, Antoine Jean-François, qui deviendrait trésorier général de l'Extraordinaire des Guerres sous Louis XVI, et qui finirait guillotiné le 10 mai 1794, le même jour que Madame Élisabeth, sœur du roi. Le monde auquel d'Étigny avait consacré sa vie — celui des intendants de Louis XV, des grands commis d'État, de la monarchie administrative — serait balayé en une génération par la Révolution.

Mais les routes, elles, demeureraient.

— VIII —

Ce que la Gascogne lui doit

Il fallut attendre quarante-trois ans pour que la Gascogne reconnaisse publiquement sa dette. En 1810, sous le Premier Empire, la ville d'Auch érigea la statue qu'on voit encore aujourd'hui aux allées d'Étigny : un grand homme en robe de magistrat, tenant un portefeuille, le regard tourné vers la cathédrale. Le choix du moment n'est pas un hasard. Napoléon, qui s'y connaissait en hommes, avait en haute estime les grands intendants de l'Ancien Régime. Il voyait en eux les modèles de ses propres préfets, les maillons d'une administration forte capable de faire l'unité du pays par-delà les provinces. C'est lui, indirectement, qui rendit à d'Étigny sa juste mesure — à travers le geste d'une municipalité provinciale sensible à l'esprit du régime impérial.

La Troisième République, à son tour, n'oublia pas. En 1889 — année de l'Exposition universelle, année de la Tour Eiffel, année où la France célébrait le centenaire de la Révolution —, une seconde statue fut érigée à Bagnères-de-Luchon, devant les thermes qu'il avait relancés. Œuvre du sculpteur Gustave Adolphe Désiré Crauk, elle représente d'Étigny debout, l'allure ferme, dans la même pose administrative, avec au fond les montagnes qu'il avait désenclavées. La République laïque se reconnaissait dans cet homme qui avait fait avancer la civilisation par le travail et la raison, sans apparat ni panache. Deux statues, donc, séparées de soixante-dix-neuf ans, dans deux régimes opposés : il fallait que son œuvre fût bien substantielle pour que des France aussi différentes s'accordent à l'honorer.

Si vous roulez aujourd'hui d'Auch à Tarbes, d'Auch à Bayonne, de Tarbes à Luchon, de Pau à Bordeaux, vous empruntez, presque partout, le tracé qu'il fit ouvrir. Les nationales modernes ont suivi ses axes, les autoroutes les ont parfois redoublés, mais le dessin général du réseau routier de la Gascogne actuelle est le sien. Il en va de même pour les stations thermales : Luchon, Barèges, Cauterets, Bagnères-de-Bigorre continuent de vivre de l'élan qu'il leur donna au milieu du XVIIIe siècle. Et il en va de même pour Auch elle-même, dont la place de la Cathédrale, l'hôtel de l'Intendance, les allées et les grandes perspectives portent encore la marque de sa main.

Combien de Gascons, qui roulent chaque jour sur ces routes, qui prennent les eaux à Luchon, qui montent l'escalier monumental d'Auch, connaissent son nom ? Peu, sans doute. Il est de ces hommes qui ne font pas de bruit, qui ne laissent ni chansons ni souvenirs romanesques, qui ne figurent dans aucun manuel scolaire et dont les statues se fondent dans le paysage jusqu'à devenir invisibles. Les grands serviteurs de l'État ont cela en commun avec les grandes œuvres d'art : on les remarque quand ils manquent, non quand ils sont là.

Peut-être faut-il conclure ainsi : si le nom d'Antoine Mégret, baron d'Étigny, n'évoque plus grand-chose pour la plupart de nos contemporains, la Gascogne, et Auch en particulier, lui doivent tout. Ou presque tout. Ce qui est mieux qu'une gloire.

Antoine Mégret, baron d'Étigny (1719-1767)
Intendant de la généralité d'Auch, Béarn et Navarre
d'avril 1751 au 24 août 1767
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