Histoire et mémoire
Lire les étoiles
Le pic du Midi, ou le ciel conquis dans la souffrance
De tout temps, l’homme a levé les yeux pour lire au-dessus de sa tête. Avant d’avoir des livres, il eut les étoiles : il apprit à nommer leur course, à pressentir dans leur retour l’ordre des saisons et la marche du temps, et cette patience des bergers devint, de siècle en siècle, la plus ancienne des sciences. Comprendre le mouvement des astres, en surprendre la loi — voilà le désir immémorial qui, des veilleurs de Chaldée aux astronomes de nos jours, n’a jamais dormi. Mais pour bien voir, encore faut-il un ciel pur ; et l’air épais des plaines, chargé de brumes et de fumées, brouille sans cesse l’œil qui cherche l’infini.
De là vint aux modernes une idée hardie : monter. S’élever au-dessus des vapeurs du monde habité, jusqu’à ces hauteurs où l’atmosphère s’amincit et devient transparente, et poser là, tout près des étoiles, l’instrument qui les interroge. Nul sommet, en France, ne s’y prêtait mieux que le pic du Midi de Bigorre : avancé comme une proue au-devant de la chaîne, isolé, dominant de sa masse la plaine et les nuées, il offrait par-dessus les brouillards un ciel d’une pureté sans égale. Encore fallait-il, pour lui arracher ce ciel, en payer le prix ; et ce prix, ce furent des hommes.
Car tout, ici, fut conquis dans la souffrance, par des êtres en quête de savoir et de dépassement d’eux-mêmes, qui s’inscrivaient sans le savoir dans la plus longue tradition de l’humanité. On a retenu leurs découvertes ; on a laissé s’effacer leurs noms.
Le mort du col de Sencours
Ils n’étaient pas les premiers que la montagne appelait. Dès l’aube du XVIIIe siècle, un astronome de Montpellier, François de Plantade, avait gravi ces pentes pour surprendre la couronne du soleil dans l’éclipse de 1706 ; et c’est là-haut, sur le col de Sencours, qu’il rendit l’âme en 1741, âgé de soixante-dix ans, au milieu d’une observation, le sextant à la main. Ses guides rapportèrent qu’il expira en murmurant : « Ah ! que tout ceci est beau ! » Un siècle et demi plus tard, les nouveaux observateurs dressèrent leurs appareils sur le tertre même où le vieux savant était tombé — ce mamelon qu’ils baptisèrent du nom de Plantade —, comme si la science, en ce lieu, se transmettait de tombe en tombe.
Deux hommes et un sommet
L’entreprise moderne naquit d’une société de curieux de montagne, la Société Ramond, qui portait le nom du savant Louis Ramond de Carbonnières, l’un des premiers à peser l’air des cimes. Deux hommes en furent l’âme. Le premier, Charles Champion du Bois de Nansouty, était un général en retraite qui, l’âge venu, choisit pour dernière campagne non plus les hommes mais les nuées ; le second, Célestin-Xavier Vaussenat, ingénieur obstiné, se fit quêteur pour la science. En 1873, on hissa une modeste station météorologique au col de Sencours, à trois cents mètres sous la cime. Nansouty y demeura huit années durant, relevant chaque jour, à heures fixes, la pression, le vent et le froid ; et Vaussenat courait le pays, multipliant conférences et souscriptions pour arracher aux bourses ce que l’État refusait encore.
On imagine mal ce que furent ces hivers. La neige ensevelissait la cabane jusqu’au toit ; le poêle peinait contre un froid que le général disait tomber, certaines nuits, bien au-dessous de quarante degrés — chiffre qu’il faut lui laisser, faute d’autre témoin que lui-même. On y vivait à plusieurs heures de marche du premier village, coupé du monde des semaines entières ; on y gagnait des bronchites, on y usait sa santé sur une pitance de conserves et de viande salée. Il fallait creuser pour sortir, guetter l’orage, disputer aux éléments chaque observation. Un tel acharnement n’avait qu’un but : prouver que ce ciel valait qu’on souffrît pour l’atteindre, et qu’il valait la peine d’y bâtir.
Le chantier des nuées
La preuve faite, restait l’impossible : construire. Les premiers terrassements datent de 1875 ; la bâtisse véritable s’éleva de 1878 à 1882, mais quatre mois l’an seulement, entre la fonte des neiges de juillet et les premières bourrasques d’octobre. Tout — la pierre, le fer, les poutres, les lunettes — montait à dos de mulet par des sentiers où un faux pas se payait de la vie. La hantise des bâtisseurs était la foudre, qui s’abat sans relâche sur ce pic isolé : on dressa des paratonnerres reliés, par un câble de onze cents mètres, aux eaux du lac d’Oncet voisin, afin que la montagne rendît au gouffre le feu du ciel. En août 1882, l’observatoire fut inauguré. Une lucarne était ouverte au-dessus des nuages.
La montagne fit aussitôt payer son prix. Au mois de décembre suivant, deux astronomes venus de Paris pour observer le passage de Vénus devant le soleil ne purent hisser leurs lourds instruments plus haut que Sencours ; et le jour venu, le sommet resplendissait quand le col demeurait noyé de brume. Ce fut à cette époque qu’une avalanche fondit sur les porteurs le long du sentier : trois hommes y laissèrent la vie. On les redescendit morts vers la vallée, et ceux qui restaient durent apprendre à porter, avec les vivres et le charbon, le deuil de leurs compagnons — car il n’est pas de plus lourde charge, pour qui gravit la montagne, que d’en rapporter un ami. Désormais, les caravanes partiraient de la vallée avant le jour, et jamais au lendemain d’une chute de neige. Le ciel se gagnait à ce tarif.
L’œuvre donnée
Les fondateurs avaient bâti ; ils ne pouvaient entretenir. Criblés de dettes, ils firent don de leur œuvre à l’État, qui, poussé par Paul Bert et quelques hommes de progrès, l’accepta, paya les dettes et promit une rente annuelle. L’observatoire devint établissement national ; Vaussenat en fut le premier directeur, tandis que Nansouty, nommé directeur honoraire, descendait finir ses jours à Dax, dans la douceur de l’Adour, loin des cimes qui avaient failli le tuer. L’ingénieur, lui, ne quitta pas son poste : en novembre 1891, terrassé par le cœur au sommet même, il fut descendu en hâte à Bagnères, où il mourut au bout d’une semaine. Il avait donné sa vie à ce rocher comme d’autres la donnent à une cause.
Ce qu’ils avaient semé dans la tourmente, d’autres le moissonnèrent dans la lumière. Du haut de cette lucarne, on démentit un jour les prétendus canaux de la planète Mars ; on y perfectionna l’instrument qui sait regarder la couronne du soleil sans attendre les éclipses ; et l’on y dressa, pour les premiers pas de l’homme sur la Lune, la carte du monde qu’il allait fouler. Le pic du Midi, cabane de planches devenue l’un des grands yeux de l’Europe, tint sa promesse bien par-delà la mort de ses pères.
Fred Augé
Document d’archives
Tours du monde, tours du ciel
Un extrait du premier épisode de la série consacrée à l’histoire de l’observation du ciel et des observatoires.
Sources & bibliographie
- « Le Pic du Midi et son Observatoire », conférence faite au sommet le 21 août 1880, au nom de la Commission de l’Observatoire de la Société Ramond (devant le Club alpin français), dans le Bulletin de la Société Ramond : explorations pyrénéennes, Bagnères-de-Bigorre, 1881. — Source de première main : historique de la montagne (Plantade, d’Arcet, Ramond, Costallat), mort de Plantade en 1741 au col de Sencours et « mamelon Plantade », station provisoire, câble paratonnerre de onze cents mètres jusqu’au lac d’Oncet.
- Bulletin de la Société Ramond : explorations pyrénéennes, Bagnères-de-Bigorre, 1866-1883. — Séances, rapports et notices du général de Nansouty et de C.-X. Vaussenat sur le projet d’Observatoire (suggéré par le Dr Costallat), les hivernages du col de Sencours, le chantier du sommet et l’inauguration.
- Davoust (E.), « Un siècle de science à l’observatoire du Pic du Midi » (A Hundred Years of Science at the Pic du Midi Observatory), 1997. — Histoire suivie de l’établissement : station provisoire de 1873, construction de 1878 à 1882, don à l’État, direction de Vaussenat puis de Marchand, avalanche des porteurs lors du passage de Vénus (décembre 1882), vie quotidienne au sommet.
- Revue de Gascogne et Bulletin de la Société archéologique du Gers, Auch, 1860-1939 (numérisés sur Gallica, BnF). — Cadre patrimonial de la Bigorre et des Pyrénées gasconnes.

