Histoire · Côte basque
L’invention d’un rivage
Comment la côte basque devint un lieu de villégiature
Le pays des baleines
Le golfe qui bat cette côte porte un nom gascon, et ce n’est pas une coquetterie de cartographe : c’est de Bayonne, de Capbreton, de Biarritz que partaient les hommes qui allaient chercher la baleine au large. Le sol ne rendait rien — des landes, du sable, des croupes de bruyère —, la mer rendait tout. Les Biarrots guettaient le souffle depuis le plateau de l’Atalaye ; en 1529 encore, ils purent en offrir une au sieur de Turenne, de passage à Bayonne, cadeau magnifique et fort peu portatif dont l’histoire n’a pas dit ce que l’ambassadeur fit. Mais le cétacé s’était raréfié dès la fin du XIVe siècle, et le village se découvrit peu à peu riverain d’une mer qui ne le nourrissait plus.
Ce fut alors que la médecine s’en mêla. Le XVIIIe siècle inventa l’idée singulière qu’un océan pût être un remède : on lui prêta des vertus contre les rhumatismes, les humeurs froides, les poitrines délicates. Dès 1760, un écrit signale des étrangers venus se baigner à Biarritz. En 1765, le subdélégué de Bayonne fait réparer des chemins parce que des « personnes de qualité » doivent venir prendre les bains ; deux ans plus tard, Malesherbes note qu’on ne saurait les prendre nulle part plus commodément. En 1784, un maître charpentier de Bayonne, Pierre Moussempès, sollicite de l’amirauté l’autorisation de dresser au Port-Vieux quelques loges où les baigneurs se dévêtiraient à couvert ; la communauté de Biarritz s’y oppose. Toute la distance est là : la mode venait déjà de la ville, et le village n’en voulait pas encore.
Les Bayonnais et les Dacquois
Pendant deux générations, la villégiature de la côte basque demeura une affaire de pays. Le Guide du voyageur que l’imprimeur bayonnais Charles Hennebutte publie en 1851, illustré par les sœurs Feillet, le dit sans détour : la petite ville, quelques années plus tôt, n’était fréquentée « que par les Bayonnais et les Dacquois » ; le négociant y venait suspendre pour quelques jours ses calculs et ses opérations. On y allait comme on va aux eaux — par ordonnance, entre gens du même monde et du même parler.
La plage tenait de la foire. Vers 1840, on barbote au Port-Vieux en blouse longue, en pantalon de laine et en chapeau de paille, les grandes dames mêlées aux marchandes, les armateurs aux commis. Nul ne nage : on se trempe, on marche dans l’eau, on ne s’éloigne pas du bord. Nul ne se dore : le hâle est la marque de ceux qui travaillent dehors, donc une disgrâce, et l’ombrelle ne quitte pas l’épaule. Le désordre devint tel que la municipalité taxa dès 1832 chaque tente dressée sur le rivage, puis obligea en 1837 les baigneurs à se déshabiller dans des baraques. Les marins, faute de baleines, louèrent des guérites.
« Biarritz est un lieu admirable. Je n’ai qu’une peur, c’est qu’il ne devienne à la mode. »
Deux hasards politiques élargirent le cercle. Les guerres carlistes jetèrent sur la côte française des familles espagnoles fuyant Saint-Sébastien assiégée : c’est ainsi qu’une enfant, Eugénie de Montijo, connut Biarritz longtemps avant les Tuileries. Et un poète y passa. En juillet 1843, Victor Hugo descend vers les Pyrénées avec Juliette Drouet ; le village blanc à toits roux et contrevents verts, les dunes larges, les grottes, la mer l’enchantent. Puis il écrit la phrase que cette côte n’a pas fini de payer : « Biarritz est un lieu admirable. Je n’ai qu’une peur, c’est qu’il ne devienne à la mode. » Et il en déroule aussitôt le programme, avec une exactitude de prophète irrité : des rampes aux dunes, des escaliers aux précipices, des kiosques aux rochers, et « des pantalons à ses baigneuses ».


L’été de 1854
Il fallut onze ans pour que la prophétie prît corps, et il suffit d’un été. En juillet 1854, un an après son mariage, Napoléon III vient à Biarritz avec l’impératrice. Le couple loge d’abord dans la villa de Jules Labat, maire de Bayonne. Eugénie, qui connaît ces plages depuis l’enfance et souhaite se rapprocher de son Espagne, veut y demeurer. Dès le mois d’août, Hippolyte Durand, architecte du département des Basses-Pyrénées, dresse les plans d’une résidence face à la Grande Plage, sur une vingtaine d’hectares de dunes acquises à cet effet. Brique et pierre, deux ailes, un plan dessinant un E : la Villa Eugénie s’élève de la fin de 1854 à l’été 1855.
Ce qui suit relève moins de l’architecture que de la physique des corps : une cour déplace un monde. Les visiteurs politiques arrivent — le roi des Belges en 1859, Bismarck à cinq reprises à partir de 1862 —, puis les têtes couronnées, puis ceux qui souhaitent être vus dans leur voisinage. On disait la vie des souverains simple et sans étiquette, et c’est précisément ce qui fit la fortune du lieu : on venait à Biarritz pour être aperçu vivant simplement. Le mot villa, employé ici depuis 1841, finit par nommer le paysage entier. Sur les mornes où Hugo ne voyait que du gazon et de la bruyère, les chalets poussèrent, souvent bâtis pour la location : le tourisme de la côte basque fut, dès l’origine, une industrie de propriétaires.
Le rail, la digue et la pierre
Une mode ne tient pas sans travaux publics. Le 26 mars 1855, la Compagnie du Midi pousse ses rails de Dax jusqu’à Bayonne ; le 26 juillet, l’empereur inaugure lui-même la ligne pour rejoindre l’impératrice revenue des Eaux-Bonnes. Neuf ans plus tard, le 21 avril 1864, la voie atteint Irun. La station qui dessert Biarritz — orthographiée Biarrits sur les premiers documents — est établie au lieu-dit La Négresse, à trois kilomètres des plages. La tradition veut que l’impératrice ait souhaité tenir les locomotives à distance de sa villégiature. L’anecdote est plaisante et jamais appuyée sur une pièce d’archive ; elle résiste mal, au reste, à un fait plus prosaïque : dès 1858, un décret prolongeait jusqu’au point dit la Négresse l’embranchement de la route impériale n° 10 vers Biarritz, et la commune donnait ce nom au quartier par délibération du 22 octobre 1861. Le lieu était donc déjà l’accès reconnu de Biarritz depuis la grande route, trois ans avant que le rail n’y passât. Il faudra attendre 1877, l’Empire tombé, pour qu’une ligne d’intérêt local relie enfin Bayonne à Biarritz.
Vingt kilomètres plus au sud, la question n’était pas d’attirer le monde mais de tenir debout. Depuis la fin du XVIIe siècle, les tempêtes rongeaient les défenses naturelles de la baie de Saint-Jean-de-Luz. Le quartier de la Barre — ses maisons d’armateurs, son couvent, ses jardins — ne fut pas emporté d’un coup mais par reprises, aux tempêtes de 1749, de 1782, puis de 1822 : la rade le recouvre encore. En 1854, l’empereur, venu écouter les Luziens, autorise la fermeture de la baie ; en 1873, l’ingénieur-hydrographe de la Marine Bouquet de La Grye en étudie les courants et la houle. Le chantier ne s’ouvre qu’en 1864 et ne s’achève qu’au tout dernier soupir du siècle : Socoa, quatre cent vingt et un mètres, l’Artha au milieu de la passe, deux cent cinquante-huit, Sainte-Barbe, cent quatre-vingts, élevées par campagnes successives à coups de blocs de cinquante tonnes tirés des carrières de Socoa et de Biriatou, souvent sur les fondations creuses abandonnées sous Louis XVI. La muraille de l’Artha n’est achevée qu’en 1897. Alors seulement le mur de garantie devint promenade, et la plage devint une plage. On y avait bien ouvert un établissement de bains dès 1843, du côté de Sainte-Barbe ; la mer le menaça, on le ferma en 1879, et l’on rebâtit en 1880, à l’abri, ce qui allait devenir la Pergola.
Telle est l’ironie du siècle : la villégiature de la côte basque commença par être un chantier de génie civil. Avant les palaces, il y eut des remblais ; avant les casinos, des mémoires d’ingénieurs.
Ce que Hugo avait vu
En 1863, Napoléon III voulut donner à Biarritz mieux qu’une plage : un port de refuge, où les navires de commerce empêchés de franchir la barre de l’Adour trouveraient l’abri. Les ingénieurs projetèrent une digue de trois cent quarante mètres partant du rocher de Cucurlon ; on perça des tunnels sous l’Atalaye et sous le rocher lui-même pour acheminer les blocs. Le Bayonnais Justin Larrebat se souvenait des détonations qui redoublaient la nuit comme le jour, et l’on se serait cru, disait-il, dans une ville assiégée. La mer emporta plusieurs fois la tête de l’ouvrage. L’Empire tomba en 1870 ; le chantier ne reprit jamais.

Il en resta ce qu’il en reste : un rocher, une passerelle, et une Vierge. La statue, sortie des ateliers de fonte d’art de Jean-Jacques Ducel, fut remarquée à l’exposition franco-espagnole que Bayonne donnait en 1864 pour célébrer l’ouverture de la ligne de Paris à Madrid — de sorte que la Vierge qui veille aujourd’hui sur un port avorté fut achetée à la fête du chemin de fer qui, lui, avait réussi. Elle fut bénie sur son rocher le 11 juin 1865. Quant à la passerelle de bois, la mer l’emporta ; celle de fer qui la remplaça en 1887 sortit des ateliers Schryver et Cie, à Hautmont dans le Nord. On l’attribue partout à Gustave Eiffel : c’est une erreur, que l’office de tourisme de Biarritz lui-même rectifie désormais, et que la presse locale a signalée dès 2012. Elle a la vie dure — il est plus flatteur d’avoir un Eiffel qu’un Schryver.
Le reste vint tout seul, et sans l’Empire. Biarritz comptait moins de quinze cents habitants en 1835 ; on en dénombrait plus de huit mille cinq cents en 1881. L’impératrice hérita de sa villa à la mort de l’empereur, s’en défit en 1881 ; on en fit un hôtel et un casino, qui brûlèrent dans la nuit du 1er février 1903 et furent relevés sous le nom d’Hôtel du Palais. De la villégiature impériale proprement dite, il ne subsiste guère que la chapelle.
