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Chroniques gasconnes

Les turquoises de Simorre

Le bleu venu des ossements

Il est, dans les vieilles revues savantes, des pages où l’érudition prend, sans y songer, des allures de rêverie. On y voit un homme patient, penché sur des liasses que nul ne lit plus, poser tout à coup une question qu’il sait devoir rester sans réponse, et la confier au papier comme on jette une bouteille à la mer. Ainsi fit, dans la Revue de Gascogne de l’année 1884, un érudit signant des seules initiales « T. de L. » (Tamisey de Larroque ?), lorsqu’il inscrivit, au rang des menues énigmes qu’il soumettait à ses confrères, ces quatre mots qui semblent une devise de conte : Les turquoises de Simorre. Et de demander, avec cette courtoisie un peu mélancolique des chercheurs qui savent le temps plus fort qu’eux : que sait-on, au vrai, des pierres précieuses de Simorre ?

La question paraît d’abord une fantaisie. Que Simorre, gros bourg de l’Astarac assis au bord de la Gimone, entre les blés et les bois, ait pu passer pour un gisement de gemmes, voilà qui prête à sourire. On connaît le pays : une terre grasse et lente, des coteaux qui se répondent, une abbatiale de brique dressée sur ses contreforts comme une forteresse de foi. On n’y cherche pas le saphir ; on y attend la moisson. Et pourtant l’érudit ne plaisantait pas. Il avait entre les mains une pièce d’archive qui donnait à sa question tout le poids d’un fait.

Un privilège du roi

Le document dormait dans les registres du Parlement de Toulouse. En avril 1676, cette cour souveraine enregistrait des lettres-patentes accordées deux ans plus tôt par Louis XIV, et par lesquelles le roi concédait à un certain sieur Martin Maréchal le droit d’exploiter, à l’exclusion de tout autre, deux carrières : l’une près de Castelnaudary, en pays de Lauragais, l’autre auprès de Simorre, en Gascogne.

« Les pierreries qui s’y rencontreront, tant opaques que diaphanes, comme crystal, amatiste, saphirs, turquoises de nouvelle roche, albastre et jayet. »

Lettres-patentes de Louis XIV, enregistrées en 1676

Ainsi l’orthographe du temps, avec ses crystal et ses jayet, a-t-elle fixé pour toujours ce rêve minéral.

Il faut s’arrêter sur ce mot de roi, car il change tout. Que le paysan crût aux trésors enfouis, que la légende peuplât les tertres de veaux d’or et de chaudrons pleins d’écus, cela est de tous les pays et de toutes les misères. Mais que le Grand Roi lui-même, au faîte de sa puissance, dépêchât son sceau pour régler l’extraction des saphirs de l’Astarac, voilà qui suppose une croyance sérieuse, appuyée d’avis et de mémoires, montée jusqu’aux bureaux de Versailles. On imagine le sieur Maréchal, sa concession en poche, arpentant les fonds humides de Simorre, faisant creuser la marne bleue, guettant dans la boue l’éclat promis. On ignore ce qu’il en tira. L’Histoire, qui retient les batailles, laisse tomber ces entreprises obscures comme on laisse retomber une motte de terre. C’est justement dans ce silence que l’érudit de 1884 avait glissé sa question.

Turquoise de vieille roche, turquoise de nouvelle roche

Le maître mot de l’acte royal, celui qui ouvre la porte, est cette « turquoise de nouvelle roche ». Les anciens lapidaires partageaient en effet la turquoise en deux familles, et le partage disait toute leur perplexité. Il y avait la turquoise de vieille roche, la vraie, l’orientale, celle que les caravanes tiraient des montagnes de Perse, d’un bleu profond et franc, tenue pour une gemme véritable et payée comme telle. Et il y avait la turquoise de nouvelle roche, dite aussi occidentale, plus pâle, plus tendre, que l’on ramassait non dans les rochers d’Asie mais dans certaines terres d’Europe, et singulièrement dans le Midi de la France. On la savait moins noble sans savoir pourquoi ; on la travaillait pourtant, on la sertissait, on l’aimait pour son bleu doux comme un ciel d’aube.

Or de cette turquoise occidentale, Simorre était, depuis le Moyen Âge, l’un des hauts lieux. Son nom courait chez les orfèvres et les marchands : la turquoise de Simorre. Le bourg gascon, qui n’avait ni mine d’or ni filon d’argent, possédait ce trésor d’un genre singulier, ce bleu qui affleurait dans ses argiles et que l’on ne trouvait guère ailleurs. Voilà pourquoi le roi signait, voilà pourquoi la carrière valait privilège. La province la plus rustique de France tenait, enfouie sous ses labours, une pierre que l’on montait en bagues et que l’on cousait aux reliquaires. Il n’y avait là ni conte ni vantardise, mais un commerce ancien, patient, à demi oublié déjà lorsque le notaire du roi en dressait l’acte.

Pierre turquoise de Simorre aux nuances bleu-vert
La « turquoise de nouvelle roche », ce bleu singulier de l’Astarac.

Le bleu des moines

Comment naissait ce bleu ? La tradition, ici, précède et devance la science, et il faut la dire avec la prudence qu’elle mérite. On veut que le secret en ait appartenu à des moines. Dans les monastères du Midi, rapporte-t-on, des religieux avaient appris à tirer du sol des fragments d’une matière terne et grise, os ou dents d’on ne savait quelle bête ancienne, puis à les passer au feu selon un art dont ils gardaient la mesure ; et la chaleur, opérant sa transmutation, faisait monter dans la pierre morte ce bleu de turquoise que rien n’y laissait pressentir. On les employait ensuite à parer les objets du culte : à sertir la châsse d’un saint, à fleurir le pied d’un calice, à poser sur l’or liturgique une goutte de ciel.

Simorre, en cela, prêtait au récit un décor à sa mesure. Le bourg vivait à l’ombre de son abbaye bénédictine, l’une des plus vénérables de Gascogne, qui gardait la mémoire et les reliques de saint Cérats, l’évêque venu au Ve siècle finir parmi ces collines. Le sanctuaire, plusieurs fois ruiné, plusieurs fois relevé, avait pris aux XIIIe et XIVe siècles ces dehors de citadelle qu’on lui voit encore, avec ses murs de brique et ses tours, l’église et la forteresse confondues en un seul corps de prière. Que des mains monastiques aient su, dans ce pays, changer l’os en gemme, cela s’accorde trop bien à la vérité du lieu pour qu’on le rejette ; cela s’y accorde même assez bien pour qu’on s’en défie un peu. Retenons le fait sûr : de Simorre sortait un bleu que l’on prenait pour de la turquoise, et l’on avait raison de croire qu’il fallût, pour l’obtenir, la patience et le feu.

L’abbatiale fortifiée de Simorre, bâtie en brique
L’abbatiale de Simorre, citadelle de brique et écrin des anciennes reliques.

La vérité sortie des os

La question de l’érudit gascon devait attendre, pour trouver sa réponse, que la chimie et la géologie voulussent bien s’en mêler. Et la réponse, quand elle vint, fut de celles qui font baisser la voix. La turquoise de Simorre n’était pas une turquoise. Elle n’était pas née dans la roche comme les vraies gemmes d’Orient. Les savants lui donnèrent un nom qui la trahit tout entière : odontolite, la pierre-dent, la turquoise d’os. Ce que le sieur Maréchal avait espéré vendre pour saphir, ce que les moines avaient serti aux reliquaires, ce n’étaient que des ossements. Des dents et des défenses, minéralisées par les siècles, colorées d’un bleu que leur donnait un sel de fer dormant dans la terre, et que le feu, obligeamment, avivait.

Restait à savoir de quelle bête. Et c’est ici que le récit, d’une curiosité de cabinet, devient soudain vertige. Ces os étaient ceux de mastodontes — de ces éléphants d’avant les éléphants, colosses aux longues défenses qui avaient foulé la Gascogne quand elle n’était encore ni Gascogne ni terre d’hommes. On compte leur âge non en siècles mais en millions d’années : treize, quinze, seize millions, dit-on, tant l’esprit renonce à faire le compte. Le sol de l’Astarac, sous la vigne et le blé, est un cimetière de géants. Les coteaux que le laboureur retourne chaque automne recèlent les carcasses d’un monde englouti, d’une faune monstrueuse et paisible qui brouta ces pentes sous un climat plus chaud, au bord de mers et de marais depuis longtemps taris. Les érudits du siècle passé le pressentaient déjà, qui exhumaient de ces terres, non loin de Simorre, des ossements à faire pâlir les cabinets de curiosités de l’Europe entière.

Ainsi la boucle se referme, et l’on comprend enfin ce que l’on regardait. Le bleu que Simorre livrait au monde n’était pas descendu du ciel ni monté des profondeurs de l’Asie : il était remonté du temps. Chaque turquoise de nouvelle roche était un fragment de bête antédiluvienne, une bribe de défense ou de molaire que quinze millions d’années avaient patiemment changée en joyau. Les hommes croyaient tailler la pierre ; ils taillaient la mort. Ils ornaient leurs saints d’un morceau de monstre, et priaient, sans le savoir, sur un ossuaire d’une antiquité que nulle Écriture n’avait prévue.

Le pays sous le pays

Il y a, dans cette méprise, quelque chose qui passe la simple curiosité et qui touche au cœur même de ce pays. La Gascogne fut toujours une terre pauvre en apparence et riche en profondeur, une province que les grands chemins évitaient et que les grands trésors dédaignaient. Elle n’eut ni les mines d’argent de l’Espagne ni les carrières de marbre de l’Italie. Pour toute gemme, elle avait ce bleu tiré de ses morts les plus anciens ; pour tout saphir, l’os d’un éléphant disparu. Et de cette indigence même elle avait fait une parure, montant à ses autels ce que la terre voulait bien lui rendre, et prenant pour un don du ciel ce qui n’était qu’un legs du temps.

Je songe à ces fidèles agenouillés jadis devant la châsse, dans la pénombre de l’abbatiale, et fixant le petit éclat bleu serti dans l’or comme on fixe une promesse. Ils y voyaient la couleur du firmament, l’azur des choses éternelles, un fragment de ce paradis vers lequel montait leur prière. Ils ne pouvaient savoir qu’ils contemplaient une relique bien plus vieille que leur foi : le débris d’une bête sans nom, morte des millions d’années avant que le premier homme eût joint les mains. La pierre bleue, muette entre eux et leur Dieu, portait en elle une éternité d’une autre sorte, plus longue et plus froide, la seule que la terre connaisse.

L’érudit de 1884 posait sa petite question et passait à la suivante, sans se douter qu’il tenait, dans ces quatre mots, l’un de ces raccourcis où toute une contrée se dit d’un trait. Simorre garde encore son abbatiale de brique, ses argiles bleues, ses coteaux pleins d’os. Le sieur Maréchal et son privilège se sont effacés comme s’efface une trace de pas dans un champ retourné. Mais le bleu demeure, et sa leçon avec lui : dans ce pays où rien ne semble arriver, sous la lenteur des saisons et la patience des blés, dort un monde immense, et le moindre caillou de l’Astarac, si on le retourne dans la main, pèse le poids inconcevable des âges.

Les hommes ont pris pour une gemme ce qui était un tombeau ; et peut-être n’avaient-ils pas tort, car il n’est pas de plus belle pierre précieuse que le temps lui-même, lorsqu’il consent, une fois par hasard, à se faire couleur du ciel.

Sources : Revue de Gascogne, t. XXV, 1884, « Questions » n° 219 (Gallica) ; Bulletin du Comité des travaux historiques et scientifiques, 1882, fasc. 3, p. 299 ; notices « Odontolite » de Mindat et Wikipédia, et travaux d’American Mineralogist (2001).

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