La chimère sous les pieds
Les pavements peints des abbayes et des châteaux gascons
Ce carreau vient du château des archevêques de Mazères, près de Barran, où des prélats vêtus de pourpre marchaient jadis sur des bêtes peintes sans plus les voir. Songez à tout ce qu’une telle pierre a porté : la robe des puissants et la boue des hivers, le poids égal des grands et des humbles, et l’image qu’un artisan sans nom avait pourtant rêvée pour elle, condamnée d’avance à être foulée.
Tel était le destin de ces pavements : naître beaux pour être marchés, offrir au regard ce que la semelle devait effacer.
L’homme qui taillait ses moules
Car il exista, dans la Gascogne du Moyen Âge, tout un art voué à l’humilité du sol. Nous l’avons oublié parce qu’il se tenait sous nos yeux, à hauteur de pas ; il fallut qu’un érudit du Gers, Adrien Lavergne, le rassemblât patiemment, un soir de janvier 1901, devant la Société archéologique du Gers, pour qu’on en mesurât l’étendue.
En 1872 déjà, le docteur Montagnac, de Condom, avait exhumé près du donjon de Castelnau-sur-l’Auvignon douze matrices de tuiliers, douze moules de terre cuite que l’on pressait sur l’argile encore molle. On y reconnaît deux oiseaux qui se penchent pour boire à une même coupe, un chasseur à la coiffure pointue qui sonne l’olifant tandis qu’un chien court devant lui, un lévrier solitaire, des clefs adossées, des rosaces savantes nées de quatre carreaux ajustés.
Ce qui émeut dans ces moules grossiers, c’est ce qu’ils révèlent de la main qui les fit. Le tuilier gascon taillait lui-même ses matrices — non de bois, comme l’avait cru Viollet-le-Duc, mais de la même terre qu’il cuisait — et composait sans doute ses propres dessins.
L’aigle de travers
À Flaran, dans la vallée de la Baïse, l’abbaye cistercienne a perdu bien des choses depuis le XIIᵉ siècle ; ses absidioles, pourtant, ont gardé une part de leur carrelage historié, peint et vernissé comme une faïence. Fonds gris ou blancs, dessins d’un vert sombre cernés de filets violacés, fleurs de lys, étoiles, damiers, otelles formant la croix de Malte : un jardin minéral où l’on marchait sans le froisser.
Au milieu de l’une de ces chapelles, une allée de carreaux mène vers l’autel, et là, posée en losange, paraît une aigle à deux têtes.
Or cette aigle penche. Le peintre l’avait tracée droite, sur un carreau qu’il croyait destiné à reposer d’aplomb ; on le scella de biais, et l’oiseau impérial se trouva incliné pour l’éternité. Jules Momméja, qui savait lire ces choses, y reconnaissait l’aigle de Charles Quint et tenait ces carreaux pour venus d’Espagne.
Voilà donc un empire à son zénith — celui sur lequel le soleil ne se couchait pas — réduit à une image de sol, et que la maladresse d’un poseur a fait pencher à jamais. Aucun moraliste n’eût trouvé meilleure allégorie ; elle fut faite par mégarde.
Le seul qui se soit nommé
Mais de toutes ces images, les plus troublantes sont celles que garde le musée de la Société historique de Gascogne. On crut d’abord y voir des combattants de tournoi ; Momméja reconnut des hommes accrochés à la roue de la Fortune, cette roue que le Moyen Âge faisait tourner pour rappeler aux orgueilleux qu’ils descendraient. Et sur chacun de ces carreaux, un nom se lit encore : Regnaut.
Songez à cela. De tout ce peuple d’images — chasseurs, chimères, aigles, lévriers — un seul nom nous est parvenu, et ce n’est pas celui de l’artiste. C’est celui de l’homme que la roue emporte.
Nous ignorons qui peignit ces scènes, mais nous savons le nom du malheureux qu’elles montrent en train de tomber. L’artisan s’est tu, sa créature parle : telle est l’ironie de cet art où l’on signait, non son œuvre, mais sa chute.
Un art du seuil
Ces pavements n’étaient ni tableaux ni reliquaires. Ils appartenaient au passage, au frottement, à la poussière. Leur beauté n’était pas faite pour durer intacte, mais pour accompagner la vie quotidienne des lieux.
Une mémoire fragmentaire
Chaque carreau sauvé est moins une œuvre isolée qu’un éclat d’ensemble : chapelle, salle seigneuriale, galerie, abbatiale ou demeure épiscopale dont le sol composait autrefois un récit muet.
Ce qui reste
Le reste est dispersé, comme tout ce que le temps n’a pas voulu emporter d’un seul coup. Quand on restaura le vieil archevêché d’Auch, les entrepreneurs firent jeter aux décombres des quantités de briquettes ornées d’incrustations blanches — fleurs de lys posées en diagonale, écussons, oiseaux aux ailes éployées — dont monseigneur de Carsalade sauva quelques échantillons sur une terrasse.
D’autres carreaux dorment au château de La Tour, près de Fleurance ; d’autres encore servirent d’appliques pour orner le château abbatial du Faget, dans le canton de Saramon. Fragments épars d’un pavement immense qui couvrait jadis les chapelles et les salles, et sur lequel toute une province a marché sans y songer.
Nous foulons nos siècles sans les voir. Ces tuiliers gascons avaient compris une chose que nous avons désapprise : qu’il fallait mettre de la beauté jusque sous les pieds, là où nul ne la cherche, et la livrer sans retour à l’usure des pas.
Reste la chimère verte, dans sa vitrine, qui ne rampe plus vers rien, et ces trois mots qu’on ne sait plus lire. À les regarder longtemps, on ne sait ce qui émeut davantage : de la patience qui les fit, ou de l’indifférence qui les usa.

