Guillaume Ader · 1610

Lou Gentilome gascoun

Henri IV, le cadet de Gascogne et le « chef-d’œuvre de guerre » : quand un médecin du Savès fit entrer le roi gascon dans la grande geste d’Homère et de Virgile.

Un poème gascon publié l’année même de l’assassinat d’Henri IV : sous le nom du « gentilhomme gascon », Guillaume Ader ne chante pas seulement un roi. Il invente une figure héroïque, populaire et guerrière, où toute une province reconnaît sa noblesse pauvre, son panache et son orgueil.

Mouvement I« Que nul ne fut jamais, autant que le noble Gascon »

À Toulouse, en 1610, sortait des presses de Ramond Colomiès, imprimeur du roi, un mince volume de vers gascons au titre claironnant : Lou Gentilome gascoun, é lous heits de gouerre deu gran é pouderous Henric Gascoun. L'auteur, Guillaume Ader, n'était pas homme de cour : médecin formé à Toulouse, enfant du Savès, il avait vu les armées de près avant de tenir la plume. Son héros, lui, ne porte aucun nom — sur quatre chants et près de deux mille sept cents vers, on ne le désigne jamais que d'un mot : le gentilhomme gascon. Mais chacun, alors, savait lire dessous le nom d'Henri de Navarre.

Dès les premiers vers, l'homme dit son ambition, et il la dit haut :

La proposition épique Gascon / traduction

Texte gascon

Touts aquets grans Roumans, de qui la plume oundrade Ei depusli tant de temps dequie nous arribade, Que banten un Hector, un baient Achillés, Soun mes genecs que jou, sabens é bet parlés. Mes s'aquets m'an passat de science é de lengouatge, Jou courri d'auouant ets é preni l'auouantatge De so que jou dire, dab bertat é rasoun, Que noun houe james un coum lou noble Gascoun…

Traduction

Tous ces grands Romains, dont les œuvres tant prisées sont arrivées jusqu'à nous depuis des temps si anciens, qui célèbrent un Hector, un vaillant Achille, sont plus ingénieux que moi, savants et beaux parleurs. Mais s'ils m'ont dépassé par la science et le style, je les dépasse et prends l'avantage sur eux en disant, en toute vérité et raison, que nul ne fut jamais, autant que le noble Gascon, gentilhomme…

Le médecin du Savès concède aux poètes de l'Antiquité l'art et le beau langage. Il leur dispute autre chose : la vérité. Leurs Hector et leurs Achille sont des ombres de fable ; le sien a vécu, combattu, régné. C'est sur ce seul terrain qu'il les défie, et qu'il triomphe — son héros est de chair alors que les leurs sont de chant.

Mais quand le volume paraît, le héros n'est plus. En tête du livre, la dédicace au duc d'Épernon ne salue pas un vivant : elle pleure un grand arbre abattu, ce chêne gascon qui ombrageait la France entière, tombé sous le couteau de la rue de la Ferronnerie cette même année 1610. L'épopée triomphale s'ouvre ainsi sur un deuil : le Gascon que nul n'égala meurt au moment même où le chant le voulait immortel.

Mouvement IILe Béarnais fait Gascon

Henri de Bourbon était né à Pau, le 13 décembre 1553, au château des vicomtes de Béarn. Le Béarn n'était pas la Gascogne : c'était une principauté souveraine, qui battait monnaie, tenait ses États et ne relevait d'aucun roi — elle ne serait rattachée à la France qu'en 1620, dix ans après qu'Ader eut publié son poème. L'Europe le savait, qui surnommait le roi le Béarnais. Ader le savait aussi : il inscrit lui-même, sur sa page de titre, Rey de France é de Naouarre.

Et pourtant, dans les deux mille sept cents vers du chant, le Béarn n'est jamais nommé. Pas une fois. La Navarre n'y paraît que dans la formule de protocole. Le roi né au pied des Pyrénées béarnaises n'y est jamais que lou noble Gascoun — le Gascon, le grand Gascon, le gentilhomme gascon. La page de titre dit déjà tout le geste, à qui sait la lire : la Navarre pour le protocole, le Gascon pour le cœur.

Ce silence n'est pas une méprise de géographe ; c'est un choix de poète. Ader n'écrit pas une généalogie, il forge un emblème. La Gascogne de son temps n'a ni prince ni frontière à elle : elle est une langue, un tempérament, une réputation — le panache, la bravoure, la faconde que toute la France prête au Gascon. En prenant ce roi que l'on disait béarnais pour en faire le Gascon par excellence, Ader donne à cette nation sans souverain un roi de France pour figure. Le plus grand des Gascons est monté sur le trône : voilà ce que le poème veut graver dans l'airain.

L'appropriation n'est pas tout à fait un abus, et c'est ce qui la rend habile. Sur le terrain où Ader travaille — celui de la langue —, le béarnais n'est qu'une variété du parler gascon, et le roi maniait cette langue du Sud comme les cadets qu'il menait au feu. Ader gomme la frontière politique pour faire jouer la parenté de langue et de sang. Mais le gommage, lui, est délibéré : en annexant le roi, c'est la Gascogne entière qu'il anoblit. Car si le premier des Gascons porte couronne, alors le dernier des cadets de Gascogne porte en lui quelque chose de cette grandeur — et c'est précisément ce cadet qu'Ader s'apprête à chanter.

Mouvement IIILe Cabdét

Dans les maisons de Gascogne, l'héritage ne se partageait pas : à l'aîné la terre, la maison et le nom ; aux autres fils, une bénédiction et la porte. La province en était la pépinière inépuisable — ces cadets, gentilshommes sans un arpent, riches de leur seul nom et de l'épée qu'on leur laissait au flanc. Le pays n'avait rien à leur donner ; la guerre, tout. C'est ce garçon-là qu'Ader guette, et il le saisit à l'instant précis où l'appel retentit :

Le départ du cadet La guerre comme destin

Texte gascon

Labets noste cabdét, sus aquet noum de gouerre, Arruhe lou chapeu é trepeje la terre, Parle de s'arnecha é s'en ana peu moun Buscailla dab aunou la glorie é la bansoun. « Couratge, dits labets, tout en hé la camade, Are ei la cause eu moun qu'aouïe mes desirade. A la gouerre, a la gouerre, aquiou haram bareit, Aquiou beiram lous qu'an poupat de boune leit… »

Traduction

Alors notre cadet, à ce mot de guerre, redresse son chapeau et trépigne, parle de s'équiper et de s'en aller par le monde amasser avec honneur gloire et renommée. « Courage, dit-il en gambadant, voici ce que je désirais le plus au monde. À la guerre, à la guerre ; là nous tracerons notre sillon et on connaîtra ceux qui ont tété de bon lait… »

Tout est dans ces deux dernières images. Là nous tracerons notre sillon : le cadet que la terre paternelle a rejeté se taille un domaine ailleurs, sur le champ de bataille — la guerre est son labour, le seul que la naissance lui concède. Et ceux qui ont tété de bon lait : la vraie valeur ne tient ni à la terre ni à la rente, qu'il n'a pas, mais à ce qu'on a bu avec le lait de la nourrice. Le cadet sans fortune se découvre une noblesse que nul partage ne peut lui ôter :

Noblesse native Valeur sans fortune

Texte gascon

Que nou soun espaurits, qu'an lou có é l'adresse Per courouna d'aunou lour naturau noublesse.

Traduction

qui n'ont pas peur et qui ont assez de cœur pour couronner d'honneur leur noblesse native.

Naturau noublesse — la noblesse native, celle du sang et du tempérament, non celle des titres. Voilà le secret du poème, et la raison de son succès auprès des siens : Ader chante une grandeur que la pauvreté ne touche pas. Le dernier des cadets gascons et le roi de France sont de la même étoffe ; ils ont tété le même lait. C'est pourquoi le héros sans nom du chant n'est pas seulement Henri — c'est ce peuple de cadets dont il est sorti, et qu'il mène au feu comme l'un des leurs.

Mouvement IVLe chef-d'œuvre de guerre

Pour évoquer la bataille, comme d'Homère et de Virgile, Ader convoque la mer : quoi de mieux que ces éléments en furie qui, semblant un instant suspendus, ne s’en abattent qu’avec plus de fracas…

Coutras, sans le nommer

Ader ne dit pas Coutras. Il peint un choc total : tempête, poudre, tonnerre, fumée. La bataille devient non seulement un événement, mais une œuvre — un cap-d'obre de gouerre.

La tempête guerrière Comparaison maritime

Texte gascon

S'aouéts bist, en la ma, uë tempeste, un auratge, Mille contraris bents é Neptune sauhatge, Emmalit, courroussat, plen crizaigne é de lieu, Houateja l'oundoùade à la noue deu ceu, Arrompe bélé mast, embrouilla lous courdatges, Nega las gens é ben per gouffres é passatges, Enhounsa la galère é garlanda lous bors De toute la gran ma de carrouignes é mors,

Traduction

Peut-être avez-vous vu sur la mer la tempête, l'orage, mille vents opposés, et Neptune sauvage, irrité, en courroux, plein de fureur et de fiel, fouetter l'onde et la faire monter jusqu'aux nues, rompre voile et mât, embrouiller les cordages, noyer au fond des gouffres gens et biens, faire sombrer la galère et enguirlander les bords de la grande mer de charognes et de cadavres ;

Mais le vrai combat, car il s’agit bien de Coutras, se déroule bien sur la terre ferme :

Le grand choc Le moment épique

Texte gascon

Tout autant ne beséts are en aqueste terre, En aquest gran eschoc é cap-d'obre de gouerre. Couloubrines, canons, arquabouses, mousquets Escurichen lou ceu, l'euperiglen de pets.

Traduction

on en voit tout autant sur terre, en ce grand choc, chef-d'œuvre de la guerre. Couleuvrines, canons, arquebuses, mousquets obscurcissent le ciel, le remplissent d'un bruit de tonnerre.

Cap-d'obre de gouerre : la bataille comme une œuvre, un sommet d'art autant que de violence. Et voyez par quoi le ciel s'obscurcit — non par les flèches des plaines de Troie, mais par la fumée des couleuvrines et des mousquets.

Le héros gascon ne combat pas au glaive d'Hector : il combat à la poudre, dans le fracas d'une guerre moderne. Là est la réponse d'Ader à son propre défi du début. Ses rivaux antiques chantaient des héros de fable ; lui chante un capitaine qui a vécu, dans une bataille que ses lecteurs avaient pu voir de leurs yeux. Le tonnerre des canons est sa preuve : cette épopée-là est vraie.

Ader avait juré de l'emporter sur les Anciens par la vérité : ses héros, disait-il, avaient vécu, quand les leurs n'étaient que fable. Il avait vu la réalité et la vie, mais il ne savait pas que celle-ci disparaissent à leur tour et peut-être encore plus les héros incroyables de l’histoire vraie. Quatre siècles ont passé ; le roi qu'il fit Gascon est rentré dans l'Histoire, et la langue où il l'avait chanté est oubliée. Hector, Achille, les héros de fable l’ont emporté…

Notice bibliographique

L’œuvre

  • Guillaume Ader, Lou Gentilome gascoun, é lous heits de gouerre deu gran é pouderous Henric Gascoun, rey de France é de Naouarre, Toulouse, Ramond Colomiès, 1610.
  • Guillaume Ader, Lou Catounet gascoun, Toulouse, Colomiès, 1607 — recueil de quatrains moraux, l’autre grande œuvre gasconne du poète.

Éditions modernes

  • Poésies de Guillaume Ader, publiées avec notice, traduction et notes par Alphonse Vignaux (Lou Gentilome gascoun) et Alfred Jeanroy (Lou Catounet gascoun), Toulouse, Édouard Privat, 1904 — édition critique de référence, texte et traduction en regard.
  • Guilhèm Ader, Lo gentilòme gascon, édition bilingue français-gascon (graphie normalisée, traduction d’Alphonse Vignaux), Orthez, Per Noste, coll. « Classics gascons », 2010.

Études

  • Philippe Gardy (dir.), Guilhem Ader (1567?-1638), actes du colloque de Lombez (21-22 septembre 1991).
  • Fausta Garavini, La letteratura occitanica moderna, Bologne, Sansoni, 1970.
  • Robert Lafont et Christian Anatole, Nouvelle histoire de la littérature occitane, Paris, Presses Universitaires de France, 1970 — situe Ader dans l’âge baroque de la poésie gasconne.
Défiler vers le haut