Le monstre de la Saint-Martin
De la foire aux bœufs au règne du moteur : petite histoire gasconne d’une grande bascule paysanne.
Riscle, le 11 novembre. La foire de la Saint-Martin bat son plein, comme chaque automne depuis des lustres, et le bourg de l'Adour s'est rempli d'un coup de tout le pays alentour. On est venu de Cannet, de Tarsac, de Saint-Mont, des fermes perdues entre la vigne et la rivière ; on a sorti la charrette et les bons souliers. Les stands se pressent à n'en plus finir, et l'air sent la châtaigne grillée, le crottin tiède, les croustades et le vin nouveau. Il fait ce gris doux des matins de novembre où la joie, pourtant, tient toute la place. Tout, ici, prête au contentement.
Tout… ? Au milieu de la place, entouré d’une foule aussi considérable que respectueuse, un homme interpelle d’une voix de bonimenteur qui serait quelque peu agacé du manque d’intérêt pour sa marchandise. « Approchez… approchez… mais approchez bon sang, n'ayez pas peur… ! »
Sa voix roule comme celle d'un montreur de cirque, et l'on sent dans son insistance même qu'il y a quelque chose à craindre. Car les gens n'approchent pas. Ils font cercle, à distance prudente, le regard inquiet, les femmes retenant les enfants par la manche. On se pousse du coude sans avancer. Quelle bête monstrueuse a-t-on donc amenée là, pour glacer ainsi une foule de paysans ? Un ours des Pyrénées descendu de ses montagnes ? Un tigre, un lion échappé d'une ménagerie de passage ?
Non. C'est pire. C'est une chose qu'on n'a jamais vue, dont personne ne sait au juste le nom ni les intentions, une créature monstrueuse née de quelque génie démoniaque. Le paysan est un être craintif d’instinct en butte à l’éternelle persécution de la nature : que le maïs pousse bien, et les pieds de haricots seront étouffés. À l’inverse, ces mêmes pieds florissants, et c’est le maïs qui dépérit. Malgré tout, il se veut matois : s’il ne peut duper la nature, il trompera les hommes et ce sont d’éternelles discussions. Et on y revient dix fois, vingt fois s’il le faut. Chacun connaît le jeu par cœur. Car le paysan est également un être d’habitudes : la nature, malgré ses aléas, dicte ses règles auxquelles on ne peut déroger. Tout doit être accompli au temps et à l’heure dite, comme on l’a toujours fait.
Aussi la foule faisant cercle autour du monstre se tient-elle à distance respectueuse. Pressent-elle, avec cet instinct animal si particulier au monde paysan, que ce monstre va les dévorer ?
Avant le moteurLe règne de la bête
Pour comprendre cette peur, il faut se souvenir de ce qu'était alors le labourage : un travail de force qui avait un souffle, une chaleur, un regard. Depuis que l'homme retournait la terre de Gascogne, c'était le bœuf qui la tirait — le bœuf large et lent, à la robe fauve, dont le pas réglait la journée comme une horloge de chair. On ne possédait pas une bête de trait, on vivait avec elle. On la nourrissait avant de se nourrir soi-même, on la soignait quand elle souffrait, on la pleurait parfois. Elle était le bien le plus précieux de la ferme, le capital qui labourait, hersait, charroyait, et sans lequel la terre n'était qu'une promesse stérile.
Aussi la foire n'était-elle pas d'abord un marché : c'était le grand jugement annuel de cette force vivante. Sur le champ de foire de Riscle, comme sur ceux de Fleurance ou de Lectoure, on amenait les paires au petit jour, et les hommes tournaient autour d'elles avec une gravité d'experts. On palpait le jarret, on soupesait l'encolure, on ouvrait la bouche pour lire l'âge aux dents ; le maquignon vantait, le paysan doutait, et la discussion reprenait dix fois car nul n'aurait conclu trop vite un marché qui engageait plusieurs années de labour. On se quittait sur une main frappée dans une main, parole qui valait tout contrat. La bête changeait d'étable, et avec elle passait une part de l'avenir d'une maison.
Ce monde avait son cortège de servants, tout un peuple que la bête faisait vivre. Le bouvier qui menait l'attelage à la voix, dans cette langue gasconne de commandement que les bœufs comprenaient mieux que le français. Le maréchal-ferrant dont la forge rougeoyait à l'entrée du village, et chez qui l'on patientait en parlant des récoltes. Le bourrelier, le charron, tous ceux dont le métier n'avait de sens que tant que la traction restait animale. C'était un ordre ancien, patient, accordé au pas du bœuf — un monde où rien n'allait plus vite que le vivant.
Voilà ce que la foule de Riscle, sans pouvoir le formuler, sentait devant la chose de fer. Au-delà de l’horreur instinctive de la nouveauté, c'était l'annonce qu'un compagnon de toujours allait être congédié. La bête chaude qu'on jugeait à l'œil serait remplacée par un mécanisme qu'on choisirait sur catalogue ; le pas lent céderait au ferraillement ; et tout le cortège des hommes qui vivaient d'elle s'en irait avec elle. Les paysans qui reculaient avaient l'instinct juste : ils ne fuyaient pas une machine, ils reculaient devant la fin d'un règne. Restait à savoir comment, en moins d'une génération, un monde pluriséculaire allait disparaître.
Le siècle du moteurLa conquête
Le monstre, pourtant, allait gagner — et vite. Ce que la foire de Riscle pressentait avec effroi, l'Histoire l'avait déjà mis en marche, loin des champs gascons, dans les bureaux où se décidait l'avenir du continent. La guerre venait de s'achever, et l'Amérique, pour relever une Europe exsangue, déversait ses crédits et ses machines : ce fut le plan Marshall. Le tracteur, jusque-là curiosité rare et redoutée, en devint l'instrument et le symbole. La motorisation des campagnes françaises, longtemps balbutiante, se mit véritablement en marche au mitan des années cinquante — quelques années à peine après ce matin de Saint-Martin où l'on n'osait pas encore l'approcher.
La bascule fut d'une rapidité que rien, dans le monde lent du bœuf, n'aurait pu laisser présager. Au lendemain de la guerre, la France comptait encore près de cinq millions de bêtes de travail pour à peine plus de cent mille tracteurs ; les animaux faisaient tout, ou presque. Une génération suffit à renverser ce rapport. Dans les années soixante-dix, les bêtes de trait n'étaient déjà plus qu'une poignée ; à la fin du siècle, elles avaient purement et simplement disparu. Cinq millions de bœufs et de chevaux effacés du paysage en quelques décennies : c'est l'une des plus brutales mutations qu'ait jamais connues la campagne française, et elle s'accomplit en silence, ferme après ferme, sans que personne y prît garde sur le moment.
Car la conquête ne se fit pas par la force, mais par l'envie. Le premier tracteur du canton fut d'abord celui du voisin — celui qu'on regardait de loin, avec un mélange de méfiance et de convoitise, en calculant ce qu'il abattait d'ouvrage en une matinée. Puis ce fut le sien. On vendit la paire, le cœur un peu serré, pour acheter la machine ; on transforma l'étable en remise ; on apprit à graisser au lieu de panser. Ce qui avait terrifié devint désirable, puis indispensable, puis banal. Le monstre s'était fait domestique, et l'on ne se souvenait déjà plus qu'on l'avait craint.
Mais une machine n'a pas les mêmes besoins qu'une bête, et c'est le pays tout entier qui dut se plier à elle. Le bœuf se contentait des chemins creux, des parcelles biscornues, des petits champs ourlés de haies que l'héritage avait morcelés au fil des siècles. Le tracteur, lui, exigeait de l'espace et des lignes droites. Vint donc le remembrement : on arracha les haies, on combla les fossés, on abattit les talus et les arbres isolés, on fondit dix parcelles en une seule pour que la machine pût tourner sans entrave. En quelques campagnes, le visage du paysage gascon — patiemment dessiné par des générations de paysans et de bêtes — fut redessiné pour convenir au moteur. Le bouvier se fit mécanicien ; la forge du maréchal s'éteignit ; les foires aux bestiaux, privées de bestiaux, se vidèrent une à une. Tout un monde ne reculait plus devant le monstre : il s'effaçait derrière lui.
Ce qui avait terrifié devint désirable, puis indispensable, puis banal. Le monstre s’était fait domestique.
Après la basculeLes temps nouveaux
Quatre-vingt ans ont passé. Nous sommes le 11 novembre, c'est de nouveau la foire — mais à l'autre bout du pays gascon, à Lectoure, sur les hauteurs de la Lomagne, là où les coteaux à blé succèdent aux vignes de l'Adour. La foire de la Saint-Martin s'y tient toujours, fidèle, bondée comme aux plus beaux jours. Et sur la place, au pied de la vieille tour, devant le bar où l'on prend le café entre deux étals, Il y a une exposition de tracteurs.
Ils sont impressionnants ces nouveaux engins, de par leur taille d’abord. Et à l’intérieur : climatisation, GPS, conduite semi-automatisée… Ils coûtent beaucoup plus cher qu’une berline de luxe. Et que penser de ceux, outre-Atlantique, où la moindre exploitation fait des centaines de milliers d’hectares…
Et là, dans un coin… les grands ancêtres ! Un Vendeuvre orange à la calandre bombée, côtoie un vieux McCormick aux roues cerclées de fer, un Renault d'avant les cabines, un petit Ferguson gris pommelé de rouille, un Ford bleu passé… On sourit avec un brin de condescendance devant ces antiquités. On a peine à croire qu’elles aient jamais servies, tellement elles semblent minuscules, désuètes, si fragiles ces petites choses…
Et pourtant, si elles pouvaient parler ces vieilles gloires fanées, elles nous crieraient « oui, c’était moi le monstre dont vous aviez tant peur ! Et après avoir eu peur, vous avez vite appris et vous m’avez aimé, follement ! Mais au lieu de vous dépouiller comme une petite cocotte, je vous ai enrichi, tout aussi follement ! Un comique oublié lui aussi, Fernand Raynaud, faisait un sketch où il répétait, la bedaine rebondie et la face réjouie « j’suis qu’un pov’paysan »… et on riait, on riait… »
« Est-ce ma faute, à moi, si vous avez voulu avoir toujours plus ? Après les machines, toujours plus grandes, ce furent les engrais chimiques, les pesticides, les élevages intensifs… Il fallait consommer, toujours plus, vous produisiez, jusqu’à ce que vous tombiez sur plus fort que vous. Vous ne les connaissiez même pas, ils étaient, il faut dire, à l’autre bout de la terre, et faire venir par bateaux leurs marchandises coutait encore moins cher que ce que vous produisiez juste à côté du magasin ».
« Alors oui, vous aviez raison d’avoir peur, car je suis un monstre : j’ai détruit votre monde… »
Notice bibliographique
Cette chronique s’appuie sur des travaux consacrés à la modernisation agricole française, à la motorisation des campagnes après 1945, aux mutations du monde paysan et aux transformations sociales et paysagères induites par le passage de la traction animale au tracteur.
- Duby, Georges, Histoire de la France rurale, Paris, Seuil, 1975-1976.
- Mendras, Henri, La Fin des paysans, Paris, SEDEIS, 1967 ; rééd. Actes Sud, coll. « Babel ».
- Hervieu, Bertrand et Purseigle, François, Sociologie des mondes agricoles, Paris, Armand Colin, coll. « U », 2013.
- Hervieu, Bertrand et Purseigle, François, Une agriculture sans agriculteurs, Paris, Presses de Sciences Po, 2022.
- Rioux, Jean-Pierre, La France de la Quatrième République. Tome 1 : L’ardeur et la nécessité, 1944-1952, Paris, Seuil, coll. « Points Histoire », 1980.
- Mayaud, Jean-Luc, La petite exploitation rurale triomphante. France, XIXe siècle, Paris, Belin, 1999.
- Agulhon, Maurice, La République au village. Les populations du Var de la Révolution à la Seconde République, Paris, Plon, 1970.
- Barral, Pierre, Les Agrariens français de Méline à Pisani, Paris, Armand Colin, 1968.
- Fédération nationale des CUMA, ressources historiques sur la mécanisation collective et la modernisation de l’agriculture française.
- Archives départementales du Gers, fonds relatifs aux foires, marchés agricoles, concours de bestiaux et mutations de l’économie rurale gasconne.

