Charles de Batz de Castelmore
Dit d'Artagnan — Le Gascon de légende
v. 1611 — 25 juin 1673
I. Portrait d'un Gascon
Un jeune homme… – traçons son portrait d'un seul trait de plume : figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, don Quichotte décorcelé, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revêtu d'un pourpoint de laine dont la couleur bleue s'était transformée en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d'azur céleste. Visage long et brun ; la pommette des joues saillante, signe d'astuce ; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné d'une espèce de plume ; l'œil ouvert et intelligent ; le nez crochu, mais finement dessiné ; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu'un œil peu exercé eût pris pour un fils de fermier en voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval.
« Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon – dans ce pur patois de Béarn dont Henri IV n'avait jamais pu parvenir à se défaire –, mon fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a tantôt treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter à l'aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites campagne avec lui, ménagez-le comme vous ménageriez un vieux serviteur. À la cour, continua M. d'Artagnan père, si toutefois vous avez l'honneur d'y aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été porté dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et pour les vôtres – par les vôtres, j'entends vos parents et vos amis –, ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C'est par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu'un gentilhomme fait son chemin aujourd'hui. Quiconque tremble une seconde laisse peut-être échapper l'appât que, pendant cette seconde justement, la fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous devez être brave par deux raisons : la première, c'est que vous êtes Gascon, et la seconde, c'est que vous êtes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai fait apprendre à manier l'épée ; vous avez un jarret de fer, un poignet d'acier ; battez-vous à tout propos ; battez-vous d'autant plus que les duels sont défendus, et que, par conséquent, il y a deux fois du courage à se battre. Je n'ai, mon fils, à vous donner que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous venez d'entendre… » Sur quoi, M. d'Artagnan père ceignit à son fils sa propre épée, l'embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bénédiction.
— Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires
Alexandre Dumas a tout inventé — et pourtant il n'a rien inventé. Ce portrait du jeune d'Artagnan quittant la Gascogne sur son cheval de treize ans, avec quinze écus en poche et les conseils de son père pour tout viatique, est une fiction. Mais c'est une vérité. La vérité d'un type humain, d'une condition sociale, d'un destin possible. Ce jeune homme sans fortune, sans appui, avec pour seul capital son accent gascon et son épée, Dumas l'a tiré d'un personnage réel — et ce personnage réel était encore plus étrange, plus remarquable, plus singulier que le héros romanesque.
Son vrai nom était Charles de Batz de Castelmore. Il naquit vers 1611 au château de Castelmore, près de Lupiac, dans le Gers. Il mourut le 25 juin 1673 sous les murs de Maastricht, une balle dans la gorge, à la tête de ses mousquetaires.
Entre ces deux dates, il servit trois cardinaux, deux rois, traversa la Fronde, arrêta le ministre le plus puissant de France, et devint sans l'avoir cherché le Gascon le plus célèbre du monde entier. Paradoxe : on ne sait presque rien de lui. Il n'a laissé ni mémoires, ni journal, ni correspondance. L'homme réel est une ombre — et cette ombre a engendré une légende planétaire.
II. Castelmore — la famille et le nom
La vérité des origines de d'Artagnan est moins romanesque que celle de Dumas — et plus révélatrice. La famille de Batz de Castelmore n'était pas de haute noblesse. C'était une famille bourgeoise enrichie par le commerce, en voie d'agrégation à la noblesse par l'acquisition de terres nobles dans la seconde moitié du XVIe siècle. Son père Bertrand de Batz était seigneur d'une modeste gentilhommière. Sa mère, Françoise de Montesquiou d'Artagnan, appartenait elle à l'une des plus vieilles et plus illustres familles gasconnes — les Montesquiou, descendants des anciens comtes de Fézensac.
C'est le nom de sa mère que Charles de Batz choisit en quittant Castelmore pour Paris, vers 1630. La famille de Montesquiou était mieux introduite à la cour. Le nom d'Artagnan — celui d'une seigneurie de Bigorre — sonnait mieux que celui de Batz de Castelmore. Ce n'était pas un mensonge. C'était une stratégie. Le cadet gascon sans fortune avait compris très tôt que dans la France de Louis XIII, un nom pouvait valoir une lettre de recommandation.
Il laissa à Castelmore le petit château de pierres grises, les collines du Gers, la chapelle où reposaient ses ancêtres. Il prit le nom d'Artagnan. Et il ne se retourna pas.
III. Paris — les débuts obscurs
Les premières années parisiennes de d'Artagnan sont mal documentées. Il entre dans les Gardes françaises — la filière classique du jeune gentilhomme militaire — et se retrouve affecté à la compagnie des Essarts, à Fontainebleau. De 1640 à 1642, il participe aux campagnes militaires de la guerre contre l'Espagne : Arras, Bapaume, Collioure, Perpignan. Des sièges, des escarmouches, la guerre quotidienne et monotone du milieu du XVIIe siècle. Il n'est ni héros ni maréchal. Il est un officier subalterne qui fait son métier.
En 1644, sous la protection du cardinal Mazarin — il faut toujours un protecteur —, il entre dans la compagnie des Mousquetaires du roi, l'unité d'élite de la maison militaire royale. C'est le sommet de ce que peut espérer un cadet gascon sans fortune. Les mousquetaires sont tous gentilshommes, tous cavaliers, tous porteurs de cette livrée bordeaux, blanc et noir qui les rend reconnaissables entre tous.
Mais en 1646, Mazarin dissout la compagnie — raisons financières, la guerre coûte cher. D'Artagnan se retrouve sans emploi. Il rejoint les Gardes françaises et commence à travailler directement pour Mazarin comme homme de confiance — un rôle qui ne figure dans aucun registre officiel, mais qui transparaît dans les archives : missions discrètes, convois secrets, transmission de messages sensibles. D'Artagnan est devenu l'homme à tout faire du cardinal. Fiable, discret, efficace.
IV. La Fronde — la nuit de Saint-Germain
En janvier 1649, la Fronde éclate. Paris se soulève contre Mazarin, contre la régente Anne d'Autriche, contre l'absolutisme naissant. Dans la nuit du 5 au 6 janvier — la nuit des Rois —, Mazarin fait fuir la famille royale du Palais Royal. La reine, le petit Louis — dix ans —, et la cour entière quittent Paris en secret pour se réfugier au château de Saint-Germain-en-Laye.
C'est d'Artagnan qui organise et conduit cette fuite. Une nuit de janvier, dans le froid, en silence, avec un enfant de dix ans qu'il faut protéger et une reine qui tremble de peur. Le château de Saint-Germain est sans meubles, sans provisions, sans chauffage. La cour la plus brillante d'Europe se retrouve à dormir sur de la paille.
Louis XIV n'oubliera jamais cette nuit. Il n'oubliera jamais l'homme qui avait veillé sur lui dans le froid et l'obscurité, qui n'avait pas tremblé, qui avait fait son devoir sans bruit et sans récompense. D'Artagnan, ce soir-là, gagna quelque chose qui ne figure dans aucun registre officiel : la confiance absolue du futur Roi Soleil.
V. L'arrestation de Fouquet — le piège de Nantes
Le 17 août 1661, Nicolas Fouquet — surintendant des finances, l'homme le plus riche de France, mécène de Molière, de La Fontaine, de Le Nôtre — donna au château de Vaux-le-Vicomte la fête la plus somptueuse que Louis XIV eût jamais vue. Six mille invités. Des fontaines, des feux d'artifice, une pièce de Molière créée pour l'occasion. Et pour chaque invité, un cheval offert en cadeau.
Louis XIV quitta la fête avant la fin, la rage au cœur. Un sujet ne pouvait pas être plus riche que son roi. Fouquet avait fait une erreur fatale — il avait montré sa puissance.
Trois semaines plus tard, en secret, Louis XIV prépare l'arrestation. Mais il faut l'opérer loin de Paris, loin des appuis de Fouquet, loin de sa garnison de Belle-Île. Le prétexte : les États de Bretagne à Nantes. Le roi convoque d'Artagnan — qui souffrait lui aussi d'une forte fièvre — et lui donne ses instructions.
Le 4 septembre, l'ordre écrit est remis à d'Artagnan. Dans la nuit, il mobilise sa compagnie sous prétexte d'une chasse royale prévue le lendemain. Le 5 septembre au matin, le Conseil des ministres se réunit au château de Nantes. Fouquet y assiste, grelottant lui aussi de fièvre, sans se méfier. Le roi le retient quelques instants après la séance — le temps de jeter un regard par la fenêtre vers la cour où d'Artagnan est posté avec ses hommes. Il est là. Alors le roi congédie gracieusement Fouquet.
Fouquet descend le grand escalier extérieur, monte dans sa chaise à porteurs. Place Saint-Pierre, près de la cathédrale, d'Artagnan l'intercepte. Il lui présente la lettre de cachet. Fouquet est stupéfait : je ne m'attendais nullement à cela, je croyais être dans l'esprit du roi mieux que personne dans ce royaume.
D'Artagnan le conduira jusqu'à la forteresse de Pignerol — quatre ans de garde rapprochée, pendant lesquels il s'emploiera à adoucir autant qu'il peut les conditions de détention de son prisonnier. Parce que d'Artagnan était ainsi : il obéissait aux ordres du roi avec une rigueur absolue, et il conservait en même temps sa propre humanité.
VI. Maastricht — la mort du premier des mousquetaires
En 1672, Louis XIV déclenche la guerre de Hollande. L'armée française envahit les Provinces-Unies. Les Hollandais, plutôt que de capituler, ouvrent leurs écluses et inondent une partie de leur territoire. La guerre s'enlise.
En 1673, Maastricht — verrou stratégique sur la Meuse — devient l'objectif principal. Le roi en personne prend la tête de l'armée. Il donne la conduite du siège à Vauban — Sébastien Le Prestre de Vauban, le plus grand ingénieur militaire de son temps, qui va faire de ce siège une démonstration magistrale d'un art nouveau.
Vauban révolutionne la guerre de siège. Au lieu de lancer des assauts frontaux coûteux en hommes, il creuse. Des tranchées parallèles aux murs — les parallèles — qui permettent aux sapeurs d'avancer à couvert jusqu'aux pieds des fortifications. C'est la première fois dans l'histoire de la guerre que cette technique est employée à grande échelle. Les lignes de tranchées sont terminées le 14 juin avec très peu de pertes, conformément à la tactique de Vauban. Le 18 juin, 26 canons ouvrent le feu et tirent 5 000 boulets en trente heures. Vauban prêche la patience, l'économie des vies, la certitude arithmétique de la victoire.
Mais Louis XIV est impatient. Guillaume d'Orange rassemble ses troupes pour secourir la ville. Le roi veut en finir. Des assauts sont ordonnés.
Dans la nuit du 24 au 25 juin, les troupes françaises s'emparent une première fois de la demi-lune qui protège la porte de Tongres, à l'ouest. Au petit matin du 25, les Hollandais font exploser une mine sous la position et reprennent le terrain perdu. L'assaut recommence.
D'Artagnan n'est pas de service ce dimanche 25 juin. Il compte se reposer des fatigues de la veille. Mais quand il apprend que les gardes battent en retraite, il quitte ses convives et se rend immédiatement au quartier du duc de Monmouth. Il prend une décision — la dernière de sa vie. Il regroupe ses mousquetaires et repart à l'assaut.
Trois cents mousquetaires s'élancent. D'Artagnan attaque par la droite. Monmouth par la gauche. La 2e compagnie de front. Dans la confusion des combats de tranchée, les défenseurs hollandais sont finalement repoussés. Mais au moment où d'Artagnan franchit une brèche dans la palissade de la contre-escarpe, une balle de mousquet le frappe à la gorge.
Il tombe au milieu du glacis. Ses hommes le trouvent étendu, encore reconnaissable à ses armes. Près de lui gisait la bannière argentée de la compagnie. Quand Louis XIV en personne arriva au pied de la tranchée, on comptait les victimes : cinquante officiers tués ou blessés, cent gardes tués, trois cents blessés, dont soixante mousquetaires.
La ville capitula le 30 juin 1673. En mémoire des mousquetaires tombés, un ravelin fut construit à cet endroit — la demi-lune des mousquetaires. Vauban avait eu raison sur tout, sauf sur le coût humain. L'impatience du roi avait tué le premier des mousquetaires.
VII. Dumas — la légende et l'homme
En 1700, vingt-sept ans après la mort de d'Artagnan, parut un roman d'un certain Gatien de Courtilz de Sandras : Mémoires de Monsieur d'Artagnan. L'auteur avait découvert la vie du mousquetaire lors d'un séjour à la Bastille, dont le gouverneur était un vieil ami de d'Artagnan. Il mélangea réel et imaginaire, inventa des aventures, déplaça des dates, créa des personnages. Mais il garda l'essentiel : le cadet gascon sans fortune, l'épée, l'honneur, la fidélité au roi.
En 1844, Alexandre Dumas tomba sur ces mémoires apocryphes et en fit son roman. Il avança l'action de quinze ans, inventa Athos, Porthos, Aramis, Milady de Winter. Il fit de d'Artagnan un héros de l'ère romantique — jeune, insolent, invincible. Les Trois Mousquetaires parut en feuilleton dans Le Siècle. Le succès fut foudroyant. Immédiat. Universel.
Depuis, le vrai d'Artagnan est recouvert par le personnage de Dumas comme une inscription antique sous un palimpseste. Les touristes à Auch se photographient devant la statue d'un personnage de fiction. Les enfants du monde entier connaissent Tous pour un, un pour tous — une formule que le vrai d'Artagnan n'a jamais prononcée.
Et pourtant. L'homme réel était plus étrange que la légende. Serviteur loyal d'un roi enfant dans la nuit glacée de Saint-Germain. Geôlier humain d'un prisonnier qu'il estimait. Soldat de soixante ans qui n'était pas de service ce matin-là et qui choisit quand même de monter à l'assaut.
Il mourut comme il avait vécu — à l'avant, l'épée à la main, au service d'un roi qui savait ce qu'il valait.
VIII. Ce que d'Artagnan représente
Charles de Batz de Castelmore est le Gascon ultime — celui que toute la série de ces portraits cherchait à définir sans jamais tout à fait y parvenir. La Hire était la colère. Monluc était la brutalité lucide. Épernon était l'ambition tenace. D'Artagnan est quelque chose de plus simple et de plus rare : la fidélité.
Fidélité à son roi, d'abord — une fidélité qui ne vacilla jamais, pas même lors des épreuves les plus humiliantes de la Fronde. Fidélité à ses hommes ensuite — ces mousquetaires qu'il entraîna dans un assaut inutile parce qu'il ne pouvait pas rester à l'arrière pendant qu'ils mouraient. Fidélité enfin à ce qu'il était — un cadet gascon sans fortune qui avait fait son chemin à l'épée, et qui mourut à l'épée, comme prévu, comme il l'avait toujours su.
La Gascogne a produit des guerriers pendant six siècles. Elle a produit des conquérants, des bouchers, des survivants, des coléreux. Elle a produit une fois, une seule, un homme dont la légende a fait le tour du monde.
C'était un Gascon pratique.
SOURCES PRINCIPALES
Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires (1844) — Gatien de Courtilz de Sandras, Mémoires de Monsieur d'Artagnan (1700) — Jean-Christian Petitfils, Le véritable d'Artagnan, Tallandier, 2002 — Charles Samaran, D'Artagnan capitaine des Mousquetaires du Roi, 1912 — Fabrice Muller, « L'art de la guerre au XVIIe siècle. Le siège de Maastricht en 1673 », Bloc-notes Trésor de Liège, 2012.

