La porte qu’on ne vit qu’une fois
Dax, 1891 : ce que la chute du château découvrit, et que la ville recouvrit aussitôt
Un fer de javelot
dans une fissure
Le jeudi 8 janvier 1891, à deux heures, dans une salle de Dax où une vingtaine d’hommes en redingote tenaient séance le premier jeudi de chaque mois, le secrétaire général Émile Taillebois déposa sur le bureau un fer de javelot. Il venait de la démolition du château-fort ; le procès-verbal ajoute, avec cette sécheresse qui vaut mieux qu’un récit, que « cet objet était engagé dans une fissure à la base du mur sud-est ». On vota des remerciements au donateur, on examina cinq monnaies modernes, deux petits bronzes de Constance II et de Constantin II, un éperon qu’on data du XIVe siècle environ ; la séance fut levée à quatre heures.
Il faut s’arrêter sur cette pointe de fer. Quelqu’un l’avait lancée, un jour dont il ne reste rien ; elle avait manqué son homme, heurté la muraille, et s’était logée dans une fente, où elle était demeurée. La pierre ne date pas ce qu’elle retient : on ignore si ce javelot vola sous les vicomtes, sous les Anglais, ou dans l’une de ces querelles de religion qui firent tant de bruit dans le pays et si peu dans les archives. Il avait attendu là pendant que les siècles passaient au-dessus de lui, et il fallut abattre le mur pour apprendre qu’il l’habitait.
Toute l’année 1891 tient à Dax dans cette image. Une ville y découvre ce qu’elle possédait à l’instant précis où elle cesse de le posséder.
Des bains salés
au vieux château
La chose avait commencé sans éclat, comme commencent les choses irréparables. Le 6 mars 1890, la Société de Borda, réunie sous la présidence du docteur Bourretère, procéda au dépouillement de sa correspondance. Entre un bulletin de la Société dunoise de Châteaudun et un autre de la Société d’études des Hautes-Alpes, le secrétaire lut, sans commentaire, l’intitulé d’un imprimé reçu de la mairie : « Ville de Dax. — Conseil municipal. — Bains salés au vieux château. — Rapport de M. Millies-Lacroix, maire. — Délibération. » Puis on passa à un sceau de prieur de Sorde et aux mosaïques du Gléyzia.
Il n’y eut ni protestation ni débat, et l’on aurait tort d’en faire grief à ces hommes. Le maire, Raphaël Millies-Lacroix, négociant, figurait sur leur propre liste de membres titulaires ; on ne fait pas la guerre à quelqu’un qui siège à côté de vous. La ville avait d’ailleurs ses raisons, et elles étaient bonnes : depuis que la troupe avait quitté les lieux, la vieille forteresse n’était plus qu’une carcasse humide au milieu d’une cité qui vivait de ses eaux. On allait remplacer la caserne par des bains. C’était, à tout prendre, rendre Dax à sa vocation la plus ancienne, et nul ne songea que ce fût un sacrilège.
Ce que personne n’avait prévu, c’est ce que le château dirait en tombant.
Ce que le mur rendait
Dès le mois de février, les dons affluèrent au Musée de Borda, et les procès-verbaux prirent des airs d’inventaire de naufrage. Le 5 février 1891 : « un boulet de fer et huit biscaïens, plus deux moitiés de gros boulets de pierre pour bombardes, le tout trouvé dans les démolitions du rempart nord-est du château-fort de Dax » ; un jeton de Henri IV « trouvé dans la démolition du Château » ; un double tournois de Louis XIII ramassé dans les anciens fossés. La même séance enregistra le don, par le comte d’Inghuem, d’« une belle eau-forte faite par lui représentant le Château-fort de Dax peu de temps avant sa démolition ». Un homme avait pris le temps de graver ce qu’il savait condamné ; c’est la seule chose qu’on puisse faire pour ce qui va mourir, et ce n’est pas rien.
Le mois suivant vint un signe plus étrange encore. Le 5 mars, le président soumit à la Société l’empreinte d’un sceau que lui communiquait un correspondant d’Orthez, et dont le procès-verbal observe qu’il « offre pour les Dacquois un intérêt tout particulier, au moment de la démolition du château ». Taillebois y lut SIGILLUM SENESCALLI AQUENSIS ; dans le champ se voyait le donjon de Dax flanqué de deux tours, qui ne pouvaient être que la tour Mirande et celle dite des Munitions, les deux seules existantes au XIVe siècle. Dufourcet crut déchiffrer, dans les lettres frustes qui suivaient, le mot ANGLORUM : le sceau du sénéchal anglais de Dax. Ainsi la plus ancienne image du château parvenait-elle à la ville par la poste, de la main d’un amateur béarnais, au mois même où les ouvriers en descendaient les pierres. Les morts ont de ces exactitudes.
La porte
Puis, le 2 avril, on toucha le fond du puits.
Taillebois demanda la parole pour faire une remarque dont la modestie a quelque chose d’admirable : « si la démolition du château n’a pas produit de grands résultats pour le Musée, elle a cependant permis de faire des constatations intéressantes ». Ne voulant pas déflorer le mémoire qu’il se proposait d’écrire avec Dufourcet et Camiade, et qui ferait suite à leurs Remparts de Dax, il se borna à quelques indications. Elles suffisent.
Dans le blocage du premier étage de la tour des Munitions, les ouvriers avaient trouvé un chapiteau carolingien et « une pierre, en partie brisée, reproduisant exactement le chrisme de Saint-Vincent-de-Xaintes ». Une tour du XIe siècle bâtie avec les débris d’une église du IXe : la forteresse avait dévoré un sanctuaire avant d’être dévorée à son tour !
Mais il y avait mieux. La porte romaine que Dufourcet, Taillebois et Camiade avaient supposée au milieu du château, près du donjon et face à l’Adour, « a été retrouvée sous le blocage qui la cachait depuis le XIVe siècle, et l’on a pu constater qu’elle était entièrement pareille à la Porte Julia ».
Qu’on mesure la phrase. Des hommes du Moyen Âge avaient muré cette porte et l’avaient oubliée ; sept générations avaient vécu contre elle sans savoir qu’elle était là ; et pendant quelques semaines du printemps de 1891, une poignée de provinciaux érudits la virent, la mesurèrent, en levèrent le plan — avant que la place ne fût nivelée pour un établissement thermal. Il n’existe, dans toute l’histoire de cette ville, qu’un seul instant où cette porte fut visible à des yeux modernes, et c’est celui-là.
Auprès d’elle se découvrit une poterne de la fin du XVe ou du commencement du XVIe siècle, et, ménagées dans l’épaisseur du rempart puis rebouchées, « des cellules qui servaient à braquer des canons destinés à défendre le pont sur l’Adour ». Chaque siècle avait percé, muré, repercé le même mur, selon la peur qu’il avait et l’arme dont il disposait ; et le mur, patient, les avait tous gardés.
Ce que Dufourcet
conclut en décembre
Le 3 décembre 1891, le chantier achevé, le président livra oralement la somme de ce que la démolition avait enseigné. La grande tour carrée, dit-il, n’était pas ce qu’on croyait : c’était un donjon du VIIIe ou du IXe siècle, bâti — « probablement » — par Louis le Débonnaire, qui séjourna longuement à Dax et y frappa monnaie. Ce donjon s’appuyait sur les remparts gallo-romains du IVe siècle, dans l’angle nord-ouest de l’enceinte, et tout contre la porte jumelle de la Porte Julia. Au XIe siècle, les comtes de Dax élevèrent à quelque distance une tour ronde, dite depuis tour des Munitions ; et, jusqu’au XIVe siècle, le donjon, cette tour et l’angle de l’enceinte composèrent à eux seuls tout le château, dont les deux autres côtés n’étaient fermés, au besoin, que de simples palissades. Ce furent les Anglais qui les remplacèrent par des murs. Les bâtiments intérieurs qui avaient servi de caserne revenaient, les uns aux marquis de Poyanne, gouverneurs de Dax aux XVIIe et XVIIIe siècles, les autres au génie militaire, qui fit du château une caserne vers 1820.
Onze siècles dans un paragraphe, et pas une phrase de trop. Puis, comme s’il fallait bien que l’érudition payât son tribut au pays, Dufourcet ajouta cette flèche :
« Inutile de dire que le légendaire souterrain allant du château dans les landes de Saint-Paul n’a jamais existé, pas plus que les autres tunnels que l’imagination populaire place dans toutes les vieilles villes de guerre. »
Il abattait, en une ligne, la dernière chose que la démolition n’avait pas emportée.
La pierre écrite
Reste une image, et c’est elle qu’il faut garder.
Au mois de novembre, on avait présenté au Musée, parmi les objets tirés des fondations du château et des fouilles ouvertes pour l’établissement des Bains-Salés, « une très curieuse inscription en marbre blanc datant du IIIe siècle », et neuf vases ou fragments gallo-romains, dont l’un, à l’ouverture en trèfle, avait servi d’urne funéraire. Taillebois consacra à cette inscription son dernier article. Il mourut l’année suivante ; le grand mémoire qu’il avait promis sur le château n’a jamais paru, et le plan de la porte romaine, dessiné par l’ingénieur-voyer Lartigau et déposé au Musée, demeure la seule chose qui en subsiste.
Voilà donc ce que Dax fit de son château. D’une épitaphe romaine, les hommes du Moyen Âge avaient fait une pierre de fondation ; de la pierre de fondation, le XIXe siècle fit une pièce de vitrine ; et du château tout entier, il fit des bains où l’on soigne les rhumatismes. Chaque âge a traité l’âge précédent comme une carrière. Le nôtre n’y a rien changé, il a seulement pris l’habitude de tenir le registre de ce qu’il emporte — et l’on peut trouver cela dérisoire, ou bien y reconnaître la seule forme de piété dont une ville soit capable envers elle-même.
Quelque part sous les thermes de Dax, une porte romaine, ouverte sur un pont qui n’existe plus, attend que quelqu’un la démolisse une seconde fois.
Sources & bibliographie
Sources primaires et travaux utilisés pour restituer les constatations effectuées lors de la démolition du château de Dax en 1891.
Bulletin de la Société de Borda, seizième année, 1891, Dax, impr. H. Labèque — procès-verbaux des séances des 8 janvier, 5 février, 5 mars et 2 avril 1891 (p. XXI-XXXIX), des 5 novembre et 3 décembre 1891 (p. LXXV-LXXXXII). — Source primaire unique du récit : dons au Musée de Borda, constatations de chantier, communication verbale de M. Dufourcet. Toutes les citations de l’article en proviennent.
Bulletin de la Société de Borda, quinzième année, 1890, Dax, impr. H. Labèque — procès-verbaux des séances des 2 janvier et 6 mars 1890 ; liste des membres titulaires au 1er avril 1890. — Réception du rapport municipal « Bains salés au vieux château » ; qualité de membre titulaire de M. Millies-Lacroix, maire de Dax.
TAILLEBOIS (Émile), « L’Aquitaine historique et monumentale. — Une inscription gallo-romaine trouvée dans les fondations de l’ancien château de Dax », Bulletin de la Société de Borda, 1891, supplément à pagination spéciale, p. 233-236. — Dernier article de l’auteur. Non consulté : le supplément illustré n’est pas relié dans l’exemplaire numérisé.
DUFOURCET (J.-E.), TAILLEBOIS (É.) et CAMIADE (G.), L’Aquitaine historique et monumentale : monographies locales illustrées, t. I, Les Landes, Dax, impr. H. Labèque, 1890 — dont Les Remparts de Dax et son vieux château-fort. — Description de la Porte Julia, à laquelle la porte retrouvée est comparée. Non consulté : le tome I n’est pas numérisé sur Gallica (tomes II et III le sont).
« Enceinte gallo-romaine de Dax », notice PA00083939, base Mérimée, plateforme ouverte du patrimoine, ministère de la Culture. — Classement des tronçons subsistants de courtine parmi les monuments historiques, liste de 1889.
BOUDEAU (Jasmine), La réorganisation spatiale de cinquante-cinq villes de Gaule remparées au Bas-Empire, thèse de doctorat, université François-Rabelais, Tours, 2009, vol. II, p. 203-205. — Datation de l’enceinte (seconde moitié du IVe siècle) et métrologie : 1 465 m de périmètre, 12,60 ha enclos, courtine de 4,20 à 4,50 m d’épaisseur.
