Légendes de GascogneGimoèsRive gauche de la Garonne
Notre-Dame des Gabachous
La mule de saint Bernard et les mariniers de la Garonne
Tout est né de ces récits de veillée, les soirs d’hiver au coin du feu, dans les temps lointains où les vieillards se remémoraient des histoires entendues enfants et qu’ils racontaient à leur tour à leurs petits-enfants. Figurez-vous les enfants qu’un jour, un saint homme passant la Garonne eut affaire avec une mule récalcitrante…
Il est des récits qui ne se lisent pas : ils s’écoutent, et la voix qui les porte fait partie de leur substance. Paul Fontanié, de Castelsarrasin, en avait entendu beaucoup dans son enfance, « assis en compagnie nombreuse et attentive autour de l’âtre familial dont les nuits d’hiver rendaient la chaleur plus douce et l’intimité plus étroite ». Il revoyait encore, sur le petit banc qui lui était réservé sous le manteau de la vaste cheminée, un vieillard grand et amaigri, la tête couverte d’un bonnet de laine rousse, la vieille coffe, le devant du corps protégé par un large tablier de cuir dont l’usage, notait-il, avait disparu. Il s’appelait Romain ; il servait la famille depuis cinquante ans. Les enfants, le cou tendu, silencieux et graves, lui demandaient une histoire.
En 1910, Fontanié confia quelques-unes de ces histoires au Bulletin de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne. Il répondait à l’appel du chanoine Henry Calhiat, qui pressait ses confrères d’aller interroger « les vieillards, grands pères ou grand’mères » avant que tout fût oublié. Calhiat les présenta avec un scrupule de géographe : elles n’appartenaient pas au Quercy « par droit de naissance », puisqu’elles venaient des bords de la Garonne ; et il rappelait que le Tarn-et-Garonne avait été taillé en 1808, « comme un manteau composé de diverses étoffes », dans « un grand lambeau du Quercy, un morceau de Gascogne et des rognures des départements voisins ». La première de ces légendes vient de ce morceau de Gascogne. Elle porte un nom étrange, qui sent l’eau et la planche mouillée : Notre-Dame des Gabachous.
IILa plus jolie gabache

« Il y avait une fois, dit-il, un grand Saint qui vint dans le pays. » Le pape de Rome l’envoyait visiter trois abbayes, Belleperche, le Mas-Grenier et Grandselve ; il leur portait des reliques précieuses et cheminait monté sur une belle mule. Il venait de Moissac, où les cloches d’une église s’étaient mises d’elles-mêmes en branle à son approche. Pour gagner Belleperche, il lui fallait passer la Garonne, et les pêcheurs et les « marins » du fleuve, c’est le mot du conteur, avaient préparé et orné leurs gabaches pour transporter ceux qui l’accompagneraient.
On était accouru de Garganvillar et de Fajolles, de Sérignac et de Castelmayran, de Montech, de Saint-Porquier, de Castelsarrasin, et même de Montauban ; les barques étaient si nombreuses qu’elles empêchaient « de voir l’eau courante ». Le saint prit place sur la plus jolie, que l’on avait ornée de fleurs, garnie d’un banc couvert d’un tapis et abritée du soleil sous une grande tente de toile blanche. C’était une matinée d’avril ; les oiseaux s’égosillaient, les peupliers parfumaient l’air de leurs bourgeons, et tout ce peuple chantait et priait Dieu en traversant le fleuve.
Sur l’autre rive, il dit la messe au pied d’un gros ormeau qui, sans feuilles la veille, en fut couvert le lendemain. Ici, Romain s’interrompait pour prendre les enfants à témoin : il l’avait vu, cet arbre, dans son jeune âge, et on l’appelait l’ormeau du Saint. Puis l’on s’assit sur les tertres que le printemps faisait verdoyer et sur les madriers équarris qui attendaient la construction du couvent. Les pêcheurs offrirent au saint un beau poisson pris dans la Garonne, et il voulut le manger en leur compagnie et en celle des moines.
Vint l’heure de repartir vers le Mas-Grenier. On avait déjà gravi le coteau de Cordes quand la mule s’arrêta et refusa d’aller plus loin. On la prit par la bride, on la caressa « en lui parlant comme à un chrétien » ; elle détournait la tête et semblait vouloir revenir sur ses pas. « Laissez-la faire, dit le saint, et qu’elle aille où Dieu voudra. » La bête redescendit un peu, s’arrêta près d’une grosse pierre et baissa la tête. Là, tombé sur le chemin, gisait un petit sac d’étoffe noire : les deux reliques destinées aux abbayes. Les marins demandèrent qu’on les leur laissât, et promirent de bâtir une chapelle « à l’endroit même où il avait plu à Dieu qu’elles fussent un instant déposées ».
Ils tinrent parole. On y monta, disait Romain, « d’Agen à Toulouse », et depuis ce temps nul de ceux qui avaient « gabache ou bâteau sur la Garonne » n’eut à souffrir ni dans son corps ni dans ses biens. Au bas de la page, une note de Fontanié nomme le grand saint : saint Bernard. Et la dernière phrase du récit livre la chaîne qui le rattache au passé : Romain tenait la légende de son grand-père, lequel avait été guéri miraculeusement « d’un mal qui le tourmentait jour et nuit et auquel les médecins ne comprenaient rien ». Trois vies d’homme, et derrière elles, la nuit des siècles.

« Les cimes des longs arbres sans feuilles, ressemblant alors aux mâts d’une immense flotte. » L. Taupiac, 1878, sur la Garonne en hiver. Évocation.
IIIILe chemin qui marche
Pour entendre cette légende, il faut rendre à la Garonne ce qu’elle fut : non une limite, mais une route. Louis Taupiac, qui écrivait en 1878 l’histoire de Belleperche, rappelait qu’« il y a un siècle » le voyageur qui descendait de Toulouse à Bordeaux faisait escale à l’abbaye au soir de sa première journée de navigation, et saluait avec bonheur ses « bâtiments hospitaliers ». Il décrit des rives que nul ne reverra : des taillis de saule blanc qui gagnaient en quelques mois quatre ou cinq mètres de hauteur, des bois de peupliers dérobant au riverain les coteaux de la Gascogne et du Quercy.
Le fleuve était un voisin dangereux. Le chanoine Fernand Pottier, président de la Société, qui le franchit à Bourret le 27 avril 1887, notait que la Garonne s’était tracé, par ses caprices séculaires, un lit de quatre kilomètres de large, l’occupant et l’abandonnant tour à tour, avant de couler, retenue « par des coteaux qui épaulent le pays de Gascogne ». À Bourret, il relevait sur les trois cloches de l’église, fondues sur place au XVIe siècle, des inscriptions dans les trois langues du temps, le latin, le roman et le français : FEITO PER BORET, disait la plus petite, en 1541.
Belleperche était, sur cette eau, une sentinelle et un refuge. Dans la seconde moitié du XIIe siècle déjà, les chartes que Taupiac a relevées dans le fonds Doat montrent des seigneurs voisins cédant un domaine pour faciliter aux moines « l’établissement d’un port et la construction d’un moulin » ; l’acte en fut passé à Bourret même. Et Pottier voyait encore, en 1887, dans les murs de l’ancien réfectoire, la base du phare « allumé la nuit pour guider la marche des bateliers vers l’hospitalier monastère ». Une lampe de moines sur le fleuve nocturne : c’est peut-être la plus juste image de ce que fut, pour les gens de la Garonne, la protection des saints.

IIIIIICe que dit la charte
La veillée n’est pas seule à nommer saint Bernard. Les moines de Belleperche le revendiquaient aussi. Au XVIIe siècle, le président Doat fit copier leur cartulaire, et Taupiac traduisit l’acte de fondation « en tâchant de lui conserver toute son originalité naïve ». Bernard, y lit-on, vint visiter le monastère de Belleperjette, près de Larrazet, et y demeura trois jours ; il constata que les religieux étaient presque privés d’eau et que l’air qu’ils respiraient était malsain. Il prescrivit un jeûne de trois jours, puis l’on invoqua le Saint-Esprit pour qu’il indiquât un lieu propice.
Arrivèrent alors, pour l’anniversaire des funérailles de François d’Arcombald, « leur père et chef de leur maison », ses fils et sa veuve, Julienne de Caumont. Ils refusèrent d’abord, car leur père reposait dans le monastère ; puis demandèrent huit jours. Le huitième, au château de Castelmayran, ils consentirent, pourvu que la nouvelle abbaye fût bâtie sur leur alleu. Le lendemain, après la messe, seigneurs, abbés et religieux partirent en procession vers l’alleu de Laroque, sur la Garonne. Les moines tombèrent à genoux ; ils passèrent le reste du jour et toute la nuit campés sous les arbres, et chantèrent la messe à la naissance de l’aurore.
Car
orné de plantations agréables
couvert de vertes prairies
entouré d’eaux
et pourvu de terrains fertiles
était le lieu.
Car le lieu était orné de plantations agréables, couvert de vertes prairies, entouré d’eaux et pourvu de terrains fertiles.
Titre de fondation de Belleperche, copie du fonds Doat (vol. 91, Bibliothèque nationale), cité et traduit par L. Taupiac, Bulletin archéologique, t. VI, 1878, p. 90 et 93 (traduction adaptée).
Ce texte a pour lui une fraîcheur qui touche. Il a contre lui une date. La copie place la scène au 24 et au 25 mai 1166, « Louis étant roi de France, Raymond comte de Toulouse » ; or Bernard de Clairvaux était mort en 1153. Taupiac ne l’ignorait pas. Il supposait que les copistes avaient « confondu les dates et les mentions », et plaçait l’intervention du saint en 1147, au temps de sa mission contre les henriciens dans le Toulousain. Sa propre note l’embarrassait pourtant : dès 1164, le comte de Toulouse et un seigneur voisin faisaient des dons à Belleperche, et non plus à Belleperjette. Les auteurs de la Gallia christiana avaient été plus prudents : la tradition de l’ordre veut que Bernard ait baptisé la fondation, en 1143 peut-être, mais ses historiens l’affirment, disent-ils, sed non probant, « sans le prouver ».
Trois témoins
Saint Bernard à Belleperche
- I
La veillée
- Le témoin
- Romain, par la plume de Paul Fontanié (1910)
- Le saint
- « un grand Saint » envoyé par le pape, porteur de reliques
- Le signe
- une mule qui rebrousse chemin vers une pierre
- La date
- aucune
- II
La charte
- Le témoin
- copie du fonds Doat, traduite par Louis Taupiac (1878)
- Le saint
- Bernard, abbé de Clairvaux, trois jours à Belleperjette
- Le signe
- une procession vers l’alleu de Laroque, une nuit sous les arbres
- La date
- 24-25 mai 1166, treize ans après la mort du saint
- III
Les érudits
- Le témoin
- Gallia christiana ; dom de Vic et dom Vaissète
- Le saint
- « une fille de Clairvaux », transférée avec son aide
- Le signe
- la pénurie d’eau et l’inclémence de l’air
- La date
- 1143, « sans le prouver » ; 1147 selon Taupiac
D’après P. Fontanié, Bulletin archéologique, t. XXXVIII, 1910, p. 100-103, et L. Taupiac, t. VI, 1878, p. 90-95.
Il ne nous appartient pas de trancher ce que les érudits n’ont pu trancher. Mais il faut regarder ensemble ces deux récits. Dans l’un et l’autre, un saint vient de loin, s’inquiète d’un lieu, et c’est une marche, procession de moines ou mule qui rebrousse chemin, qui désigne l’endroit où Dieu veut que l’on bâtisse. Nous ne savons pas si la veillée de Castelsarrasin connaissait la charte ; elle en avait, en tout cas, gardé le mouvement.
Il y a plus troublant. À la suite de Notre-Dame des Gabachous, Fontanié publia la légende de saint Genest, petit pâtre orphelin recueilli par le recteur de Garganvillar, qui gardait les troupeaux du « seigneur d’Arcombald » sur ses terres « de la Roque et de la Tour », au bord de la Gimone, et qui reçut de lui, dans l’angle que forme la rivière avec le fleuve, un coin de terre pour y bâtir une église. À sa première messe assistaient les seigneurs d’Arcombald, de Galard, de Caumont et de Castelferrus, et l’abbé de Belleperche. Les Arcombald, les Caumont, la Roque : ce sont les noms mêmes de la charte. La mémoire du pays les avait gardés à travers les siècles, comme le limon garde l’empreinte des pas. Par quels chemins, celui de la seule tradition ou celui des curés lettrés qui lisaient les vieux livres, nous ne le saurons sans doute jamais.
IVIVLa chapelle sur la côte
La chapelle a existé. Le 27 avril 1887, ayant passé le fleuve à Bourret, les membres de la Société archéologique gravirent à pied la côte et saluèrent au passage, écrit Pottier, « une modeste chapelle, celle de Notre-Dame des Gabachous, ancien lieu de pèlerinage pour les mariniers de la Garonne ». Ancien : le pèlerinage appartenait déjà au passé.
Deux ans plus tard, l’abbé Camille Daux publiait dans le même Bulletin l’état des biens de l’abbaye bénédictine du Mas-Grenier à la veille de la Révolution. Au bas d’une page de comptes où figurent la pension du curé de Finhan, payée en paille, en vin et en argent, et les honoraires des prédicateurs de Carême, une note énumère les églises qui dépendaient de l’abbaye. Elle s’achève ainsi : « À Bourret le prieuré de Saint-Martin de Sales et de Saint-Aubin, plus la chapelle de Notre-Dame des Gabachous. » Le Mas-Grenier : c’est précisément vers lui que marchait le saint de Romain quand sa mule s’arrêta. Sur ce point, la légende et le registre s’accordent d’une manière singulière.
De la fondation de la chapelle, aucun titre ne nous est parvenu par ces auteurs. Daux en suggère, sans le vouloir, une raison. Le 17 avril 1791, lors de la vente du mobilier de l’abbaye, la foule se précipita aux archives, en emporta la plus grande partie, les porta sur la place du Mas, y joignit les archives communales « et livra le tout aux flammes au chant de la Carmagnole ». Il est permis de penser que les papiers qui auraient dit l’origine de Notre-Dame des Gabachous brûlèrent ce jour-là ; ce n’est qu’une conjecture. Elle donne pourtant à la légende une dignité nouvelle : quand les parchemins furent devenus cendre, il resta la voix d’un vieillard au coin du feu.
« Ces légendes et ces contes constituent, pour ainsi dire, les archives ingénues du bon vieux temps. »
Paul Fontanié, 1910
VVDes pierres pour endiguer le fleuve

Belleperche eut le sort de tant d’abbayes. Le 24 février 1790, ses religieux demandèrent à se donner, eux et leur baronnie de Laroque, à la municipalité de Castelsarrasin, qui s’en remit à l’Assemblée nationale. Ce geste ne les sauva pas. Quand Pottier y passa, l’église à trois nefs, élevée au XIIIe siècle cum opere sumptuoso, « avec magnificence », et le cloître à chapiteaux géminés n’existaient plus. « Depuis bientôt un siècle, écrivait-il, Belleperche est une carrière ouverte aux entrepreneurs en quête de matériaux. » Les derniers claveaux de la salle capitulaire venaient de servir à endiguer la Garonne ; la base du phare des bateliers venait de « voler en éclats sous l’action de la mine ».
Ainsi le fleuve, qui avait porté le saint sur une barque fleurie, reçut-il à la fin les pierres de l’abbaye qu’il était venu visiter. Il y a dans ce retour quelque chose qui ressemble à une restitution. Les moines avaient pris à la Garonne leur port, leur moulin, leurs îles ; elle reprenait, claveau par claveau, la maison qui l’avait veillée.
Fontanié l’avait pressenti, qui écrivait en tête de ses récits : « Hâtons-nous donc de recueillir ces vieux récits avant que le peuple les oublie ou qu’il en rougisse peut-être comme d’un signe de faiblesse et d’ignorance. » Les abbayes sont devenues des digues, les archives des cendres, et les gabaches ont quitté le fleuve. Le fleuve du temps a passé et les vieillards s’en sont allés avec leurs contes…
Fred Augé
