Le sang d’Esclaux
En 1824, le meurtre d’une servante près d’un sanctuaire gascon conduit un homme à l’échafaud — sans que tous les doutes disparaissent.
Le dimanche 25 juillet 1824, l’abbé Jean-Baptiste de Ferrabouc quitte le vallon d’Esclaux pour aller célébrer la messe paroissiale à Saint-Mézard. Lorsqu’il regagne son presbytère, quelques heures plus tard, le calme du sanctuaire a disparu. La maison a été fouillée. Des meubles ont été forcés. Et sa servante, Marie Mène, trente-huit ans, vient d’être assassinée.
Un dimanche d’été à Esclaux
Notre-Dame d’Esclaux est alors depuis longtemps un lieu de dévotion. On y vient pour la Vierge, pour la fontaine et pour les guérisons que la tradition populaire lui attribue. Le sanctuaire de 1824 n’est cependant pas celui que nous connaissons aujourd’hui : l’édifice est encore modeste, marqué par plusieurs siècles de reconstructions et de réparations.
Le presbytère se trouve à proximité immédiate de la chapelle. C’est là que vit l’abbé de Ferrabouc avec sa servante, Marie Mène, originaire de Lamontjoie et à son service depuis une dizaine d’années.
Lorsque le prêtre revient après la messe, quelque chose lui paraît immédiatement anormal.
Les armoires ont été ouvertes. Des tiroirs sont renversés. Du linge jonche le sol. De l’argent a disparu.
Et très vite, on comprend que le cambriolage n’est que la moitié de l’histoire.
« Un meurtre a eu lieu ! »La nouvelle se répand dans Saint-Mézard
« C’est Fouraignan »
Dans une campagne où chacun connaît les habitudes de ses voisins, le soupçon trouve presque immédiatement un nom : Joseph Fouraignan.
Plusieurs habitants disent l’avoir aperçu autour d’Esclaux au cours des semaines précédentes. Marie Mène elle-même aurait raconté qu’il l’avait interrogée sur la fortune supposée de son maître.
On prête alors au curé la possession de trente mille francs, somme probablement très exagérée mais suffisamment impressionnante pour nourrir les convoitises.
Lorsque les gendarmes viennent chercher Fouraignan, il prend la fuite.
Ce geste pèsera lourd.
Une enquête sans police scientifique
L’enquête de 1824 possède déjà les rouages d’une justice organisée : maire, gendarmes, juge de paix, médecins, interrogatoires, perquisitions et confrontations.
Mais presque tout dépend encore de la parole.
Ce que l’on a aperçu sur un chemin. L’heure à laquelle un homme a été rencontré. La couleur d’un pantalon. Une conversation entendue quelques semaines auparavant.
Les enquêteurs cherchent également d’éventuels complices. Plusieurs noms apparaissent : Gratien Tourné, Coussiret, un mystérieux « Jean » et d’autres hommes dont la participation demeure incertaine.
Le dossier s’épaissit.
La certitude, elle, ne progresse pas au même rythme.
Le dossier d’Esclaux
Les pièces de l’enquête donnent l’image d’une affaire beaucoup moins simple que ne le laisse supposer la rumeur initiale.
L’alibi qui ne tient pas
Fouraignan commence par nier.
Il affirme notamment avoir passé une partie du dimanche à Nérac. Mais la chronologie reconstituée par les enquêteurs fragilise fortement son récit.
Puis sa version évolue.
Il reconnaît finalement avoir été mêlé au projet de vol et livre des indications sur d’autres participants.
Mais il ne reconnaît pas avoir tué Marie Mène.
C’est toute l’ambiguïté de l’affaire.
Fouraignan sait manifestement beaucoup de choses. Il ment. Il fuit. Il paraît compromis dans l’expédition.
Pourtant, cela ne désigne pas automatiquement la main qui a porté les coups.
Quatre-vingts témoins et toujours le doute
Lorsque l’affaire arrive devant les assises, le dossier est devenu considérable.
Charles Cadéot, qui le reprendra au XXe siècle, évoque environ quatre-vingts témoins.
Certains modifient leurs déclarations. D’autres se souviennent moins bien. Plusieurs témoignages se contredisent.
Des hommes que Fouraignan désigne comme complices ne peuvent être formellement rattachés au meurtre.
Gratien Tourné, notamment, finit par être remis en liberté.
La justice tient pourtant Fouraignan.
Et Fouraignan est loin d’être innocent de tout.
Le premier procès
Le premier procès se tient devant la cour d’assises du Lot-et-Garonne.
Une nuance capitale apparaît dans le verdict : le jury ne le reconnaît pas comme auteur matériel du meurtre avec préméditation.
En revanche, il retient sa complicité.
Cette distinction, qui nous paraît aujourd’hui essentielle, ne lui épargne pas la peine capitale.
Fouraignan est condamné à mort.
Mais la procédure comporte une irrégularité.
Le 14 mai 1825, la Cour de cassation annule le jugement en raison des conditions de constitution de la liste des jurés.
Le procès doit recommencer.
Meurtre de Marie Mène au presbytère d’Esclaux.
Fuite puis arrestation de Joseph Fouraignan.
Premier procès devant les assises du Lot-et-Garonne.
La Cour de cassation annule la première condamnation.
Nouveau procès à Auch et nouvelle condamnation à mort.
Joseph Fouraignan est exécuté à Auch.
Auch : le second procès
Le dossier est renvoyé devant les assises du Gers.
Fouraignan comparaît à Auch.
Les mêmes éléments demeurent : ses mensonges, sa fuite, sa connaissance de l’affaire, ses aveux partiels et ses accusations contre d’autres hommes.
Mais les mêmes incertitudes demeurent également.
La cour tranche néanmoins.
Le 23 octobre 1825, Joseph Fouraignan est de nouveau condamné à mort.
Le dernier jour de l’année
Le second pourvoi est rejeté.
Le samedi 31 décembre 1825, Joseph Fouraignan est conduit à l’échafaud à Auch.
La Gazette des Tribunaux rapporte quelques jours plus tard son exécution devant une foule nombreuse.
La lame tombe.
L’année s’achève.
Mais le dossier ne cesse pas pour autant de poser problème.
Le crime fut puni.L’affaire d’Esclaux · 1824-1825
Le meurtre fut-il expliqué ?
Fouraignan était-il le meurtrier ?
Il serait imprudent de transformer aujourd’hui Fouraignan en innocent victime d’une erreur judiciaire.
Les charges contre lui sont importantes.
Sa fuite est réelle. Ses mensonges également. Son implication dans le projet criminel paraît difficilement contestable.
Rien ne permet cependant d’affirmer avec la même certitude qu’il fut celui qui porta les coups à Marie Mène.
C’est précisément ce qui rend le dossier historiquement intéressant.
Il existe une différence entre être impliqué dans un crime, être juridiquement complice et être matériellement l’assassin.
L’enquête de 1824 n’est jamais parvenue à abolir complètement cette distance.
Les archives permettent de considérer Fouraignan comme fortement impliqué dans l’affaire. Elles ne permettent pas, deux siècles plus tard, de déterminer avec une certitude absolue lequel des participants porta les coups mortels à Marie Mène.
Et Marie Mène ?
Comme souvent dans les affaires criminelles anciennes, la victime disparaît progressivement derrière son meurtrier supposé.
Les archives parlent de Fouraignan, de Tourné, de Coussiret, des juges, des médecins, des gendarmes et des témoins.
De la femme morte ce dimanche de juillet, elles disent beaucoup moins.
Elle avait trente-huit ans.
Elle venait de Lamontjoie.
Elle servait depuis plusieurs années l’abbé de Ferrabouc.
Et c’est son meurtre qui devrait rester au centre de cette histoire.
Ce que raconte vraiment l’affaire d’Esclaux
Le meurtre de Marie Mène est davantage qu’un fait divers.
Il nous place devant une justice déjà structurée, mais privée de presque tout ce qui constitue aujourd’hui la police scientifique.
Pas d’empreintes digitales exploitées. Pas d’analyse génétique. Pas de photographie de scène de crime.
Tout repose sur les témoignages, les horaires, les réputations, les contradictions, les aveux et les mensonges.
Dans ce système, la différence entre ce que l’on sait et ce que l’on croit savoir peut devenir extraordinairement mince.
À Esclaux, la justice trouva un coupable.
L’Histoire, elle, conserva une question.
Le 31 décembre 1825, lorsque Joseph Fouraignan monta sur l’échafaud à Auch, le crime était judiciairement clos.
Deux siècles plus tard, toute la lumière n’est peut-être toujours pas faite.
Sources et bibliographie
- Charles Cadéot, « Un crime au presbytère d’Esclaux, commune de Saint-Mézard (1824) », Bulletin de la Société archéologique, historique, littéraire et scientifique du Gers , 53e année, 2e trimestre 1952.
- Léonce Couture, « Notre-Dame d’Esclaux », Revue de Gascogne, 1866, p. 145-154.
- Gazette des Tribunaux, janvier 1826 : mention du rejet du pourvoi de Fouraignan et de son exécution à Auch le 31 décembre 1825.
- Documentation historique et patrimoniale consacrée à Notre-Dame d’Esclaux et à Saint-Mézard, notamment pour les transformations du sanctuaire au XIXe siècle.
Certaines notices secondaires indiquent le 21 juillet 1824. Le récit détaillé de l’affaire situe toutefois le meurtre le dimanche 25 juillet 1824, date retenue ici.
