Plaque commémorative dédiée à Madeleine Roch à Lectoure
Lectoure · Théâtre de la Nature

La dernière fois

Madeleine Roch, une gloire de la Comédie-Française oubliée sous les marronniers de Lectoure

3 août 1930 Lectoure

Il y a, contre un mur de Lectoure, au-dessus de la promenade des Marronniers, une plaque de marbre que nul ne lève plus les yeux pour lire. Les lettres s’y effacent doucement, la pierre se veine de gris, une branche vient parfois la masquer ; et les promeneurs passent dessous sans savoir qu’ils marchent sous une tombe sans corps. Elle dit ceci : « C’est ici, sur cette scène des Marronniers, que la grande tragédienne Madeleine Roch, de la Comédie-Française, joua pour la dernière fois, le 3 août 1930. » Puis, plus bas, comme un soupir : « Hommage d’admiration des Amis du Théâtre de la Nature. » Le nom ne dit plus rien à personne. Il fut pourtant, voici cent ans, l’un des plus grands de la scène française.

Acte I

Une gloire de la Maison de Molière

Julienne Madeleine Roch — c’était son nom — était née aux Mureaux, sur les bords de la Seine, le 10 août 1883 ; le marbre de Lectoure, par une de ces erreurs que le temps ne corrige jamais, la fait naître deux ans trop tard. À dix-neuf ans, elle emportait au Conservatoire le premier prix de tragédie ; à vingt, elle entrait à la Comédie-Française, dont elle fut, en 1912, la trois cent cinquante-deuxième sociétaire.

Ce fut l’une des grandes tragédiennes de son temps, de celles que l’on venait entendre pour la seule beauté de la voix : Phèdre et Hermione, Clytemnestre et Iphigénie, et, par-dessus tout, la grande interprète de Victor Hugo, dont elle fut une inoubliable Doña Sol. En 1929 encore, un an avant sa mort, elle tenait le rôle d’Athalie. Le cinéma naissant l’avait saisie, vers 1910, sous les traits de Cléopâtre et de Messaline ; et la Comédie-Française garde aujourd’hui son buste, taillé par Jean Boucher.

Évocation d’une tragédienne du début du XXe siècle en costume classique

Évocation photographique d’une grande tragédienne du début du XXe siècle, dans l’univers des rôles classiques qui firent la renommée de Madeleine Roch.

Phèdre • Hermione • Doña Sol • Athalie
Acte II

Reine des théâtres de plein air

Il y avait, en ce temps-là, une passion pour le théâtre en plein air, comme si le drame antique eût voulu retrouver le ciel sous lequel il était né. Madeleine Roch en fut la reine. On l’avait vue, devant des milliers de spectateurs, dans les arènes de Béziers, créer les grandes tragédies lyriques que la Belle Époque y montait ; le théâtre antique d’Orange, où une rue porte son nom, l’avait acclamée sous ses gradins de pierre.

C’est cette passion-là qui la conduisit jusqu’en Gascogne. Car Lectoure avait, elle aussi, son théâtre de plein air : sur la promenade des Marronniers — les anciens jardins de l’évêché, suspendus au-dessus de la vallée du Gers, face aux Pyrénées —, une scène de tréteaux de bois, adossée à la cathédrale, que l’on appelait le Théâtre de la Nature. La Comédie-Française y venait régulièrement donner les grandes pièces de son répertoire ; le sociétaire Albert Lambert en était un habitué, et une allée du jardin porte encore son nom.

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Sous les marronniers, le théâtre n’avait pour plafond que le ciel et pour décor la vieille ville.
Acte III

La dernière fois

Ce fut là, sur ces planches modestes, que la reine des arènes romaines parut pour la dernière fois. Le 3 août 1930, Madeleine Roch donna La Passion d’Edmond Haraucourt — ce drame sacré que toute une époque se plaisait à jouer en plein air — et y tint le rôle de la Vierge.

Elle prêta, dit-on, ses plus beaux accents à la douleur d’une mère penchée sur son fils mis en croix ; nul ne savait que ce serait la dernière fois. Elle quitta la scène, quitta le Gers, et mourut le 9 décembre suivant, à Gaillon-sur-Montcient, dans sa quarante-septième année.

Ainsi celle qui avait empli de sa voix les arènes de Béziers et les gradins d’Orange s’éteignit après avoir dit son dernier vers sur des tréteaux de campagne, sous les marronniers d’une petite ville qui n’était pas la sienne.

Évocation du Théâtre de la Nature au crépuscule
Quand les voix se sont tues : évocation d’un théâtre de plein air sous les arbres à la tombée du jour.
Acte IV

La voix du mur

Ceux qui l’avaient applaudie ne voulurent pas qu’on l’oubliât. Les Amis du Théâtre de la Nature — l’une de ces sociétés d’admirateurs comme les petites villes en nourrissaient alors, pieuses gardiennes de l’art — firent sceller dans le mur de la mairie la plaque qu’on y voit encore.

Un poète, René Berton, qui avait naguère écrit pour elle une Iphigénie, fit davantage : il composa, l’année suivante, La Voix du mur, un poème à la mémoire de la tragédienne, comme si la pierre elle-même avait pu prendre langue et redire aux passants le nom qu’elle portait.

Touchante illusion. Car le marbre, qui semble fait pour durer, n’est qu’une autre façon d’oublier : il fixe un nom, et le monde s’accoutume à ne plus le lire. La voix qu’un poète prêta au mur s’est tue à son tour ; le mur est redevenu mur.

C’est peut-être la leçon de cette plaque, et la raison qu’il faut la regarder encore. De tous les arts, celui du comédien est le plus cruel, car il ne laisse rien : ni livre, ni toile, ni pierre taillée — rien qu’un frisson dans une salle, et, la salle vidée, le silence.

Le peintre survit dans son tableau, le poète dans son vers ; la tragédienne, elle, ne survit que le temps d’un souvenir, et les souvenirs meurent avec ceux qui les portent. Combien de noms, jadis criés par des foules — de la scène d’abord, de l’écran ensuite —, se sont éteints de la sorte en une génération, sans laisser même une plaque ? Madeleine Roch eut la sienne, et c’est déjà beaucoup.

Épilogue

Chaque automne, les feuilles des marronniers tombent sur le marbre pâli, et la pierre continue de répéter, au jardin désert, ces trois mots que plus personne n’écoute :

« C’est ici. »
Fred Augé

Sources & bibliographie

  1. La plaque commémorative, mur de la mairie (ancien évêché), promenade des Marronniers, Lectoure (relevé et photographie sur place). — Point de départ ; texte gravé et « Amis du Théâtre de la Nature ».
  2. Bordes (M.) et Courtès (G.), dir., Histoire de Lectoure, Lectoure, 1972 ; Sites et monuments du Lectourois, dir. M. Bordes, 1974. — La promenade des Marronniers et son « Théâtre de la Nature » (scène de tréteaux disparue ; venues régulières de la Comédie-Française).
  3. Comédie-Française, notice « Madeleine Roch » ; Les Archives du spectacle ; BnF, data.bnf.fr (acte de naissance, 1883). — Carrière, rôles et dates ; buste par Jean Boucher.
  4. Berton (R.), La Voix du mur, poème-dialogue à la mémoire de Madeleine Roch, Paris, Librairie théâtrale, 1931. — Hommage poétique contemporain ; Berton avait écrit pour elle Oreste (1923).
  5. Complément à vérifier : date de fondation du Théâtre de la Nature de Lectoure et date de pose de la plaque — Bulletin de la Société archéologique du Gers, presse gersoise de 1930, archives municipales de Lectoure. Le marbre porte « 1885 » : erreur, la naissance étant de 1883.
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