Patrimoine et architecture

Le clocher
sous la dune

Mimizan, ou l’église que la mer de sable voulut ensevelir

Il est, sur la côte des Landes, une tour de brique que la mer de sable a longtemps guettée. Trapue, rousse, plantée à la lisière du pays et de l’océan, elle porte encore le nom qu’on lui donnait autrefois : le petit clocher. Le grand, celui qui montait plus haut que la dune et que l’on apercevait du large, n’est plus ; un ouragan l’a jeté bas, un soir d’automne, sur le sanctuaire même qu’il abritait. Mais celui-ci demeure, obstiné, comme un veilleur que le désert n’a pas su prendre. Approchez : c’est une église tout entière disparue qui tient là, ramassée dans cette seule pierre debout.

I

Une tour dans la mer de sable

Le lieu est ancien, plus ancien que son silence ne le laisse croire. Là où s’étend Mimizan, les Romains avaient posé une station sur la voie du littoral qui menait de Dax à Bordeaux ; on l’appelait Segosa, et les érudits l’ont retrouvée sous les sables de l’histoire.

Au onzième siècle, l’église y est déjà si notable qu’un moine de l’abbaye de Saint-Sever la dessine et la nomme sur cette mappemonde fameuse où tenait le monde connu. Il faut se représenter ce que fut ce rivage : une côte basse, nue, sans un port depuis la Gironde jusqu’à l’Adour, et derrière la ligne des vagues, la lente armée des dunes — ces « grands puys de sable roux » que décrivent les vieux portulans — montant vers l’intérieur, année après année, comme une marée qui ne redescend jamais.

II

Le clocher que redoutaient les marins

De ce désert mouvant, une chose émergeait : la grande tour de Mimizan. Vers 1480, un marin nommé Pierre Garcie, qui écrivait pour les pilotes le portulan des côtes, la signale à ses lecteurs — « une grant tour haulte, qui se monstrera comme ung clocher », au milieu des puys de sable.

Elle servait d’amer, de repère unique sur une grève sans visage. Mais ce repère était un piège. Car sur cette côte sans abri, apercevoir le clocher, c’était déjà que le vent d’ouest vous poussait à la terre, et que la terre, ici, ne pardonnait pas.

Les gens de mer en avaient fait une prière, que l’abbé Césaire Daugé recueillit et fixa dans ses Sonnets de la mer, en 1920 :

De la queue de la baleine, du chant de la sirène et du clocher de Mimizan, Seigneur mon Dieu, préserve-nous.

Trois périls d’un même souffle : le monstre, le mirage et la pierre. De la baleine, on sait qu’elle hantait vraiment ces eaux, et qu’on la vendait aux ports voisins ; de la sirène, chacun jugera ; mais le clocher, lui, était le plus réel des trois, car il annonçait le naufrage à qui le voyait trop bien.

III

L’ouragan, puis l’oubli

Le sable pourtant ne fut pas le bourreau ; il ne fut que le fossoyeur patient. Le coup vint du ciel. En 1770, un ouragan renversa le grand clocher sur le chœur — un acte notarié de l’année suivante le dit dans sa langue rude : « le cloché est tombé sur l’églize par l’oragan… ce qui a causé un préjudice considérable au sanctuaire. »

Vingt ans plus tard, le 3 mars 1790, à une heure trois quarts de l’après-midi, le chœur, le transept et une part de la nef s’écroulèrent d’un coup ; le lendemain, le cimetière étant interdit, on portait en terre à la paroisse voisine une femme du bourg, et le registre du curé consigne l’effondrement comme on note une mort.

Ce qui restait de la nef tomba sous la pioche des démolisseurs en 1888. De la grande église romane, il ne demeura bientôt que la tour de l’ouest — ce petit clocher qui abritait le porche et son portail.

IV

Ce que le sable a épargné

Or c’est là que se noue la dernière ironie de cette histoire. La tour restée debout gardait, sous des siècles de badigeon, un trésor qu’on avait oublié. Deux fois au moins, au dix-huitième siècle, on avait recouvert de mortier le portail sculpté ; on ne savait même plus qu’il fût là.

Reconstitution du portail sculpté de l’ancienne église de Mimizan
Reconstitution évocatrice du portail sculpté de l’ancienne église de Mimizan, dégagé sous les badigeons par l’abbé Départ en 1883-1884.

Il fallut, dans les années 1883 et 1884, la patience d’un curé-doyen, l’abbé Départ, pour gratter mois après mois cette pierre friable et rendre au jour ce qu’elle cachait : un portail du premier tiers du treizième siècle, ses colonnettes, ses feuillages, et dans le tympan l’Adoration des mages — toute une cour de figures que le Moyen Âge avait taillées pour l’éternité et que l’incurie avait murées.

Le 26 septembre 1903, l’État le classa parmi les monuments historiques. Ainsi la tour qui devait sa survie à sa petitesse, celle-là même que les marins maudissaient, se trouvait garder le plus beau visage de l’art roman des Landes.

Elle est toujours là. Le sable a été fixé, planté de pins, dompté par les hommes du siècle qui suivit ; la mer de poussière qui montait vers le clocher s’est arrêtée, immobilisée sous les racines. Et l’on peut aujourd’hui passer au pied de cette tour sans rien deviner du long duel qu’elle a livré — ni de l’ouragan, ni des marins qui priaient de ne pas la voir, ni de l’église engloutie dont elle est le seul survivant. Ailleurs, à Soulac, dans le Médoc, une autre église fut moins heureuse : la basilique de la Fin-des-Terres disparut presque tout entière sous les sables, et l’on dut la désensabler en 1859 pour la rendre aux vivants ; la dune, dit-on, en retient encore sept mètres. Il en va des sanctuaires du sable comme des hommes qu’ils abritèrent : la mémoire n’en sauve qu’un sur deux, et l’on ne sait jamais, à l’avance, lequel la dune consentira à rendre.

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