5 décembre 1362 · Thil · Le Palot

La bataille de Launac

La bataille qui décida du sort de la Gascogne

Il est, entre Toulouse et la Save, un champ que rien ne distingue des autres, où le blé lève au printemps comme partout ailleurs. Un jour de décembre 1362, la fine fleur de la noblesse du Midi s’y affronta, point d’orgue de la lutte entre deux maisons, de haines cuites et recuites, et la moitié de la Gascogne y fit prisonnière l’autre moitié.

Quatre-vingts ans de haine

Il faut, pour comprendre Launac, remonter à un testament. Lorsque Gaston VII de Béarn mourut en 1290, il laissa sa vicomté à sa fille Marguerite, mariée dans la maison de Foix. Une autre de ses filles, Mathe, veuve du comte d’Armagnac, refusa de plier devant la volonté paternelle, et de ce refus naquit une guerre.

Elle devait durer près de quatre-vingt-dix ans. Deux maisons parmi les plus puissantes du Midi, voisines, cousines, presque semblables, allaient s’entre-déchirer d’une génération à l’autre, mêlant leur querelle privée aux malheurs plus vastes de la guerre que la France et l’Angleterre se livraient sur le corps de la Gascogne.

Au cœur du différend, il y avait des terres, des titres, la Bigorre convoitée, et cette rancune héréditaire qui, chez les grands, se transmet comme un patrimoine.

La transgression de l’hiver

En 1343, un enfant hérita de la maison de Foix. On le surnomma bientôt Fébus, pour sa beauté de dieu solaire et pour l’éclat qu’il mettait en toutes choses. Froissart, qui le connut vieux et le chanta, disait n’avoir jamais vu prince de si merveilleuse prestance, aimable et doux à qui l’approchait, mais sans pardon dans sa colère.

L’occasion vint sous les espèces d’un défi. Malgré la trêve jurée à Morlaàs, en 1362, sur le corps même du Sauveur, Jean Ier d’Armagnac lança le gant à son ennemi ; Fébus le releva, l’un et l’autre également pressés d’en découdre.

On ne guerroyait pas en décembre : la terre gelée, les chevaux maigres, les hommes rentrés aux villages interdisaient les grands mouvements. Fébus fit de cet interdit son arme.

Le tertre du Palot

La rencontre eut lieu le 5 décembre 1362, non pas à Launac même, mais sur le territoire de Thil, au lieu-dit « Le Palot », à quelques portées d’arc de l’ancienne forteresse de Launac démantelée depuis longtemps — d’où le nom resté à la journée.

Le nombre était pour Armagnac. Autour de Jean Ier se pressaient le comte de Comminges, le vicomte de Fezensaguet, le vicomte de Labarthe, plusieurs seigneurs d’Albret et de rudes routiers. Mais c’était une armée lourde, peu mobile, presque sans archers ni gens de pied.

En face se tenait une troupe moins nombreuse, mais mieux tenue en main : les Béarnais de Fébus, les vicomtes d’Astarac et de Couserans, le seigneur de l’Isle-Jourdain, et de redoutables routiers navarrais rompus à la guerre nouvelle.

Comme à Crécy

La chevalerie avait ce problème consubstantiel : c’étaient des individualités qu’on regroupait, pour un choc de mobilité en masse lourde. La logistique, la communication, les mouvements coordonnés, tout cela ne pouvait se faire dans une masse sans discipline et impatiente d’en découdre.

Aussi, là comme ailleurs, les Armagnacs chargèrent-ils la hauteur, en masse, sûrs que le poids du fer emporterait la décision. La position retranchée brisa les assauts l’un après l’autre : la pente épuisait l’élan, l’entassement défaisait les rangs.

Alors, ayant laissé l’ennemi se rompre et se désordonner sous la butte, Fébus referma sur lui un mouvement d’enveloppement. Prise de flanc et de revers, la chevalerie du Midi ne put plus ni manœuvrer ni fuir.

Neuf cents captifs

La victoire fut totale, et telle qu’on n’en avait guère vu. Fébus fit près de neuf cents gentilshommes prisonniers — la fleur de la noblesse d’Armagnac, d’Albret et de Comminges, ramassée en une après-midi.

Jean Ier lui-même, vaincu, se jeta dans un bois voisin pour s’y cacher ; on l’y débusqua, et on le mena captif jusqu’au château de Foix. Ce qui avait commencé comme une querelle de bornage venait de renverser l’équilibre de tout un pays.

L’or qui fit un prince

C’est là que la bataille devint fortune. Ses prisonniers mis en sûreté, Fébus dicta ses conditions. On parla de plus d’un million de florins d’or pour l’ensemble des rançons, dont trois cent mille pour le seul comte d’Armagnac, qui mit trois années à réunir la somme.

En un après-midi d’hiver, le Lion des Pyrénées était devenu l’un des princes les plus riches de la chrétienté. Cet or bâtirait ses châteaux, entretiendrait sa cour brillante et lui donnerait le loisir d’écrire, plus tard, son Livre de chasse.

Le baiser de Foix

On jura ensuite la paix, à Foix, devant le nonce du pape et l’ambassadeur du roi de France : une paix bonne, amicale, ferme, stable et permanente, scellée d’un baiser mutuel.

Mensonge de façade. La guerre des deux maisons reprit, et ne s’éteignit qu’en 1379, par une sentence arbitrale du duc d’Anjou, au terme d’un conflit qui avait fait couler tant de sang et accumulé tant de ruines.

Launac n’avait rien réglé — sinon la gloire d’un homme. Aujourd’hui, le blé lève sur le champ du Palot, et nul ne sait plus qu’ici, un jour de décembre, la Gascogne s’est vendue elle-même pour enrichir l’un de ses fils.

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