Patrimoine et Architecture

Lectoure

la ville décapitée
Il est des villes qui semblent nées pour la hauteur. Lectoure est de celles-là. Longue, tendue sur son promontoire, elle domine les campagnes comme si la pierre elle-même avait pris l’habitude de regarder au loin. On y monte encore avec l’impression d’approcher non d’un simple bourg, mais d’une vieille citadelle de ciel, de vent et de rebord. Cette allure n’a pas seulement fait sa beauté. Elle a fait son destin.

Car les villes hautes attirent tôt ou tard le fer. Elles excitent la convoitise, l’irritation ou la colère des puissants. Lectoure ne fut pas seulement une belle ville du pays gascon ; elle fut une place armagnacaise, capitale des plus fiers seigneurs du Midi, et à ce titre promise, un jour ou l’autre, à l’épreuve de force avec la couronne. En mars 1473, cette épreuve vint. Elle fut implacable. La ville fut prise, Jean V d’Armagnac, son comte, fut poignardé dans son lit sous les yeux de sa femme enceinte, et la cité connut trois jours de massacre et d’incendie.

Depuis lors, Lectoure garde quelque chose d’une blessure ancienne. Non qu’on lise partout, dans ses pierres actuelles, la trace brute du désastre ; le temps reconstruit, adoucit, déplace, recouvre. Mais il demeure dans sa silhouette, dans sa tenue même, dans cette noblesse un peu sévère qui la distingue, comme le souvenir d’une catastrophe surmontée sans être oubliée. Lectoure n’est pas seulement belle. Elle semble avoir survécu à sa propre ruine.

I

La ville sur son roc

Avant d’être un épisode, Lectoure est une forme. Elle est une ville de crête, de longueur, d’éperon. Le promontoire sur lequel elle s’allonge domine la vallée du Gers de près de cent mètres ; la plaine s’ouvre d’un côté vers Agen, de l’autre vers Auch, et par temps clair, depuis les remparts, on aperçoit la ligne bleue des Pyrénées. Une telle position ne commande pas seulement le paysage : elle lui donne d’emblée une signification politique. Qui tient Lectoure ne possède pas seulement des maisons et des rues, mais une hauteur, un regard, un point d’appui.

L’éperon fut occupé bien avant toute mémoire écrite. Des vestiges du Paléolithique ont été retrouvés sur le plateau, et à l’âge du fer la hauteur portait déjà un oppidum aquitain, siège d’un peuple dont la ville conservera le nom : les Lactorates. Lorsque Rome apparut dans ces pays, à la fin du second siècle avant notre ère, leur chef, un certain Piso, fit ce que peu d’autres peuples gascons surent faire à temps : il préféra l’alliance à la résistance. Ce choix précoce épargna à Lactora le sort des cités brisées par la conquête et lui valut un rang singulier dans la géographie romaine du Sud-Ouest.

Dès lors, la cité gallo-romaine descendit en partie dans la plaine, au pied de sa colline, tandis que les hauteurs restaient vouées au sacré. Au carrefour des grandes voies d’Agen à Saint-Bertrand-de-Comminges et de Bordeaux à Toulouse, Lactora prospéra : thermes, ateliers de potiers, nécropoles, domaines résidentiels. On lui compte, au premier siècle, entre cinq et dix mille habitants — pour l’époque, une véritable ville. Et lorsque l’Aquitaine fut réorganisée, elle devint l’une des douze civitates de la Novempopulanie, c’est-à-dire l’une des capitales reconnues du vieux pays aquitain.

Cela ne fait pas de Lectoure une bourgade parmi d’autres. Cela en fait, dès l’Antiquité, un point d’appui de l’organisation du monde. Et ce statut, la ville ne le perdra plus. Toutes les puissances qui se succéderont — évêques, vicomtes, comtes d’Armagnac, rois de France — viendront se pencher sur sa crête, parce qu’on ne commande pas un pays sans commander ses hauteurs. Lectoure, par sa forme même, appelle le pouvoir et, tôt ou tard, appelle le coup.

II

La ville sainte

Il faut insister sur ce point, car il éclaire tout le reste. Lectoure ne fut pas seulement une capitale politique : elle fut, bien avant l’ère chrétienne, une ville sainte. Sur la hauteur, là où se dressera plus tard la cathédrale, les Romains avaient élevé des temples à Jupiter et, surtout, à Cybèle, la Grande Mère venue d’Orient. Et c’est là, aux deuxième et troisième siècles de notre ère, que Lactora accueillit l’un des cultes les plus étranges et les plus impressionnants du monde antique : le taurobole.

Le rituel consistait à égorger un taureau — parfois un bélier, on parlait alors de criobole — au-dessus d’une fosse où se tenait le fidèle. Le sang tombait sur lui, le couvrait, le lavait ; il en ressortait purifié, parfois pour vingt ans, parfois pour toujours. Trois grandes cérémonies publiques se tinrent à Lactora : le 18 octobre 176 sous Marc Aurèle, le 24 mars 239, et le 8 décembre 241 sous Gordien III. On en connaît les dates exactes parce que les autels commémoratifs, gravés, ont été retrouvés.

Et ceci n’est pas anecdotique : en 1540, lors de la reconstruction du chœur de la cathédrale, les ouvriers mirent au jour une vingtaine de ces autels tauroboliques, remployés comme simples pierres dans le rempart romain tardif. Les consuls de Lectoure, pris d’un réflexe remarquable pour leur époque, décidèrent aussitôt d’en faire une collection publique. C’est aujourd’hui l’un des plus anciens musées de France, et le plus important ensemble d’autels tauroboliques conservé au monde — plus que Rome elle-même. À travers eux parle encore la vieille dévotion lactorate à la Grande Mère : des prêtres aux noms orientaux, Zminthius, Traianus Nundinius, des fidèles des deux sexes, parfois toute la civitas des Lactorates célébrant le sacrifice pour le salut de l’empereur.

Puis vint le christianisme, et il vint tôt. La tradition locale rapporte le martyre de saint Clair et de son compagnon saint Babyle, mis à mort pour avoir refusé de sacrifier aux dieux de la cité ; puis celui de saint Gény, fils du pays, dont les reliques reposent encore à la cathédrale. Lectoure devint siège épiscopal avant la fin de l’Antiquité, et elle le demeurera, presque sans interruption, jusqu’à la Révolution. Quatorze siècles de vie épiscopale, sur la même hauteur, sur les mêmes pierres — il faut garder cela en mémoire quand on aborde 1473, car c’est sur un sol sacré, superposant les cultes depuis l’âge du fer, que va tomber le coup royal.

III

Les Armagnac et le Midi rebelle

C’est au milieu du XIVe siècle que Lectoure entra dans la mouvance des comtes d’Armagnac. Ces seigneurs avaient leurs domaines éparpillés entre le Sud de la Garonne, le Rouergue et jusqu’en Auvergne ; mais c’est à Lectoure qu’ils choisirent d’établir la capitale de tous leurs états et d’installer leur château-résidence, à l’extrémité ouest de l’éperon, sur les vestiges d’une forteresse antérieure. La ville haute devint alors le centre nerveux d’une des plus puissantes maisons du royaume.

Il faut rappeler ce qu’étaient les Armagnac : non une simple lignée locale, mais une puissance qui avait donné son nom à tout un parti dans la grande histoire du royaume, qui avait compté jusqu’aux portes du trône durant les guerres civiles du début du XVe siècle, et qui avait vu ensuite, au fil du siècle, sa position s’effriter face au renforcement de l’État royal. Ils étaient l’un de ces grands lignages méridionaux que le pouvoir central tolérait à mesure qu’il devenait capable de s’en passer.

Jean V incarne jusqu’à la caricature cette fin de race politique. Né en 1420, comte d’Armagnac, de Fezensac et de Rodez par la mort de son père en 1450, il fut d’abord un lieutenant loyal de Charles VII contre les Anglais, puis entra dans ce long cycle d’indépendance, d’usurpations et de ruptures qui devait le mener au désastre. Il frappa monnaie — prérogative royale —, se brouilla avec son roi, fut cité devant le Parlement de Paris en 1458, puis condamné au bannissement en 1460, et dut s’exiler à la cour d’Aragon, puis à Rome, où il obtint du pape Pie II l’absolution sans fléchir Charles VII.

Un autre scandale, plus retentissant encore, l’accompagnait : Jean V entretenait avec sa propre sœur Isabelle une liaison notoire, dont naquirent trois enfants, et il avait contraint son chapelain, sous peine de mort, à bénir cette union que la chrétienté tout entière réprouvait. L’excommunication qui s’ensuivit donnera plus tard à Louis XI un prétexte religieux — et utile — pour envelopper de légitimité sa campagne punitive. Le comte cumulait ainsi tout ce qui pouvait nourrir l’hostilité royale : les droits régaliens usurpés, le scandale canonique, la trahison répétée.

À la mort de Charles VII en 1461, Louis XI avait pourtant amnistié Jean V et lui avait rendu ses comtés. Geste vain. Dès 1465, le comte rejoignit la ligue du Bien public contre le roi ; puis il conspira avec les Anglais, avec le duc de Bourgogne, avec Charles de France, frère et rival de Louis. En 1469, le roi chargea Antoine de Chabannes d’assiéger Lectoure une première fois ; Jean V prit la fuite. En 1470, le roi mit le comté sous séquestre et envoya son gendre Pierre de Beaujeu en prendre possession. Mais Jean V, dans un dernier sursaut, souleva l’Armagnac et reprit Lectoure à l’hiver 1472.

C’en était trop. Avec Lectoure reconquise, ce n’était plus seulement un vassal insubordonné qu’il fallait réduire : c’était un foyer d’indépendance méridionale devenu insupportable à la logique monarchique. Louis XI ne laissa pas cette fois le comte s’échapper par la fuite ou la diplomatie. Il voulut en finir, et qu’on le vît.

IV

1473 — le siège

L’armée royale apparut sous les murs en janvier 1473. Elle était considérable, et confiée à l’un des hommes les plus singuliers du règne : Jean Jouffroy, cardinal, évêque d’Albi, personnage de Curie, diplomate, homme de cabinet autant que d’armes. Louis XI ne l’avait pas choisi par hasard. En mettant à la tête de l’armée un prince de l’Église, il doublait la guerre d’une signification canonique : on ne venait pas seulement réduire un vassal félon, on venait châtier un excommunié.

Le siège dura près de deux mois. Lectoure est bâtie pour tenir, et Jean V s’y défendit. Les murailles suivaient la ligne même de l’éperon ; la seule porte praticable, à l’est, était flanquée d’ouvrages défensifs ; le château des comtes occupait la pointe ouest, en surplomb de la plaine ; la cathédrale, massive et fortifiée, faisait corps avec l’enceinte orientale et abritait, avec ses dernières défenses, la vie de la ville. Mais l’hiver pesait sur les vivres, les négociations s’engagèrent, et au début de mars 1473, un accord fut conclu : Jean V et les habitants auraient la vie sauve, la ville serait ouverte aux troupes royales.

Les portes furent ouvertes le 5 mars. Ce qui suivit fait partie de ces épisodes qui laissent, dans la mémoire d’une ville, une marque que rien n’efface. Les hommes d’armes royaux, à peine entrés, se déchaînèrent. On pilla, on incendia, on massacra. Une partie de la population fut mise à mort. Le lendemain 6 mars, Jean V d’Armagnac fut poignardé dans son lit, en présence de sa femme Jeanne de Foix. La rumeur, reprise par plusieurs sources anciennes, accusa Jouffroy lui-même d’avoir pris part à l’assassinat. Le corps du comte, livré à la soldatesque, fut traîné dans la rue principale avant d’être jeté — le dernier outrage réservé au grand vassal du Midi.

Jeanne, enceinte de près de sept mois, fille de Gaston IV de Foix-Béarn et d’Éléonore de Navarre, fut dépouillée de ses bijoux et transférée sous escorte au château de Buzet-sur-Tarn, transformé pour l’occasion en prison d’État. Louis XI ne pouvait laisser naître un héritier qui, grandissant, viendrait un jour demander justice pour son père. On fit administrer à la comtesse un breuvage destiné à faire périr l’enfant qu’elle portait. L’enfant mourut. Jeanne survécut quelque temps, peut-être jusqu’en 1476 selon les sources les plus sobres, avant de mourir à son tour dans des conditions obscures.

Quant à la cathédrale, placée dans la partie orientale de la ville et incorporée aux fortifications, elle fut l’un des foyers de la résistance et paya en conséquence. La façade, le clocher, la nef furent en grande partie démolis. Le château des comtes subit des destructions importantes. Pendant des mois, Lectoure incendiée, vidée de ses habitants, ne fut plus qu’une ville fantôme sur sa crête.

Ce qui s’était passé allait plus loin qu’une exécution militaire. La capitulation avait été trahie, la parole donnée rompue, le comte tué par surprise, la comtesse empoisonnée, la ville mise à sac. Louis XI avait voulu non seulement vaincre mais punir ; non seulement prendre Lectoure mais en faire un exemple. Dans l’histoire violente du Midi féodal, peu de fins furent aussi noires.

V

Une ville punie

Il faut s’arrêter sur cette idée de punition. Toutes les villes prises ne deviennent pas des villes mémorielles. Il faut, pour cela, qu’un désastre dépasse le simple succès des armes et prenne une signification plus large. Lectoure fut de celles-là. La chute de 1473 n’est pas seulement un épisode local : elle manifeste la victoire d’une certaine France sur une autre, celle du centre sur la périphérie turbulente, celle de la raison d’État sur les grandes autonomies féodales du Midi.

Le geste qui suivit le siège en dit long. Dès 1473, alors même que la ville fumait encore, Louis XI érigea Lectoure en siège d’une nouvelle sénéchaussée royale, la sénéchaussée d’Armagnac. Les terres du comté, confisquées, étaient rattachées directement au domaine. Là où avait régné Jean V, c’était désormais un sénéchal du roi qui rendait la justice. La chose est d’une brutalité administrative saisissante : la ville punie devenait l’instrument de son propre châtiment. Sur les ruines mêmes du pouvoir armagnac, on plantait l’appareil judiciaire de la monarchie.

Il y avait là un calcul froid et parfait. Plutôt que de laisser Lectoure décroître, ce qui l’eût rendue aux souvenirs, Louis XI la réutilisa. Il lui donna un nouveau rôle, tourné vers Paris cette fois. Il la repeupla en exemptant les habitants d’impôts. Il laissa reconstruire, mais à son profit. On n’effaçait pas la mémoire du désastre — on la plaçait, pour ainsi dire, au service du royaume. La ville servirait désormais de capitale à ce qui restait de l’Armagnac, mais non plus des Armagnac.

Cela aussi, c’est une manière de décapiter. Couper la tête ne suffit pas toujours ; il faut encore que le corps serve à d’autres fins que les siennes.

VI

Ce que la pierre garde

Et pourtant la ville se releva.

En 1487, l’évêque Pierre d’Abzac de La Douze fit venir un maître d’œuvre tourangeau, Mathieu Reguaneau. Il fallait refaire la cathédrale, rebâtir les maisons, relever le château. Reguaneau entreprit d’abord la nef et la façade, mais il fit surtout, dès 1488, ce qui allait devenir sa grande œuvre et la signature du relèvement : le clocher-donjon, dont la date se lit encore sur le linteau de la porte qui y donne accès, dans la première chapelle nord de la nef.

Cette tour, construite d’un seul jet, à cinq niveaux de plan carré et de largeur décroissante comme une pyramide tronquée, s’élevait alors à quelque quatre-vingts mètres, prolongée d’une flèche aujourd’hui disparue. Peu d’édifices de son temps la dépassaient en hauteur. Elle fut longtemps l’un des plus hauts clochers de France. On comprend le choix : il fallait, sur cette ville qui avait été couchée, redresser quelque chose qui se vît de très loin. Le clocher-donjon de Reguaneau n’est pas seulement un ouvrage d’architecte : c’est une réponse. À la ville couchée, on oppose une verticale. À la ville décapitée, on offre un sommet.

L’ironie de l’histoire voulut que ce sommet, lui-même, finisse par être abattu. En 1782, faute d’engager cent quarante-cinq livres pour des réparations au clocher, le chapitre dut se résoudre à dépenser plus de dix mille livres pour démolir la flèche et l’étage octogonal qui la supportait. La légende locale voulut que la foudre, en tombant sur la tour, fût descendue jusqu’aux caves de l’évêché et y eût brisé les plus belles bouteilles — jolie fable, mais fable. La vraie cause fut l’incurie. Le clocher perdit ainsi, six ans avant la Révolution, l’orgueil de sa flèche. Sa hauteur actuelle n’est plus que de quarante-cinq mètres ; mais ces quarante-cinq mètres dominent encore l’éperon, et lorsque l’on vient à Lectoure par la route, c’est toujours cette silhouette que l’on voit d’abord monter au-dessus des toits.

Les siècles suivants ajoutèrent leurs strates. Au XVIe siècle, l’évêque Jean de Barton fit poursuivre le chantier avec l’architecte Arnaud Cazanove, qui remplaça le chœur roman par un chœur flamboyant à déambulatoire — c’est dans les fondations de ce nouveau chœur que l’on retrouva les autels tauroboliques. Les guerres de religion frappèrent à leur tour la cathédrale ; il fallut la reprendre après l’Édit de Nantes. Au XVIIIe siècle, on refit encore les voûtes, on reconstruisit le déambulatoire. À chaque génération, la pierre fut reposée, en souvenir silencieux de la pierre qui avait été jetée.

C’est là ce qui rend Lectoure si émouvante. D’autres lieux, après un tel coup, se dissipent ou s’abaissent. Elle, non. Elle continue de porter sa ligne hautaine sur le paysage. Elle garde dans son apparence quelque chose d’une victoire sur le désastre. On pourrait presque dire que Lectoure a incorporé sa chute à sa beauté. Ses pierres ne crient pas ; elles se tiennent. Elles ont cette dignité particulière des lieux qui ont beaucoup perdu sans consentir à devenir plaintifs.

C’est pourquoi il faut se méfier du pittoresque lorsqu’on la regarde. Lectoure n’est pas seulement une jolie ville d’histoire. Elle est un promontoire blessé. Elle est une ancienne capitale frappée. Sa grâce actuelle ne prend toute sa profondeur qu’à la lumière de 1473. Sans cela, on la contemple ; avec cela, on la lit.

VII

La ville décapitée

Le mot peut sembler excessif, et pourtant il ne l’est pas. Lectoure fut bien décapitée, au sens politique et presque charnel du terme. En perdant Jean V dans les circonstances de la chute, elle perdit plus que son maître du moment : elle perdit la tête visible d’un ordre ancien. Le coup porta au sommet. Il visa ce qui commandait, ce qui représentait, ce qui faisait encore tenir un monde de fidélités méridionales face à la montée inexorable de la monarchie centralisée.

Et la monarchie le savait. Elle avait choisi Lectoure pour y porter ce coup précisément parce que la ville était la tête — capitale des Armagnac, siège de leur château, cœur symbolique de leur puissance. Ailleurs, la mort d’un comte eût été un événement. À Lectoure, elle fut un sacrifice politique mis en scène, avec son artillerie, son cardinal, son parjure, son massacre et son poison. Il fallait que cela soit vu, que cela soit su, et que, désormais, nul grand vassal du Midi ne pût plus se croire hors d’atteinte.

Et peut-être est-ce pour cela que la ville demeure si magnétique. Les cités qui ont connu une telle fracture ne sont jamais tout à fait paisibles. Même reconstruites, même embellies, même rendues au calme des siècles suivants, elles conservent dans leur air quelque chose d’inquiet. Lectoure n’est pas une ville simplement ancienne. C’est une ville qui a subi l’histoire dans ce qu’elle a de plus tranchant.

Épilogue

Il est des villes qui portent leur passé comme un ornement. Lectoure le porte comme une cicatrice noble.

En mars 1473, la prise de la ville et la mort de Jean V d’Armagnac signèrent bien davantage qu’un succès royal : elles marquèrent la fin spectaculaire d’une puissance méridionale dont Lectoure était le rebord, le refuge et le symbole. La capitale tomba ; le comte mourut sous le couteau ; la comtesse fut traînée au poison ; le comté devint sénéchaussée ; et sur la cathédrale ruinée, on finit par dresser, dans les années qui suivirent, l’un des plus hauts clochers du royaume, comme si le sang versé eût exigé, en retour, une pierre qui montât plus haut que la mémoire.

Depuis, la ville continue de dominer les campagnes. Elle regarde encore loin. Mais elle ne regarde plus innocemment. Sous la beauté de son promontoire, sous l’élégance de ses lignes, sous la lumière qui l’enveloppe, demeure le souvenir de l’instant où l’on voulut non seulement la prendre, mais la frapper au cou.

Et c’est pourquoi Lectoure touche si profondément : parce qu’elle est restée debout après avoir été décapitée.

Sources & bibliographie

Études de référence

Samaran, Charles. La Maison d’Armagnac au XVe siècle et les dernières luttes de la féodalité dans le Midi de la France. Paris, Alphonse Picard et fils, 1907. — L’ouvrage fondateur, toujours cité, sur la fin de la maison d’Armagnac et le drame de Lectoure.

Mandrot, Bernard de. « Louis XI, Jean V d’Armagnac et le drame de Lectoure ». Revue historique, t. 38, septembre-décembre 1888, pp. 241-304.

Blanchard, Joël (éd.). Procès politiques au temps de Louis XI : Armagnac et Bourgogne. Genève, Droz, coll. « Travaux d’humanisme et Renaissance », n° 564, 2016. — Publication des pièces du procès de Jean V.

Collard, Franck. « Des Borgia en Armagnac ? Le comte, sa sœur, l’Église et le roi : réflexions sur l’inceste de Jean V (1420-1473) », in M. Fournié, D. Le Blévec et J. Théry (dir.), L’Église et la chair (XIIe-XVe siècle), Toulouse, Privat, Cahiers de Fanjeaux n° 52, 2019, pp. 351-376.

Samaran, Charles. « Isabelle d’Armagnac, dame des Quatre-Vallées ». Revue des Hautes-Pyrénées, 1978 (recueil d’études).

Histoire locale et patrimoine

Bordes, Maurice (dir.). Sites et monuments du Lectourois. Nîmes, C. Lacour éditeur, 1974.

Courtès, Georges, et la Société archéologique du Gers : publications et Bulletins, références essentielles pour l’histoire de Lectoure et de la Lomagne.

Tierny, Paul. La Sénéchaussée d’Armagnac. Lectoure, siège de la sénéchaussée. Auch, Imprimerie Léonce Cocharaux, 1893.

Antiquité et épigraphie

Inscriptions latines d’Aquitaine — Lactorates (ILA, Lactorates). Édition des inscriptions antiques de Lectoure, dont les vingt autels tauroboliques découverts en 1540 lors de la reconstruction du chœur de la cathédrale.

Duthoy, Robert. The Taurobolium. Its Evolution and Terminology. Leiden, Brill, 1969. — Synthèse de référence sur le rituel taurobolique, avec large part faite à Lactora.

Corpus Inscriptionum Latinarum, XIII, nos 510-522 et suivants (autels tauroboliques et crioboliques lactorates).

Sources patrimoniales en ligne

Inventaire général du patrimoine culturel, Région Occitanie — notices sur la cathédrale Saint-Gervais-Saint-Protais, le château des comtes d’Armagnac et les fortifications de Lectoure (Mérimée, pop.culture.gouv.fr).

Base PETRAE (Huma-Num) — inscriptions antiques de la Gaule, fiches Lactorates.

Musée Eugène-Camoreyt, Lectoure — collection lapidaire et archéologique (autels tauroboliques in situ).

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