Chroniques gasconnes · Chemins de Saint-Jacques

La fontaine de Larreule : l’évêque venu mourir en Gascogne

Ezzelin de Sutri et la fontaine des pèlerins de Larreule

Il y a, sur les derniers coteaux où le Béarn se défait dans la Bigorre, des sources dont nul ne sait plus le nom, et qui furent pourtant des miracles. Le voyageur qui monte aujourd’hui par ces croupes molles, entre deux haies grises, ne voit qu’un filet d’eau au pied d’une croix ; il passe, comme on passe aujourd’hui, sans voir les signes.

Il fut pourtant un temps où l’on s’agenouillait là, où l’on venait de deux lieues à la ronde tremper un linge dans cette eau, où le premier mai et le quinze août une file d’hommes gravissait la pente en chantant. La fontaine coulait pour eux ; elle coule encore, mais plus personne ne la vénère.

C’est l’histoire de cette eau, et de l’homme qui, dit-on, la fit jaillir en mourant, que je voudrais rapporter — telle qu’un vieux volume de la Revue de Gascogne l’a recueillie, en 1887, avant que le siècle ne l’oubliât tout à fait.

Le chemin des roumius

Pour entendre la source, il faut d’abord retrouver le chemin ; car sans le chemin il n’y eût eu ni évêque, ni fontaine, ni légende. Ce pays que nous croyons perdu au bout du monde fut longtemps traversé par l’un des grands fleuves de la chrétienté : la route de Compostelle, que les Gascons nommaient dans leur langue le cami roumiu, le chemin des roumius, des pèlerins de Rome et de Galice.

Elle descendait des crêtes, se glissait de village en village, et chacun de ces villages avait sa maison-Dieu pour recueillir le marcheur épuisé. À Maubourguet veillait une commanderie de l’ordre de Malte ; à Monlezun, un hôpital de Saint-Antoine de Vienne, de ces moines qui soignaient le feu qui rongeait les membres ; à Sauveterre, l’église était vouée à saint Jacques lui-même ; à Saint-Christau, où le chemin coupait la Ténarèze, on vénérait un tombeau de saint Christophe, patron de ceux qui passent l’eau.

C’était un monde entier bâti pour le voyage : un chapelet d’asiles jeté à travers la lande, vivant de la seule charité qu’inspirait la vue d’un homme en marche vers Dieu.

L’évêque et le bourdon

C’est sur ce chemin, quelque part entre le Béarn et la Bigorre, que vint mourir un étranger. La tradition, recueillie par l’historien Bascle de Lagrèze et reprise dans la Revue de Gascogne, lui donne un nom et un pays : Ezzelin, évêque de Sutri, cette petite ville des collines romaines.

Il revenait à pied de Saint-Jacques, semant autour de lui, dit le récit, « la parole de Dieu, les bénédictions et les miracles ». Mais la route est longue de la Galice aux portes de l’Italie, et l’homme n’était plus jeune. Parvenu au flanc de ces coteaux nus, épuisé de fatigue et brûlé de soif, il frappa le sol de son bourdon de pèlerin et prononça, dans la langue du pays qui allait le garder, ces deux vers que la Revue a pieusement transcrits :

Aci que planti moun bourdon ; Si n’y a ayguo, que Diu n’y don.

« Ici je plante mon bourdon ; puisqu’il n’y a point d’eau, que Dieu en donne. »

Aussitôt, dit la légende, une source merveilleuse jaillit de la pierre sèche — et, au même instant, l’évêque expira. Il y a dans cette simultanéité une grâce terrible : l’eau vint pour les autres, pas pour lui ; il donna la source et n’en but pas une goutte. Le bâton du marcheur, planté là où finissait sa marche, devint fontaine ; et le geste de la mort fut, du même coup, un legs.

Ce que choisirent les bœufs

Un saint mort en chemin est un trésor, et les vivants ne l’ignoraient pas. Deux villages voisins, Montégut et Lahitte, se disputèrent le corps de l’étranger qui les avait bénis. On le posa sur un char attelé de bœufs ; mais les bêtes, tournées vers l’un ou l’autre village, ne purent avancer d’un pas, comme si le mort refusait qu’on décidât pour lui.

Alors on les laissa aller à leur gré. Elles s’élancèrent vers le monastère de Larreule avec une rapidité inouïe, et l’on ne put les arrêter qu’aux portes du couvent. Les moines reçurent le corps dans leur église, où reposèrent longtemps ces reliques.

Le lecteur d’aujourd’hui sourira peut-être de ces bœufs inspirés ; il aurait tort de s’y arrêter trop vite. Le même récit court ailleurs en Gascogne — c’est une vache qui, deux siècles durant, révéla par son manège le tombeau de saint Fris, à Bassoues — et cette répétition n’est pas une faiblesse, mais une clef.

Il faut y lire la façon dont ces hommes concevaient le sacré : non comme une chose que l’on prend, mais comme une volonté qui vous échappe. Les seigneurs se disputent, les villages plaident ; l’humble bête, elle, obéit à plus haut qu’eux. La légende dit, à sa manière, que le lieu d’un saint ne se choisit pas — il se reçoit.

Une croix de chemin, une eau vive, une hauteur herbeuse : parfois, le paysage conserve mieux les récits que les archives.

La règle et la ruine

L’abbaye qui recueillit l’évêque portait un nom qui disait tout d’elle : Larreule, de La Regula, la Règle — car là vivaient des moines soumis à la règle de saint Benoît. On l’appelait Saint-Orens de Larreule, du nom de l’évangélisateur de l’Auch antique.

Elle n’était pas seulement un couvent : elle était l’une de ces haltes où le chemin des roumius trouvait à la fois le pain, le lit et la prière ; et, plus loin sur la même route, d’autres l’imitaient — les hôpitaux de l’ordre de Saint-Jean à Morlaàs, à Anoye, à Luc, jusqu’à Lescar où le vicomte Gaston, compagnon de Godefroy de Bouillon, avait fondé pour les pèlerins un asile richement doté, avant que la montagne ne se refermât sur eux au col d’Aspe.

De tout cela, que reste-t-il ? Les guerres de Religion passèrent, qui ne ménagèrent pas les monastères ; les derniers moines s’en allèrent au siècle des Lumières ; les reliques de l’évêque se perdirent, et l’on ne montre plus, à l’emplacement de l’oratoire élevé jadis près de la source, qu’une croix de chemin.

L’eau, elle, ne s’est pas tarie. Elle sourd toujours au flanc du coteau, indifférente aux hommes qui l’ont oubliée comme elle fut indifférente à l’évêque qui la donna. Il avait demandé que Dieu, faute d’eau, en donnât ; Dieu, dit la légende, en donna. Ce sont les hommes qui, depuis, ont perdu le chemin.

Sources

Revue de Gascogne, t. XXVIII, 1887, « Les Chemins de Saint-Jacques en Gascogne », chap. Ier. Exemplaires transmis : Gallica bpt6k5618845j, bpt6k5742786b, bpt6k61031170 — même volume.

Bascle de Lagrèze, Histoire religieuse de la Bigorre, p. 280-281 et 291, cité par la Revue de Gascogne.

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