Béarn souverain

Les Fors de Béarn

Le serment réciproque : quand le prince jurait le premier devant la loi du pays.

Il faut se représenter la scène, car nul monument ne la conserve. Dans la salle où siègent les états de Béarn, un homme se tient debout, la main posée sur un vieux livre. Ce n’est pas un sujet : c’est le prince. Et avant qu’on lui doive rien, avant qu’un seul de ces hommes ne lève la main pour lui jurer fidélité, c’est lui qui jure le premier — de garder les Fors, d’en respecter chaque article, de ne rien retrancher aux libertés du pays. L’ordre de ce cérémonial dit tout d’un monde : ici, la loi précédait le maître, et le maître ne régnait que d’avoir promis. On appela cela le serment réciproque ; il fut, des siècles durant, le cœur battant du Béarn.

Le livre qu’on appelait For

Encore faut-il savoir ce qu’étaient ces Fors dont on faisait tant de cas. Le mot — cousin des fueros d’au-delà des monts — désignait la coutume mise par écrit, la loi du pays consignée sur le parchemin. Les Béarnais l’avaient reçue de leurs princes mêmes, qui, pour repeupler des villes désertes ou s’attacher des vallées rétives, leur avaient concédé des libertés couchées noir sur blanc. On appela plus tard cet amas vénérable le Vieux For : non l’œuvre d’un seul législateur, mais une lente sédimentation de chartes, échelonnées du onzième au quatorzième siècle, rédigées d’abord en latin puis dans la rude langue du pays, et rangées en six parties fort inégales.

Chacune portait un nom et une date. Le For d’Oloron, le plus vieux, accordé vers 1080 par Centulle le Jeune pour relever une cité ruinée par les hommes du Nord, tenait en vingt-six articles à peine. Le For de Morlaàs, donné en 1117 par Gaston IV le Croisé à sa capitale, enfla au fil des compilations jusqu’à trois cent soixante-trois articles répartis en cent trente-neuf rubriques. Venaient ensuite les fors des trois hautes vallées — Ossau et ses trente-quatre articles, Aspe et ses vingt-neuf, et ce For de Barétous qui, dans sa superbe montagnarde, tenait tout entier en un seul article. Au-dessus d’eux tous, le For général, rédigé vers 1188, deux cent quatre-vingt-un articles sans grand ordre : non une charte de franchises, mais une charte féodale, qui liait le prince lui-même, bornait son pouvoir, réglait l’impôt, l’ost et le service. C’est là, pour la première fois, que le devoir du souverain et celui du sujet furent noués dans un même serment.

Vieux manuscrit des Fors de Béarn ouvert avec sceau de cire
Le livre de loi : parchemin, coutume écrite et mémoire politique du Béarn.

Le For refondu

Ce vénérable désordre, à la longue, engendrait l’abus. Contradictoires, désuets, se répétant l’un l’autre, les vieux Fors offraient au prince mille prises pour en écarter les états. Aussi, dès 1546, l’assemblée harcela Henri d’Albret de doléances jusqu’à obtenir ce qu’aucune monarchie d’Occident n’accordait alors : la refonte entière du droit, négociée comme un partage du pouvoir législatif. Deux commissions y travaillèrent cinq années durant, sous la conduite de Jacques de Foix, évêque de Lescar, et de Pierre de Castagnède, syndic des états ; et de cet effort sortit, promulgué en 1551 et imprimé l’année suivante, le Nouveau For — premier livre jamais sorti d’une presse à Pau, tiré à deux mille exemplaires, que chaque ville et chaque paroisse fut tenue d’acheter.

C’était un code, et l’on peut aujourd’hui le compter comme tel : cinquante-neuf rubriques, six cent soixante-seize articles, tenus dans un mince in-quarto de moins de deux cents pages, muni d’une table pour qu’on s’y retrouvât. Cinq matières s’y partageaient l’ordre du pays : d’abord les droits du prince et des citoyens ; puis les procédures de justice ; ensuite un code pénal ; le droit féodal ; enfin, plus prosaïque, le tarif des notaires. Les trente et un premiers articles, seuls véritablement constitutionnels, définissaient les droits régaliens et reprenaient la vieille substance du For général et du For de Morlaàs ; et deux d’entre eux — le premier et le huitième — n’avaient d’autre objet que de graver dans la loi le serment mutuel du prince et de l’assemblée. La liberté béarnaise avait ainsi son article et son numéro.

La légende du prince aux mains ouvertes

À cette réciprocité, les Béarnais s’étaient forgé une origine, qu’un préambule plaçait en tête du For. On y lisait qu’au commencement le Béarn n’avait point de seigneur ; que les habitants, ayant ouï vanter un chevalier de Bigorre, l’allèrent quérir et le firent seigneur — à charge qu’il maintînt leurs fors. Comme il s’y refusa, ils le tuèrent en pleine cour. Un second, venu d’Auvergne, montra la même arrogance : on l’occit au bout d’un pont, l’épieu ressortant par le dos. Le troisième enfin, chevalier de Catalogne, avait deux fils jumeaux ; les envoyés du pays les trouvèrent endormis, l’un les poings fermés, l’autre les mains ouvertes, et emportèrent celui qui ouvrait les mains. Fable, sans doute, et jamais les états n’eurent à élire ni à déposer personne ; mais on ne saurait mieux dire ce que ce peuple plaçait au premier rang : que le prince est choisi, qu’il doit tenir parole, et qu’à défaut on est en droit de le défaire.

Château de Pau au crépuscule bleu
Pau, mémoire de pierre du Béarn souverain.

Un royaume sans royaume

Car il faut le redire à qui l’a oublié : le Béarn n’était pas la France. C’était une principauté souveraine, un État minuscule et fier. Ses vicomtes, en 1479, avaient ceint la couronne de Navarre ; et quand l’Espagne, en 1512, leur ravit la part d’au-delà des monts, il leur resta ce Béarn et le lambeau de Basse-Navarre : un royaume sans royaume, mais libre. Ils y régnèrent en maîtres. Jeanne d’Albret y fit entrer la Réforme, et le pays devint une citadelle protestante, aux temples dressés et aux biens d’Église saisis. De cette petite terre sortit un roi de France : Henri, né à Pau en 1553, qui monta sur le plus grand trône d’Occident sans jamais fondre son Béarn dans le royaume, et se voulut roi de France et de Navarre comme on garde deux titres qu’on refuse de confondre. Sa mort, sous le couteau de Ravaillac, laissa la chose en suspens, et un enfant au pouvoir.

Le matin d’octobre

Cet enfant devint Louis XIII. Ce que le père avait ménagé, le fils voulut le trancher. Un roi très catholique pouvait-il souffrir, aux marges de son royaume, une enclave où l’on avait dépouillé l’Église et où l’on priait autrement que lui ? Dès 1617, un édit avait ordonné de rendre au clergé ses biens ; trois années durant, les états de Béarn, drapés dans leurs Fors, résistèrent, plaidèrent, gagnèrent du temps. Puis le roi cessa de plaider. Au mois d’octobre 1620, il descendit vers le Sud à la tête d’une armée, entra dans Pau, et le vingt signa l’édit qui unissait et incorporait le Béarn et la Basse-Navarre à la couronne de France. Le culte catholique fut rétabli, les biens d’Église restitués, et le vieux Conseil souverain de Béarn, érigé en Parlement de Navarre, rangé parmi les rouages de la justice royale. La principauté souveraine avait vécu.

Ce que garde le parchemin

Et pourtant — c’est ici que l’histoire déjoue le récit qu’on en attend — les Fors ne moururent pas ce jour-là. L’édit brisa la souveraineté, non le code : le Nouveau For demeura, un siècle et demi encore, la loi quotidienne du pays, invoqué devant les intendants, imprimé, réédité. Mieux : le cérémonial survécut au royaume qu’il avait couronné. Sans interruption, de 1288 à 1775, tous les princes souverains de Béarn jurèrent en personne d’en respecter les articles ; et les Bourbon eux-mêmes, devenus rois de France, ployèrent devant l’usage — Louis XIV, Louis XV, Louis XVI encore, en 1776. Le grand roi centralisateur consentait ainsi, à sa manière, à jurer le premier devant un petit peuple de montagne.

Ce ne fut pas une armée qui eut raison des Fors, mais une idée. En 1789, quand la France se voulut une et égale, la vieille liberté béarnaise apparut soudain pour ce qu’elle était aussi devenue : le privilège d’une minorité, une constitution de gentilshommes. Et les Béarnais eux-mêmes, par la voix de leurs districts, votèrent la fin de leurs Fors. Il reste, dans les archives, ces livres épais où dort la loi d’un peuple qui se crut éternel ; on y lit encore l’ordre immuable des serments, la fière certitude que nul ne règne qui n’ait d’abord juré. Le parchemin a tenu ; c’est la chose qu’il nommait qui s’en est allée. Et il n’est peut-être pas de leçon plus gasconne que celle-là : qu’un petit pays ait, le premier, fait plier ses princes devant sa loi — et qu’il ait fallu, non le glaive d’un roi, mais l’égalité d’un siècle nouveau, pour lui apprendre qu’une liberté trop jalousement gardée peut mourir de n’avoir pas su se partager.

Notice bibliographique — Les Fors de Béarn

Sources anciennes

  • Los Fors et costumas de Bearn [Nouveau For de 1551], Pau, 1552 — première édition imprimée ; rééditions 1602, Lescar, Jean de Sarride, 1625, puis 1715.
  • Pierre de Marca, Histoire de Béarn, Paris, veuve Jean Camusat, 1640 ; réédition procurée par V. Dubarat, 1912.

Éditions savantes des Fors

  • Adolphe Mazure et Jean-Auguste Hatoulet éd., Fors de Béarn, législation inédite du XIᵉ au XIIIᵉ siècle, Pau, Vignancour / Paris, Bellin-Mandar et Joubert, 1841-1843.
  • Christian Desplat, édition critique du Nouveau For de Béarn 1551, 1986 — titre et éditeur exacts à confirmer.
  • Paul Ourliac et Monique Gilles éd., Les Fors anciens de Béarn, Paris, Éditions du CNRS, 1990 — édition critique de référence des Anciens Fors.

Études historiques

  • Pierre Rogé, Les Anciens Fors de Béarn, Toulouse-Paris, 1908.
  • Pierre Tucoo-Chala, La Vicomté de Béarn et le problème de sa souveraineté, Bordeaux, Bière, 1961.
  • Pierre Tucoo-Chala et Christian Desplat, Principatus Béarnia. La Principauté de Béarn, Pau, Société nouvelle d'éditions régionales et de diffusion, 1980.
  • Christian Desplat et Pierre Tucoo-Chala, Histoire générale du pays souverain de Béarn, Monein, Princi Negue, 2007.

Périodique patrimonial

  • Revue de Gascogne, Auch, 1859-1939, collection numérisée sur Gallica : ark:/12148/cb32857084m.
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