Folklore gascon

Le Drac

Le prince menteur des eaux gasconnes, génie des rivières, des lavoirs et des reflets trop brillants.

Il fut un temps où les rivières de Gascogne n’étaient pas ces eaux dociles que le promeneur enjambe sans y songer. Elles avaient un maître. Au crépuscule, quand la brume montait des joncs et que la dernière lavandière repliait son linge sur la rive, l’eau noire se mettait parfois à luire d’un éclat qui n’était pas celui de la lune. On disait qu’un anneau d’or dormait au fond du gouffre, et qu’une voix douce comme un aveu appelait les filles vers un palais de cristal que nul n’a vu. La rivière, cette maîtresse quotidienne de la vie des hommes, gardait, sous ses reflets tranquilles, la présence maléfique des eaux perfides et des personnes noyées. Les eaux avaient un maître, court et sombre comme un remous : le Drac.

ILe Roi des eaux

On raconte qu’il y avait une fois une jeune fille que l’on nommait la Belle Jeanneton. Elle marchait sur ses quinze ans et n’avait pas sa pareille : quand elle se peignait, le blé tombait de ses cheveux par boisseaux, et quand elle se lavait les mains, les louis d’or roulaient de ses doigts par douzaines. Sa mère morte, son père avait pris pour femme une veuve laide et méchante comme le péché, qui prit la belle en haine et la poussa, de méchanceté en méchanceté, jusqu’au bord de l’eau.

Là, le Drac guettait. Plus vite qu’un éclair, il la saisit et l’emporta dans son château — un château plein de statues d’or et d’argent, bâti sous les eaux, au beau milieu d’un jardin planté de grands arbres et de fleurs de mer. « Belle Jeanneton, lui dit-il, je suis le Drac. Je suis le Roi des eaux. » Il lui tendait une robe couleur du soleil, une couronne d’étoiles ; il se disait amoureux fou, la voulait pour reine. Mais la petite ne baissa pas les yeux : « Drac, tu n’es pas de la race des chrétiens. Nous ne nous marierons jamais, jamais. » Alors le Drac devint tout bleu de colère — mais il aimait trop pour maltraiter sa captive.

« Fine comme un cheveu, forte comme une barre d’acier, et longue de sept cents lieues. »

Il inventa donc un lien. De ses mains, il prit un anneau d’or et le riva, à grands coups de marteau, au pied gauche de la Belle Jeanneton ; puis il y noua une chaîne dorée. Sur toute la mer où il régnait, elle pourrait courir à sa guise ; jamais elle ne franchirait la lisière des eaux.

Mais ses deux frères, forts et hardis comme des lions, la retrouvèrent, et une fleur rouge de mer, qui rendait la vie aux morts, dénoua ce que le marteau avait scellé. Le jour même, le Fils du Roi de France épousa la Belle Jeanneton, et ils vécurent longtemps heureux. Ainsi finissent les contes, qui accordent aux vivants ce que la rivière refusait aux noyés.

Évocation ancienne du Drac aquatique, créature des eaux gasconnes

IILes mille formes du piège

Le Roi des eaux n’était que l’un des visages du Drac, le plus royal. Ailleurs, il rôdait sous des masques plus humbles, et toujours sa grande affaire était de se faire prendre pour ce qu’il n’était pas. Sur les marges pyrénéennes, il se faisait volontiers grand âne rouge, surgi la nuit à l’entrée d’un pont ; il se laissait approcher, paisible, jusqu’à ce que les enfants grimpent sur son échine — alors son dos s’allongeait, s’allongeait pour en accueillir sept, et d’un bond il se jetait dans la rivière, les emportant tous. Dans la grande lande, on le nommait le tac : cheval, agneau ou simple panier, il cherchait à se faire porter sur les épaules du passant pour l’épuiser, et pour l’attirer près des fontaines il sifflait en imitant le bruit du hapchot, ce fer courbe dont les résiniers saignaient les pins.

Il était même un Drac domestique, presque familier : un lutin qui se louait à l’homme, rendait mille services tant que l’on tenait le marché, mais dont la vengeance était terrible sitôt le pacte rompu. Pour s’en défaire, il fallait parfois appeler l’un de ces devins lanusquets des Landes, dont la réputation courait tout le pays ; ailleurs, on préférait l’amadouer, et l’on cuisait pour lui, à chaque fournée, un petit gâteau qu’on laissait dans un coin de l’âtre. Sous tous ces déguisements, la même leçon revenait, patiente et sombre : ce qui charme au bord de l’eau veut vous perdre.

IIILes voix qui parlaient encore

Ces récits ne sont pas tombés d’un grimoire. On les a recueillis, à la fin du dernier siècle, de bouches vivantes, dans les fermes et sur les places, à l’instant précis où ils allaient s’éteindre. L’homme qui tenait la plume était Jean-François Bladé, magistrat de l’Agenais, fils et petit-fils de Gascons, qui passa sa vie à noter ce que le pays allait oublier ; et, en honnête homme, il inscrivait au bas de chaque conte le nom de celui ou celle qui le lui avait donné.

Le Roi des eaux et la Belle Jeanneton, il les tenait — la note est là, au pied de la page — « sous la dictée de Mademoiselle Victorine Sant, de Sarrant, dans le Gers, âgée de vingt ans, et pourvue de l’instruction primaire ». Il faut s’arrêter à cette ligne. Une jeune fille de vingt ans, à peine sortie de l’école du village, portait donc en mémoire, sans le savoir, un roi plus ancien que les saints : ce génie des sources et des fleuves que l’Église avait rangé parmi ses diables sans jamais tout à fait l’y réduire. Le refus de Jeanneton — « tu n’es pas de la race des chrétiens » — dit toute cette longue bataille souterraine entre deux mondes, l’un qui priait les eaux, l’autre qui les baptisait.

Car sous la merveille perçait une chose simple et terrible. Avant les écluses et les garde-fous, le moulin, le lavoir, le gouffre sous le pont étaient autant de bouches ouvertes, et il fallait bien un nom pour la mort qui montait de l’eau. Le Drac fut ce nom.

Défendre aux enfants d’approcher la berge, tenir les filles loin des lieux déserts, donner un visage à la noyade inexplicable — la légende faisait tout cela mieux qu’aucune remontrance, car elle parlait à la peur plutôt qu’à la raison. Bladé et les érudits de la province, ceux-là mêmes qui nourrissaient la Revue de Gascogne, se penchèrent sur ces récits comme on relève une empreinte sur un sable qu’une vague va lisser. Ils ont bien fait. Car les moulins se sont tus, les lavoirs sont vides, et plus personne, au bord du Gers ou de la Baïse, ne s’écarte du reflet trop brillant qui monte de l’eau. Le Drac, lui, n’est pas mort ; il attend, dans le seul royaume qu’on ne lui ait jamais repris, au fond de la rivière, que les hommes recommencent à croire.

Sources & bibliographie

Source principale

Jean-François Bladé, Contes populaires de la Gascogne, Paris, Maisonneuve frères et Ch. Leclerc, 1886, collection « Les Littératures populaires de toutes les nations », tome XIX.

Conte cité

« Le Drac », dans Contes populaires de la Gascogne, tome XIX, deuxième partie « Les Belles persécutées », IV, p. 227-240.

Récit recueilli sous la dictée de Mademoiselle Victorine Sant, de Sarrant (Gers), âgée de vingt ans (note de l'auteur, p. 240).

Numérisation

Bibliothèque nationale de France, Gallica : ark:/12148/bpt6k1416040s

Exemplaire BnF : cote 8° Z 1549 (19).

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