Aux origines de la Gascogne — Les Wisigoths

Le peuple englouti

Il est des paradoxes de l'Histoire qui laissent songeur. Celui-ci en est un. Au seuil du VIe siècle, deux peuples germaniques se partagent une bonne part de l'ancien monde romain d'Occident. Le premier, les Wisigoths, tient un royaume immense qui court de la Loire aux colonnes d'Hercule, appuyé sur une aristocratie guerrière éprouvée, une capitale prestigieuse à Toulouse, une légitimité acquise depuis un siècle face à Rome elle-même. Le second, les Francs saliens, occupe une modeste portion de l'ancienne Belgique seconde, autour de Tournai, et n'a d'autre prétention que celle d'un chef de guerre parmi d'autres, un certain Clovis, fils de Childéric. Tout devrait promettre le triomphe durable du premier et l'effacement rapide du second.

C'est exactement le contraire qui advient. En 507, à Vouillé, le roitelet franc abat le roi Alaric II et chasse les Wisigoths d'Aquitaine. Deux siècles plus tard, en 711, sur les rives du Guadalete, la dernière armée wisigothique se disloque sous la charge berbère de Tariq ibn Ziyad. Et du peuple qui avait pillé Rome en 410, qui avait sauvé l'Occident aux Champs catalauniques en 451, qui avait régné sur Tolède pendant près de deux siècles, il ne reste rien. Rien que quelques noms sur des cartes, quelques lois dans le droit médiéval ibérique, et la mémoire obscure d'un peuple englouti.

Comment expliquer ce renversement ? La réponse tient à un homme, Clovis, et à une idée, l'arianisme. À l'intelligence cynique du premier, et à la faille théologique qui isole durablement le second au cœur même des terres qu'il domine. Comment expliquer que l'obscur roitelet d'une non moins obscure tribu franque puisse prendre l'ascendant sur un très puissant royaume, à tel point que c'est le premier qui donnera son nom au pays que nous connaissons actuellement, tandis que le second disparaîtra dans un oubli total ? Reprenons l'histoire.

IL'ascension d'un peuple — de la mer Noire à Toulouse

Les Wisigoths ne naissent pas sur les rives de la Garonne. Ils viennent de très loin. Peuple germanique issu de la grande famille gothique, ils s'installent au IIIe siècle dans la province romaine de Dacie, abandonnée par Aurélien en 271, sur le territoire de l'actuelle Roumanie. C'est là, au IVe siècle, qu'ils se convertissent au christianisme par la prédication de l'évêque Wulfila (311-383), lequel leur donne aussi un alphabet et traduit la Bible en langue gothique. Mais ce christianisme-là, nous y reviendrons, n'est pas celui de Rome : c'est l'arianisme.

En 376, la pression des Huns de l'Est précipite leur migration. Chassés vers le sud, ils franchissent le Danube en masse et demandent asile à l'Empire. Mal accueillis par les autorités romaines de Thrace, affamés, humiliés, ils se révoltent et infligent à l'empereur Valens la terrible défaite d'Andrinople en 378 — l'un des pires désastres militaires de l'Empire au IVe siècle. Dès lors, ils sont entrés dans l'orbite romaine comme un corps étranger impossible à digérer, trop puissants pour être écrasés, trop nombreux pour être assimilés.

C'est Alaric qui les mène à leur premier coup d'éclat : le sac de Rome, en août 410. Événement d'une portée immense — la Ville éternelle, qui n'avait plus été prise depuis huit siècles, tombe aux mains des barbares. Saint Augustin en conçoit la Cité de Dieu. L'Empire, lui, cherche à contenir la vague. Son successeur Wallia négocie en 418 un traité (fœdus) par lequel l'empereur Honorius leur concède l'Aquitaine seconde — grosso modo le Bordelais, la Saintonge et le Poitou — comme peuple fédéré. Toulouse devient leur capitale.

Dès lors, le royaume ne cesse de s'étendre. Sous Euric (466-484), il déborde de toutes parts : il englobe toute l'Aquitaine jusqu'à la Loire, la Narbonnaise, la Provence, et la plus grande partie de la péninsule Ibérique, à l'exception du royaume suève de Galice et des zones basques et cantabres du Nord. Euric rompt officiellement le fœdus et se comporte en souverain indépendant. C'est lui qui fait rédiger, vers 475, le Code d'Euric, premier corpus législatif germanique de l'Occident latin. À sa mort, le royaume wisigothique est, de loin, la plus puissante entité politique de la Gaule et de l'Hispanie.

IILes Champs catalauniques — l'Empire doit son salut à Théodoric

Un épisode, à lui seul, dit la puissance wisigothique au Ve siècle. En 451, Attila et ses Huns dévalent sur la Gaule à la tête d'une confédération immense. Les villes brûlent les unes après les autres, de Metz à Reims. Le patrice Aetius, dernier grand général romain d'Occident, ne dispose que de forces dérisoires. Pour sauver ce qui peut l'être, il n'a d'autre ressource que de faire appel au roi des Wisigoths, Théodoric Ier. Celui-ci accepte, lève son ost, et marche à ses côtés.

Deux armées se font alors face, et l'on aurait tort de se les imaginer comme deux blocs nets. Ce sont au contraire deux vastes marées humaines, où chaque peuple parle sa langue et combat pour ses propres raisons. Dans l'ost d'Attila marchent, outre les cavaliers huns proprement dits, les Ostrogoths des frères Valamir, les Gépides du roi Ardaric, des Hérules, des Skires, des Ruges, des Thuringiens, des Alamans, et même les Francs rhénans, cousins déchirés de ceux qui combattent en face. Dans l'ost d'Aetius, on trouve les Wisigoths de Théodoric — la force principale —, les Alains du roi Sangiban placés au centre, les Burgondes de Gondioc, les Francs saliens d'un certain Mérovée (grand-père d'un enfant qui s'appellera Clovis), des Armoricains, des Sarmates, et ce qui reste des légions régulières. Germains contre Germains, chrétiens ariens contre chrétiens ariens, cavaliers contre cavaliers : c'est dans ce chaos de peuples et de loyautés que va se jouer le sort de l'Occident.

La veille du choc, Attila consulte ses chamanes. Ceux-ci examinent les entrailles des bêtes sacrifiées et la couleur des os de moutons passés au feu. Leur verdict tombe : un grand roi mourra dans la bataille. Attila en conclut, sans hésiter, qu'il s'agit d'Aetius, chef de la coalition — ce qui signifie sa propre victoire. Il engage le combat rassuré. La prophétie, pourtant, sera tenue à la lettre — mais pas dans le sens où il l'avait entendue.

La rencontre a lieu quelque part dans la plaine champenoise, entre Troyes et Châlons, peut-être le 20 juin 451. L'affrontement est l'un des plus massifs de l'Antiquité tardive. Jordanès, qui écrit un siècle plus tard, raconte un carnage d'une violence presque insoutenable, où le ruisseau qui traversait le champ se gonfla du sang des morts et charria les corps vers la plaine. C'est au cœur de ce déchaînement que Théodoric, le vieux roi wisigoth, tombe — abattu, selon certains, par un javelot du chef ostrogoth Andagès, puis piétiné par ses propres cavaliers qui n'ont pas vu leur souverain à terre. La prophétie des chamanes s'accomplit, mais sur un autre roi qu'ils n'avaient imaginé.

« Le roi Théodoric, circulant à cheval pour ranimer le courage des siens, fut abattu par un coup de javelot et foulé aux pieds des cavaliers. Ainsi termina-t-il sa vie dans la force de l'âge. »— Jordanès, Histoire des Goths, VIe siècle

Mais la mort du roi, loin d'abattre les Wisigoths, les galvanise. Son fils Thorismond, trouvé sur le champ de bataille par ses hommes, est hissé sur un pavois et reconnu roi aussitôt. Il lance une charge furieuse qui enfonce l'aile ostrogothique et jette Attila lui-même à deux doigts du désastre. Le roi des Huns se retranche derrière ses chariots, fait dresser un bûcher de selles en bois prêt à s'enflammer pour qu'il y périsse plutôt que tomber vivant. La nuit tombe, incertaine. Au matin, Attila est encore là ; mais il a compris qu'il ne gagnera pas. Dans les jours qui suivent, il se retire avec son butin vers l'est. Il ne reviendra jamais en Gaule.

L'Occident est sauvé — et il le doit, pour l'essentiel, aux fers de lance wisigothiques. Voilà ce que pèsent les Wisigoths au milieu du Ve siècle : rien de moins que le bras armé de Rome agonisante. Retenons bien la date : 451. À cette heure-là, les Francs saliens ne sont qu'un contingent d'appoint dans l'ordre de bataille d'Aetius. Clovis naîtra quatorze ans plus tard. Le royaume wisigothique, lui, est au faîte.

Carte du royaume wisigothique à son apogée, vers 500, de la Loire aux colonnes d'Hercule
Le royaume wisigothique à son apogée, vers l'an 500. De la Loire aux colonnes d'Hercule, il domine l'Aquitaine, la Narbonnaise et la quasi-totalité de la péninsule Ibérique — à l'exception notable des réduits suève et vascon. Carte originale — Chroniques Gasconnes

IIIL'arianisme — la religion qui sépare

Pour comprendre ce qui suivra, il faut s'arrêter un instant sur une question théologique. Elle peut sembler abstraite : elle va pourtant décider du sort des peuples.

Au début du IVe siècle, un prêtre d'Alexandrie nommé Arius (vers 256-336) propose une lecture particulière de la nature du Christ. Il part d'un constat de bon sens : si le Père est Dieu et si le Fils est Dieu, alors il y a deux dieux — ce qui ruine le monothéisme. Pour sauver l'unité divine, Arius tranche : seul le Père est Dieu pleinement. Le Fils, lui, a été engendré, créé par le Père à un moment donné ; il est divin mais subordonné, d'une nature inférieure et non éternelle. Il y eut un temps où le Fils n'était pas.

Cette doctrine, philosophiquement séduisante et bien ancrée dans le platonisme oriental, rencontre un succès considérable. Elle secoue l'Empire. L'empereur Constantin, soucieux d'unité, convoque en 325 le premier concile œcuménique à Nicée. Près de trois cents évêques s'y réunissent. Ils condamnent Arius et forgent le fameux terme homoousios — « consubstantiel » — pour dire que le Fils est de même substance que le Père, ni créé ni subordonné, mais « engendré, non pas créé, consubstantiel au Père, et par lui tout a été fait ». C'est le Credo de Nicée. C'est la foi nicéenne. C'est le catholicisme romain.

Deux christianismes face à face Arianisme et foi nicéenne ARIANISME (Wisigoths, Vandales, Burgondes...) PÈRE Dieu seul FILS créé, inférieur ESPRIT Hiérarchie subordonnée « Il y eut un temps où le Fils n'était pas » FOI NICÉENNE (Rome, Francs après Clovis) PÈRE Dieu FILS Dieu ESPRIT Dieu consubstantiels Trinité — un seul Dieu « engendré, non pas créé » (Concile de Nicée, 325)
Deux conceptions de la divinité. À gauche, l'arianisme hiérarchise les trois personnes : seul le Père est pleinement Dieu. À droite, la foi de Nicée les affirme consubstantielles — un seul Dieu en trois personnes égales. Schéma original — Chroniques Gasconnes

Mais voici la circonstance qui va peser sur tout le destin germanique. Au moment où Wulfila évangélise les Goths au milieu du IVe siècle, l'Empire vacille encore entre les deux options — Constance II, fils de Constantin, est lui-même arien. Wulfila est évêque arien. Les Goths reçoivent donc le christianisme sous sa forme arienne. Et cette foi-là, ils la garderont. Ostrogoths, Wisigoths, Vandales, Burgondes, Lombards plus tard : tous les grands peuples germaniques convertis au IVe siècle sont ariens. Quand l'Empire romain tranche définitivement en 381 au concile de Constantinople en faveur de la position nicéenne, il est trop tard pour eux. Ils sont entrés dans l'histoire latine à côté de la foi romaine, avec un décalage dogmatique qui va les isoler pour toujours.

Car voici la conséquence décisive. Dans la Gaule et l'Hispanie du Ve siècle, les populations gallo-romaines et hispano-romaines sont massivement catholiques nicéennes. L'épiscopat — seule institution encore debout après l'effondrement romain — est nicéen. Les évêques, qui sont aussi les premiers notables, les gardiens des cités, les administrateurs de fait, sont nicéens. Quand les Wisigoths s'installent parmi eux, ils sont des maîtres militaires, certes, mais des maîtres hérétiques. Ils commandent sans appartenir. Ils gouvernent un peuple dont ils ne partagent pas la foi, et que leur foi même tient à distance.

Deux siècles durant, cette fracture restera intacte. Aucun mariage mixte n'est autorisé avant le règne de Léovigild. Les églises sont séparées. Le clergé est double. Les Wisigoths forment une élite militaire superposée au corps social — jamais intégrée à lui. Ils sont, littéralement, des étrangers sur leurs propres terres.

IVClovis — l'intelligence du ralliement

C'est sur cette faille théologique et sociale que va s'engouffrer un homme. Clovis succède à son père Childéric en 481. Il a quinze ans, peut-être seize. Son royaume ne couvre qu'un coin du nord de la Gaule, entre Somme et Escaut. Il commande à quelques milliers de guerriers. Tout le reste — l'immense royaume wisigothique au sud, le royaume burgonde à l'est, les Alamans au-delà du Rhin, les Bretons à l'ouest, les derniers Romains de Syagrius au centre — tout le reste est plus puissant que lui.

Ce qui fait de Clovis un personnage unique, c'est qu'il est à la fois toutes les choses qu'il faut être à cette époque pour réussir — et une de plus que les autres. Guerrier implacable, il l'est : il bat Syagrius à Soissons en 486 et avale le dernier réduit romain. Rusé, dénué de scrupules, il l'est aussi : Grégoire de Tours raconte avec effroi comment il élimine un à un les autres roitelets francs — Sigebert le Boiteux, Chararic, Ragnachaire — tantôt par le poison, tantôt par la hache, tantôt en retournant leurs fils contre eux. Mais il y a en lui quelque chose que ses rivaux n'ont pas, et que les mots d'histoire politique peinent à saisir : une intuition, presque un instinct, de ce qui tient un peuple ensemble. Il sait — comment ? par quel don ? — que le pouvoir ne se prend pas seulement par les armes.

En 493, il épouse une princesse burgonde nommée Clotilde. Elle est catholique nicéenne, alors que sa propre famille est arienne — ce qui, déjà, dit quelque chose d'elle : elle a choisi, contre les siens, la foi des hommes de Rome. Clovis aurait pu prendre dix concubines sans jamais se marier, comme tant de rois barbares. Il aurait pu épouser une païenne, comme son père Childéric avait épousé Basine de Thuringe. Au lieu de quoi il choisit cette jeune femme, dont les chroniqueurs contemporains vantent « la grâce et la beauté », et il en fait sa reine. Est-ce pur calcul politique ? On peut le dire — mais on peut aussi penser qu'un jeune roi de vingt-sept ans est capable d'autre chose. Qu'il a pu, simplement, l'aimer. Que cette princesse vaincue et priante, qui le suppliait sans relâche d'abandonner ses idoles, l'a peut-être touché comme une femme touche un homme, par ce qu'elle est avant d'être ce qu'elle croit. L'histoire politique ne sait rien dire de cela. La poésie, peut-être.

Il y a plus étrange encore. Clovis, avant même son baptême, consent à ce que ses fils soient baptisés. Il le fait de son plein gré, sans y être contraint. Quand l'aîné, Ingomir, meurt en bas âge, Clovis accuse le Dieu chrétien de cette mort : « S'il avait été consacré au nom de mes dieux, il vivrait encore. » Puis le second, Clodomir, tombe à son tour gravement malade — et guérit. Ces deux épisodes nous disent quelque chose qu'aucune reconstruction politicienne n'épuise : cet homme cherchait. Il doutait, il s'interrogeait, il se laissait pénétrer peu à peu par une question qui ne le quittait plus.

C'est dans ces années-là qu'il entre en correspondance avec Rémi, évêque de Reims. Rémi a vingt ans de plus que Clovis. Il est évêque depuis l'âge de vingt-deux ans, homme de grande culture, de grande prière, et doué d'un flair politique sans pareil. Il écrit au jeune roi une lettre qu'on a conservée, et qui a une douceur particulière : « Prenez conseil de vos évêques, et, si vous êtes d'accord avec eux, votre province s'en trouvera mieux. » On a souvent lu ces lignes comme du calcul épiscopal déguisé en piété. Mais on peut les lire autrement. On peut imaginer un évêque vieillissant qui a vu passer les désastres, qui a vu brûler les villes et fuir les peuples, et qui devine dans ce barbare jeune, brutal, mais étrangement accessible, quelqu'un qu'il peut guider. Une sorte de paternité spirituelle prend racine là, entre ces deux hommes que tout sépare — l'âge, la langue, la culture, la foi — et qu'une affection réelle paraît avoir rapprochés. Les lettres de Rémi, quand on les lit sans a priori, ne sont pas celles d'un stratège : ce sont celles d'un père.

Tolbiac — la conversion

Les circonstances de sa conversion, telles que les rapporte Grégoire de Tours, méritent qu'on s'y arrête. La scène se joue en 496 — ou peut-être en 506, la date est incertaine — sur le champ de bataille de Tolbiac (Zülpich, près de Cologne). Les Francs rhénans, cousins et alliés de Clovis, sont menacés par les Alamans. Clovis accourt à leur secours. Le choc tourne mal : son allié Sigebert a déjà cédé, les Alamans se retournent contre les Saliens, l'armée franque est en train de plier. Pour la première fois de sa vie, le jeune roi sent la défaite.

C'est alors, dit Grégoire, que Clovis lève les bras au ciel et s'écrie : « Ô Jésus-Christ, que Clotilde affirme être le Fils du Dieu vivant, si tu me donnes la victoire sur ces ennemis, je me ferai baptiser en ton nom. » À peine a-t-il prononcé ces mots que le roi des Alamans tombe, frappé à mort d'un coup de hache. L'armée ennemie se débande. Les Francs l'emportent. L'impossible est survenu ! Clovis a donc la preuve que Dieu l'a entendu. Il ne lui reste plus qu'à accomplir sa promesse.

Un jour de Noël — probablement à Reims, entre 498 et 508 —, Rémi verse l'eau baptismale sur la tête du roi franc. La tradition rapporte qu'une colombe blanche apparut, portant dans son bec la Sainte Ampoule remplie du chrême. Trois mille guerriers francs sont baptisés avec leur roi. Et Rémi prononce ces paroles devenues célèbres :

« Courbe la tête, fier Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, brûle ce que tu as adoré. »

Ce n'est pas seulement un roi barbare qui se convertit ce jour-là. C'est un corps politique nouveau qui naît.

Car en choisissant le catholicisme nicéen — et non l'arianisme dominant parmi les autres chefs germaniques — Clovis fait basculer d'un coup tout l'équilibre gaulois. Il gagne en un jour ce que les Wisigoths n'avaient pas obtenu en un siècle : le soutien plein et entier de l'épiscopat, des élites gallo-romaines, et à travers eux des populations. Il devient le seul roi légitime aux yeux de Rome. Il devient, selon le mot d'Avitus de Vienne, « le nouveau Constantin ». Il a gagné une chose impalpable et pourtant inestimable : la légitimité.

Vouillé, 507 — la chute de Toulouse

Le résultat ne se fait pas attendre. En 507, Clovis marche sur le royaume wisigothique. À Vouillé, près de Poitiers, il affronte Alaric II. Grégoire de Tours rapporte qu'une biche indiqua aux Francs un gué pour traverser la Vienne, et qu'une colonne de feu s'éleva au-dessus de la cathédrale de Poitiers pour éclairer leur marche nocturne. Comme les Romains ou les Grecs qui consultaient les augures ou le vol des oiseaux, le langage divin est toujours là pour guider les guerriers. Alaric, qui ne dispose pas de l'intégralité de ses troupes, engage le combat sans conviction. Il est tué, la main de Clovis, dit-on, portant le coup fatal, et son armée se fait tailler en pièces.

En un an, les Wisigoths perdent Toulouse, Bordeaux, toute l'Aquitaine, toute la Narbonnaise à l'exception d'une étroite bande côtière — la Septimanie. Ils se replient sur l'Espagne. Le royaume toulousain, vieux de près d'un siècle, s'effondre d'un coup. Ce n'est pas seulement une défaite militaire : c'est le constat, cinglant, que les Wisigoths n'avaient jamais vraiment pris racine en Gaule. Deux siècles d'occupation se sont effacés en une campagne.

Carte de la campagne franque de 507 à partir de la bataille de Vouillé
La campagne franque de 507. Partis de Vouillé, les Francs de Clovis balayent en quelques mois tout le royaume wisigothique de Gaule : Poitiers, Bordeaux, Toulouse, Narbonne tombent coup sur coup. Les Wisigoths ne conservent au nord des Pyrénées qu'une étroite bande côtière, la Septimanie. Carte originale — Chroniques Gasconnes

VL'exil espagnol — l'illusion d'un second royaume

Repliés au sud des Pyrénées, les Wisigoths transfèrent leur capitale à Narbonne, puis à Barcelone, et enfin, vers 560, à Tolède. Là, ils tentent de reconstruire. Et pendant un temps, l'illusion du relèvement est saisissante. Léovigild (567-586) achève l'unification de la péninsule : il annexe le royaume suève en 585, contient les Byzantins au sud, les Basques au nord. Il est considéré par l'historiographie espagnole comme le premier « unificateur national » de l'Hispanie.

Surtout, son fils Récarède Ier prend enfin, en 587, la décision que les Wisigoths auraient dû prendre un siècle plus tôt : il se convertit au catholicisme nicéen, et deux ans plus tard, au IIIe concile de Tolède (589), il impose cette conversion à tout le royaume. L'arianisme est officiellement aboli. Le clergé arien est intégré au clergé catholique. La barrière religieuse qui séparait Wisigoths et Hispano-Romains depuis deux siècles tombe enfin.

Trop tard. Car pendant que l'Espagne wisigothique s'enfonce dans une brillante civilisation — c'est le temps d'Isidore de Séville, dont les Étymologies feront la somme du savoir latin pour tout le Moyen Âge ; c'est le temps du Liber Iudiciorum, code juridique remarquable ; c'est le temps des premiers rois sacrés par onction, modèle qui inspirera plus tard les Capétiens — pendant ce temps-là donc, trois cancers minent le corps politique.

Le premier, c'est la royauté élective. Le IVe concile de Tolède (633) affirme le principe : le roi est élu par l'aristocratie et les évêques réunis. Dans les faits, entre 633 et 711, seuls trois des onze rois qui se succèdent parviennent au trône par une élection régulière. Tous les autres arrivent par assassinat, usurpation, coup d'État. Aucune dynastie ne parvient à s'installer durablement. Chaque mort royale rouvre la guerre civile.

Le deuxième, c'est la question juive. Après la conversion officielle au catholicisme, les rois wisigoths se lancent dans une politique de persécution des Juifs d'une rare violence. Sisebut (612-621) leur impose la conversion forcée. Erwig (681) leur donne un an pour accepter le baptême sous peine d'exil, de confiscation et d'esclavage. Egica (694) les réduit tous à la condition servile. Cette politique crée dans la péninsule une population nombreuse, aigrie, prête à accueillir comme des libérateurs quiconque viendrait renverser le pouvoir de Tolède.

Le troisième, c'est le refus de voir que, malgré la conversion, la fusion ne s'est jamais véritablement faite. Les Wisigoths restent une caste militaire superposée à la société hispano-romaine. Leurs querelles dynastiques les opposent entre eux bien davantage qu'ils ne s'enracinent dans leurs sujets. Quand la tempête viendra d'Afrique, il n'y aura personne pour mourir pour eux.

VIGuadalete, 711 — l'engloutissement

L'année 710 voit la mort du roi Wittiza. Une querelle de succession éclate aussitôt. L'aristocratie écarte son fils Agila et élit un chef militaire nommé Rodéric (ou Rodrigue). Les partisans de Wittiza, furieux, se tournent vers l'autre rive de la Méditerranée. L'un des leurs, le comte Julien, gouverneur de Ceuta, entre en contact avec le gouverneur omeyyade de l'Ifriqiya, Moussa ibn Noçaïr. Une légende, peut-être apocryphe, veut que Julien ait cherché à venger l'honneur de sa fille Florinda, déshonorée par Rodéric. Le fait est que Julien offre aux musulmans ses navires et sa connaissance du terrain.

Dans la nuit du 27 au 28 avril 711, une armée de douze mille hommes, majoritairement berbères, débarque sur un rocher qui prendra le nom de son chef : Tariq ibn Ziyad. Djebel Tariq — Gibraltar. Rodéric est alors au nord, en train de combattre les Vascons (toujours eux !) dans la vallée de l'Èbre. Il descend en urgence. La rencontre a lieu le 19 juillet 711, sur les rives du Guadalete, non loin de l'actuelle Cadix.

La bataille est effroyable. Mais au milieu du combat, les partisans de Wittiza, qui combattent dans l'armée wisigothique, désertent et passent à l'ennemi. L'armée de Rodéric se disloque. Le roi lui-même disparaît — on ne retrouvera jamais son corps. Avec lui s'engloutit, littéralement, deux siècles de royauté tolédane.

La suite est une débâcle. Tolède tombe avant la fin de l'année 711, presque sans résistance : l'archevêque et les nobles ont fui. Mérida, Saragosse, Tarragone, Séville, le Levant — en quatre ans, tout s'effondre. La population, épuisée par les famines, ulcérée par les persécutions, lassée des guerres civiles, accueille souvent les envahisseurs comme des libérateurs. Les Juifs, en particulier, leur ouvrent les portes des villes. Les fils de Wittiza se rallient au nouveau pouvoir. Moussa ibn Noçaïr épouse même la veuve de Rodéric, Egilona, dans un geste symbolique frappant — comme s'il prenait formellement la succession des rois goths.

En 720, tout est consommé. La péninsule est musulmane. Une province nouvelle, al-Andalus, est fondée. Seul un petit réduit chrétien subsiste dans les montagnes cantabriques, autour d'un noble wisigoth nommé Pélage, qui remportera en 722 la bataille de Covadonga — prélude lointain à la longue Reconquista qui mettra près de huit siècles à s'achever, en 1492 à Grenade.

Mais des Wisigoths comme peuple, comme nation, comme culture distincte, il ne reste plus rien. Leur langue, le gotique, s'éteint en une génération. Leur aristocratie, soit se rallie aux nouveaux maîtres et s'arabise — adoptant jusqu'à des noms doubles, goth et arabe —, soit se fond dans la Reconquista naissante. Leur religion arienne, abolie depuis un siècle déjà, ne laisse aucune trace vivante. Leur droit survit encore quelque temps dans les marges ibériques, puis se dissout dans les coutumes locales.

Quelques toponymes, quelques patronymes, quelques mosaïques à fond d'or à la Daurade de Toulouse, le tombeau vide d'Alaric quelque part dans le lit du Busento, la silhouette lointaine du Cid — dont le nom vient de l'arabe sidi, « mon seigneur » — attestent en creux qu'ils ont existé. C'est peu. C'est tout.

Épilogue — la leçon d'un effacement

Reprenons, pour finir, le paradoxe du début. Deux peuples germaniques, deux trajectoires inverses. Les Francs saliens, partis de rien, enracinent durablement leur pouvoir, fondent une dynastie, donnent leur nom à un pays, à une langue, à une civilisation. Les Wisigoths, partis d'une puissance immense, disparaissent sans descendance politique, sans langue vivante, sans mémoire collective. Entre les deux, une seule différence décisive : l'un a su choisir Nicée, l'autre est resté arien un siècle de trop.

Oui, il peut être tentant d'essayer de sonder la profondeur de siècles obscurs dont le vivant nous échappe, de voir à grandes causes grands effets. Oui, on pourrait dire que les Wisigoths ne furent finalement qu'un lierre posé sur le tronc d'une église nicéenne, dernière structure survivante de l'Empire romain, et qui fut coupé à Vouillé. On peut regarder de loin alors que nous-mêmes sommes myopes de notre époque. Mais si l'Histoire tenait à un rien, un fil, une étincelle, un hasard ? Car enfin, si c'est Alaric II qui l'avait emporté et Clovis tombé au combat, toute l'Histoire en aurait été changée. Il a suffi d'un instant, de l'éclair d'une hache qui s'abat, pour que tout bascule. L'éclair qui a plongé un peuple dans l'oubli…

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Chroniques Gasconnes — Aux origines de la Gascogne, II

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