Les vignobles oubliés du piémont pyrénéen gascon
L’aîné des trois frères, seigneur de Saint-Mont, eut une nuit un songe étrange : il rêvait que des flèches tombées du ciel le blessaient mortellement. Au matin, la peste désolait la contrée gasconne. Raymond comprit que sa vie avait peu de prix. Il décida de consacrer ses biens à la fondation d’un monastère. Ses frères Aymard et Bernard, sa propre mère Auriole, qui se voyaient dépouillés, le menacèrent de mort. Il dut fuir cinq années dans une vie errante avant de revenir, en 1055, prononcer ses vœux dans le couvent qu’avait achevé entre-temps le comte d’Armagnac Bernard Tumapaler.
De cette histoire racontée dans un parchemin du XIᵉ siècle naît, presque mille ans plus tard, l’un des derniers vignobles encore vivants du piémont pyrénéen. Les vignes de Saint-Mont, comme celles de Madiran toute proche, comme celles de Tursan plus à l’ouest, plongent leurs racines dans la pierre des monastères bénédictins.
Une vigne, un songe, un monastère
(1050-1055)
La présence du vin sur cette terre est bien plus ancienne que les moines. À Taron, près de Madiran, une mosaïque gallo-romaine témoigne d’une viticulture déjà installée sous l’Empire. Mais c’est au XIᵉ siècle que tout se structure. Vers 1030, des moines venus de Marcilhac-sur-Célé, en Quercy, fondent à Madiran un prieuré qui plantera durablement la vigne dans la vallée. Vingt ans plus tard, un seigneur gascon prénommé Raymond imite leur geste, sur l’autre rive de l’Adour.
Le monastère de Saint-Mont est consacré le 3 mars 1055. Cinq ans plus tôt, en 1050, douze religieux s’y étaient déjà installés sous la conduite d’un certain Trencard. Mais l’événement décisif intervient quelques années plus tard : sous l’abbatiat de saint Hugues, le couvent est rattaché à la grande abbaye bourguignonne de Cluny.
Saint-Mont devient la première dépendance clunisienne du diocèse d’Auch : un lieu de prière, mais aussi de mise en valeur des terres.
Cluny envoie ses prieurs, ses livres, ses usages liturgiques. Et avec eux, son sens aigu de la mise en valeur des terres, dont la vigne est partout l’emblème.
Le vignoble dans les chartes
Le cartulaire du prieuré, retrouvé contre toute attente après la Révolution, conserve la trace écrite de cette viticulture monastique naissante. Trois chartes en latin médiéval, écrites entre 1060 et 1077, en disent plus que n’importe quel commentaire.
Vers 1060
Une vigne située dans la paroisse de Margouet est donnée à Vital-Fort, avec une condition : elle devra rester vigne.
Vers 1070
À Marambat, une vigne arrachée pendant des troubles est indemnisée : une mule de cent sols.
Vers 1077
Bernard de Bernède donne un charral de vin, livrable chaque année à la Saint-Jean, à perpétuité.
La première charte, datée vers 1060, accorde à un clerc du nom de Vital-Fort une vigne située dans la paroisse de Margouet. Le prieur l’assortit d’une condition explicite : cette parcelle de terre restera toujours en nature de vigne, et sera cultivée selon ce qui doit l’être pour une vigne. C’est, dès le XIᵉ siècle, une clause de pérennité du vignoble, un souci quasi notarial de transmettre intacte une parcelle viticole à travers les générations. Sept siècles avant les appellations d’origine.
La deuxième charte, vers 1070, raconte un drame minuscule : à Marambat, une vigne a été arrachée et le château qui la dominait détruit pendant des troubles. La compensation est consignée par écrit — pour le château, un cheval ; pour la vigne, une mule de cent sols. Le prix d’une parcelle viticole gasconne au XIᵉ siècle.
La troisième, vers 1077, est la plus émouvante. Bernard de Bernède, seigneur du voisinage, donne aux moines de Saint-Mont un paysan et « un charral de vin de la vigne que sa femme a fait planter », livrable chaque année à la fête de Saint-Jean, à perpétuité. On y lit en filigrane une dame seigneuriale qui a planté une vigne de ses mains, un don calé sur le calendrier liturgique du saint patron du monastère, et un acte juridique conçu pour traverser les siècles.
L’âge d’or commercial
Du XIIᵉ au XVIIᵉ siècle, les vignobles du piémont pyrénéen connaissent une prospérité qu’on a peine à imaginer aujourd’hui. Dès le XIIᵉ siècle, les vins de Tursan voyagent jusqu’à Cordoue, Séville, Valence. Au XVIᵉ siècle, le Madiran s’exporte vers la Hanse, la Hollande, jusqu’en Finlande et en Russie. Les barriques descendent l’Adour à bord des gabarres jusqu’à Bayonne, où elles sont chargées sur les navires de l’Atlantique nord.
François Ier, dit-on, qualifiait le Madiran de vin de seigneur qui vieillit fort bien. Henri IV, élevé à la cour de Pau, en faisait servir à sa table avant de devenir roi de France. Les pèlerins de Saint-Jacques, qui empruntaient à pied la via Tolosana et la via Podiensis, traversaient les vignobles et reprenaient des forces dans les hôtelleries monastiques.
Cette prospérité vinicole tisse au fil des siècles le paysage qu’on aperçoit encore aujourd’hui : des coteaux travaillés, des hameaux groupés autour de leurs églises romanes, des halles aux marchands où l’on jaugeait les futailles. Les vignerons de Saint-Mont et de Madiran formaient une élite paysanne qui savait à la fois lire, compter, négocier — héritage discret mais réel de neuf siècles de présence monastique.
La grande catastrophe
Tout bascule à la fin du XIXᵉ siècle. Le phylloxéra, ce minuscule puceron américain qui s’attaque aux racines de la vigne, atteint le Sud-Ouest vers 1875 et frappe le piémont pyrénéen avec violence. À Madiran, le vignoble s’effondre : il ne restera bientôt plus qu’une cinquantaine d’hectares là où il y en avait des milliers. À Tursan, le maïs avance et grignote les coteaux désertés. À Saint-Mont, les souches meurent l’une après l’autre.
La Première Guerre mondiale prélève sa moisson d’hommes, et la viticulture de montagne, qui demande tant de bras, se replie. La Seconde Guerre mondiale achève la dévastation. En 1945, ce qui fut un grand vignoble n’est plus qu’un archipel — quelques parcelles isolées sur les coteaux les plus pentus, tenues par des paysans âgés qui ne croient plus à grand-chose. Les caves se vendent au tonneau pour la distillation. Le vin gascon, pour le marché national, n’existe presque plus.
Et pourtant, sur un coteau exposé au sud, près du village de Sarragachies, une parcelle de la famille Pédebernade a tenu bon. Elle ne sait pas encore qu’elle s’apprête à devenir un monument national.
Sarragachies, le sanctuaire des sables fauves
La parcelle Pédebernade est plantée au flanc du coteau de Ninan, face aux Pyrénées et en surplomb de la vallée de l’Adour. Elle l’a été au début du XIXᵉ siècle, avant 1830. Six cents pieds y poussent encore, qui n’ont jamais été greffés sur porte-greffe américain — une rareté absolue en France, où plus de 99 % des vignes ont été reconstituées après 1880.
Pourquoi le phylloxéra n’a-t-il jamais atteint cette parcelle ? La réponse est dans le sol. Le coteau de Ninan repose sur des sables fauves, terme géologique qui désigne les dépôts marins du Miocène moyen du bassin aquitain. Ces sables très fins forment une barrière physique que le puceron, qui se déplace de racine en racine par les fissures de la terre argileuse, ne peut traverser. Là où l’argile favorise sa progression, le sable l’étouffe.
Mais ce sol n’explique pas tout. La parcelle est aussi un témoignage vivant d’un mode de viticulture aujourd’hui disparu. Les souches sont plantées en pieds doubles, parfois triples, disposés en carré. Les vignes mâles et femelles y sont séparées — pratique abandonnée au XIXᵉ siècle après la sélection des cépages hermaphrodites. Les ceps sont liés à des piquets non par du fil de fer, mais par des brins d’osier, geste paysan que René Pédebernade pratiquait encore à 87 ans.
L’inventaire ampélographique de la parcelle révèle un trésor génétique : vingt-et-un cépages différents, dont une dizaine de variétés rares — tannat, morrastel, fer servadou, miousap, camaraou noir — et sept cépages totalement inconnus que les chercheurs n’ont retrouvé nulle part ailleurs.
Le 7 juin 2012, après plusieurs années d’instruction, le préfet de la région signe l’arrêté d’inscription au titre des Monuments historiques. C’est la première vigne classée de France. Le végétal, jusque-là exclu de la protection patrimoniale, y entre par la petite porte d’une parcelle gasconne de quarante ares.
La résurrection — André Dubosc et le pari de 1979
L’histoire moderne du vignoble gascon ne tiendrait pas debout sans un homme. André Dubosc est vigneron à Saint-Mont, troisième génération, dans les années 1970. Il voit le vignoble s’étioler. Il sait que les jeunes partent. Il décide de tenter quelque chose.
L’anecdote fondatrice est belle. Au cours d’un voyage aux États-Unis, il déguste à l’aveugle un vin présenté comme un grand French Colombard californien. Il reconnaît immédiatement le goût : c’est le colombard de son enfance gersoise, celui-là même que les vignerons locaux ne destinent plus qu’à la distillation pour l’armagnac. Il rentre, et il convainc une douzaine de jeunes vignerons : il y a quelque chose à faire avec ces cépages que tout le monde a délaissés.
En 1979, sous son impulsion, naît Plaimont — acronyme de Plaisance, Aignan et Saint-Mont, les trois caves coopératives qui se rassemblent. Le vignoble de Saint-Mont obtient le statut de VDQS dès 1981, puis l’AOC en 2011. Tursan suit la même trajectoire. Madiran, plus précoce, avait décroché son AOC dès 1948. Le piémont gascon redevient un vignoble.
Mais le geste le plus fort d’André Dubosc et de ses successeurs n’est pas commercial. Il est ampélographique. En 2002, Plaimont crée à Saint-Mont le premier conservatoire ampélographique privé de France, où sont rassemblés une quarantaine de cépages identifiés et inconnus, prélevés sur les vieilles parcelles du Sud-Ouest avant qu’elles ne disparaissent.
En 2015, geste hautement symbolique, les vignerons de Plaimont rachètent ce qui restait de l’ancien monastère bénédictin, fermé depuis 1970, abandonné aux ronces. Ils le restaurent. En 2019, l’ensemble rouvre sous la forme d’un hôtel-restaurant. Le cercle se referme : la cave coopérative qui produit le vin gascon contemporain est désormais propriétaire des murs d’où sont sorties, neuf siècles plus tôt, les premières chartes mentionnant la vigne du lieu.
Une carte des vignobles
Pour situer ces lieux dans le piémont pyrénéen gascon, voici comment ils s’organisent le long de l’Adour, entre Tursan à l’ouest et Madiran à l’est, avec Saint-Mont au cœur du dispositif et la parcelle classée de Sarragachies à quelques pas du village.
Carte des vignobles oubliés du piémont pyrénéen gascon : trois terroirs entre Adour, coteaux, monastères et premiers reliefs pyrénéens.
Le cartulaire revient
Une dernière histoire mérite d’être racontée, parce qu’elle dit assez de choses sur la persévérance gasconne. Le cartulaire de Saint-Mont, ce parchemin du XIᵉ siècle qui contient la donation de Bernard de Bernède et la charte de 1060 sur la pérennité du vignoble, a failli disparaître plusieurs fois.
En 1569, les troupes du protestant Montgomery dévastent le monastère et brûlent une partie des archives. Le cartulaire est sauvé de peu. Au XVIIᵉ siècle, le couvent décline. À la Révolution, en 1790, le monastère est vendu comme bien national. C’est alors que le comte Jean-Jacques de Corneillan de Saint-Germé, dont les aïeux avaient contribué à fonder l’institution sept siècles plus tôt, le rachète à la prière des habitants de Saint-Mont qui ne veulent pas voir leur monastère démoli pour la pierre. Et c’est à lui que dom Joseph Dutour, dernier moine demeuré sur place, remet en main propre le cartulaire du vieux prieuré aboli.
Le manuscrit traverse ainsi le XIXᵉ siècle dans les mains des Corneillan, à l’abri des guerres et des révolutions. En 1904, deux érudits gascons — Jean de Jaurgain et Justin Maumus — l’éditent pour la Société historique de Gascogne. Charles Samaran, lui-même enfant du Gers né à Cravencères-l’Hôpital, en proposera plus tard l’édition critique de référence dans la Bibliothèque de l’École des chartes.
Aujourd’hui, la donation de Bernard de Bernède, le charral de vin livrable à la Saint-Jean, la clause de pérennité de la vigne de Margouet — tout cela existe encore. Le vin gascon n’est pas seulement un produit du sol. C’est aussi un produit de la fidélité.
Sources et lectures
- Jean de Jaurgain et Justin Maumus, Cartulaire du prieuré de Saint-Mont (ordre de Cluny), Paris-Auch, Société historique de Gascogne, 1904. Numérisé sur Gallica — BnF.
- Charles Samaran, « Le plus ancien cartulaire de Saint-Mont (Gers), XIᵉ-XIIIᵉ siècles », Bibliothèque de l’École des chartes, t. 110, 1952, p. 5-56. Consultable sur Persée.
- Xavier Ravier, « Sur la toponymie des cartulaires de Saint-Mont (Gers) », Nouvelle Revue d’Onomastique, n° 37-38, 2001, p. 57-71.
- Notices Mérimée du Ministère de la Culture, notamment la parcelle de Sarragachies, PA32000028.
- Cahiers des charges des AOC Madiran, Saint-Mont et Tursan publiés par l’INAO.
- Archives de Plaimont Producteurs sur le conservatoire ampélographique et la chronologie de la coopérative.

