Arnaud de Moles

La lumière et l'oubli

Cathédrale Sainte-Marie d'Auch — 1507–1513

La cathédrale Sainte-Marie d'Auch — © Chroniques Gasconnes

I. Une signature et une date

Le 25 juin 1513, un homme posa sa signature au bas d'un vitrail dans le déambulatoire de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch. C'est à peu près tout ce qu'on sait de lui avec certitude.

Son nom : Arnaud de Moles. Ou Arnaut. Ou Desmoles, ou Demoles — les orthographes varient selon les documents, et les documents sont rares. Il serait né vers 1470 à Saint-Sever, dans les Landes, dans une famille de bourgeois gascons. Il dirigeait un atelier. Il forma des élèves. Il mourut vers 1520, probablement sans savoir — comment l'aurait-il su ? — que ce qu'il avait laissé derrière lui allait traverser les siècles.

Sa signature est là. La date est là. Et derrière lui, dix-huit verrières qui font de la cathédrale d'Auch l'un des trésors les plus extraordinaires de la Renaissance française.

C'est presque tout. Le reste est silence.

II. La cathédrale — cinq siècles de construction

Auch est une ville haute. On y monte par les pousterles — ces ruelles escarpées, étroites comme des fentes dans la pierre, qui relient les rives du Gers à la ville sur son promontoire. Et tout en haut, dominant les toits et les collines du Gers, la cathédrale Sainte-Marie.

Elle a mis cinq siècles à se construire. Commencée au XVe siècle dans le style gothique flamboyant, elle ne fut consacrée qu'en 1548 — et sa façade, ce grand portail classique à deux tours et porche corinthien qui s'impose aujourd'hui sur la place principale, ne fut achevée qu'à la fin du XVIIe siècle. Cinq cents ans de travail continu, de générations d'artisans anonymes, d'archevêques successifs qui commandaient, finançaient, mouraient avant la fin et laissaient à leurs successeurs le soin de continuer.

Le résultat est un édifice inclassable — gothique au cœur, classique en façade, Renaissance dans ses trésors intérieurs. Un bâtiment qui dit à lui seul l'histoire de cinq siècles d'art français, et qui concentre dans ses pierres et ses verrières quelque chose d'unique en Gascogne. Elle est classée monument historique depuis 1906, et inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1998 au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Façade de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch
La façade classique à deux tours — cathédrale Sainte-Marie d'Auch — © Chroniques Gasconnes

III. Le commanditaire — François de Clermont-Lodève

On ne comprend pas Arnaud de Moles sans comprendre celui qui l'a commandé.

Le cardinal François de Clermont-Lodève fut archevêque d'Auch à partir de 1507 — précisément l'année où Arnaud de Moles commença ses verrières. C'est lui qui en passa la commande. C'est lui qui en fixa l'ambition. Et c'est lui qui en avait la vision — parce qu'il avait vécu en Italie, parce qu'il y avait vu ce que la Renaissance faisait à l'art chrétien, parce qu'il avait peut-être lui-même contemplé la voûte que Michel-Ange venait de peindre à la chapelle Sixtine.

Les historiens d'art ont souvent comparé les verrières d'Auch à la Sixtine — non pas par la technique, qui est radicalement différente, mais par l'ambition théologique et narrative. Un programme iconographique complet, de la Création à la Résurrection, déployé sur dix-huit fenêtres, qui fait de la cathédrale entière un livre de pierre et de lumière.

Ce genre de commande suppose un commanditaire d'une culture exceptionnelle — quelqu'un qui sait ce qu'il veut, qui a les références pour le formuler, et qui trouve l'artisan capable de l'exécuter. François de Clermont-Lodève était cet homme. Arnaud de Moles était cet artisan. Ensemble, ils ont produit quelque chose que ni l'un ni l'autre n'aurait pu faire seul.

Intérieur de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch — nef et chœur
La nef et le chœur — cathédrale Sainte-Marie d'Auch — © Chroniques Gasconnes
Plan schématique de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch Plan de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch montrant la nef, le transept, le chœur, le déambulatoire et la localisation des verrières d'Arnaud de Moles Cathédrale Sainte-Marie d'Auch Plan schématique — localisation des verrières d'Arnaud de Moles (1507–1513) Tour N Tour S Façade classique — XVIIe siècle Nef 5 travées Portail N Transept Portail S Stalles 113 sièges · 1 500 figures artisans anonymes Chapelle axiale Résurrection ✦ 1513 Chap. N1 verrière Chap. N2 verrière Chap. N3 verrière Chap. St-Sépulcre Mise au tombeau Chap. S1 verrière Chap. S2 verrière Chap. S3 verrière Chap. St-Louis verrière restaurée 2019 Chevet (est) Entrée ouest N Légende Verrières d'Arnaud de Moles Chapelle St-Sépulcre (sans verrière de Moles) Stalles — chœur Tours — façade classique 102 m × 35 m 21 chapelles — 18 verrières
Plan schématique de la cathédrale Sainte-Marie d'Auch — localisation des verrières d'Arnaud de Moles

IV. Les dix-huit verrières

Dix-huit fenêtres. Dix-huit verrières réalisées entre 1507 et 1513. Un programme qui commence par la Création et le Péché originel, passe par la Crucifixion au centre du déambulatoire, et s'achève par la Résurrection — signée, datée, le 25 juin 1513.

Entre ces trois pôles narratifs, les autres verrières déploient une galerie extraordinaire : patriarches, prophètes, apôtres de l'Ancien et du Nouveau Testament — et, mélangées à eux dans un syncrétisme Renaissance typiquement humaniste, les Sibylles de la mythologie gréco-romaine. Ces prophétesses païennes qui annonçaient la venue du Christ selon les théologiens du XVe siècle sont là, dans une cathédrale catholique gasconne, côte à côte avec Isaïe et Jérémie. La Renaissance ne voyait pas de contradiction dans ce mélange — elle y voyait une plénitude.

La technique d'Arnaud de Moles est elle-même une innovation. Contrairement aux pratiques de son époque, il superpose des verres colorés minces sur des verres incolores — ce qui lui permet d'obtenir des profondeurs et des nuances chromatiques que les vitraux contemporains ne possèdent pas. La lumière, en traversant ces couches, se transforme. Elle ne filtre pas simplement — elle se module, elle vibre, elle change selon l'heure et la saison.

« Pour l'ampleur de la pensée, aucun travail de cette époque n'excède les vitraux d'Auch. »
— Émile Mâle, historien de l'art (1862–1954)

C'est peut-être la plus belle phrase jamais écrite sur un artisan gascon. Et cet artisan est presque inconnu.

V. Les stalles — l'église dans l'église

Si les verrières sont l'œuvre d'Arnaud de Moles, les stalles sont l'œuvre du mystère absolu.

Cent treize stalles de chêne dur, disposées en U autour du chœur, formant ce que les historiens appellent une église dans l'église — un espace clôt, solennel, qui amplifie encore le caractère sacré du lieu. Quarante ans de travail. Mille cinq cents figures sculptées. Des scènes bibliques, des anges, des prophètes, des personnages grotesques dans les miséricordes — ces petites consoles cachées sous les sièges rabattables où l'imaginaire des sculpteurs se donnait libre cours, loin des regards.

On ne sait pas qui les a sculptées. Aucun document, aucun contrat, aucun nom ne nous est parvenu. Des artisans ont passé là une grande partie de leur vie — plusieurs générations peut-être, car le chantier dura de l'épiscopat de Clermont-Lodève jusqu'à celui de son successeur François de Tournon — et ils sont partis dans l'oubli total, laissant derrière eux mille cinq cents visages que personne ne peut nommer.

La Mise au tombeau — chapelle du Saint-Sépulcre, cathédrale Sainte-Marie d'Auch
La Mise au tombeau — début du XVIe siècle — chapelle du Saint-Sépulcre — © Chroniques Gasconnes

VI. Le paradoxe de l'artisan

Arnaud de Moles est presque inconnu. On a longtemps débattu de son origine — Auscitain ? Toulousain ? Landais ? — avant que des documents trouvés en 1868 n'établissent sa famille à Saint-Sever. On débat encore de l'orthographe exacte de son nom. Certains historiens doutent que le maître verrier d'Auch soit bien le même homme que l'artisan de Saint-Sever — les patronymes similaires sont nombreux en Gascogne, les preuves directes manquent.

Il serait totalement inconnu s'il n'avait signé. C'est la seule raison pour laquelle on peut lui attribuer quelque chose — un geste presque moderne, une revendication d'auteur que ses contemporains ne pratiquaient pas. Contrairement aux usages de son temps, il a laissé sa marque. Et cette marque a traversé cinq cents ans.

Ce que cela dit de l'art médiéval est vertigineux. Pour chaque Arnaud de Moles qui a signé, combien n'ont pas signé ? Pour chaque atelier identifié, combien ont travaillé dans l'anonymat total ? Les sculpteurs des stalles d'Auch n'ont pas signé. Nous savons qu'ils ont existé parce que nous voyons leur travail — ces mille cinq cents figures qui prouvent que quelqu'un a vécu là, a taillé le bois, a imaginé chaque visage, chaque drapé, chaque détail grotesque d'une miséricorde cachée sous un siège.

Ils sont partis. Le bois est resté.

VII. La lumière depuis cinq cents ans

Chaque matin depuis le 25 juin 1513, la lumière entre par les verrières d'Arnaud de Moles.

Elle change selon l'heure — froide et bleue le matin quand elle vient de l'est, chaude et dorée l'après-midi quand elle contourne la pierre. Elle change selon la saison — intense et blanche en juillet, tamisée et rousse en novembre. Elle tombe sur les dalles, sur les stalles de chêne, sur les visages sculptés des prophètes et des sibylles.

Cinq cents ans de lumière filtrée par le verre et le plomb d'un artisan gascon de Saint-Sever dont on sait à peine le nom. Émile Mâle avait raison. Pour l'ampleur de la pensée — et peut-être aussi pour l'ampleur du silence qui entoure celui qui l'a exécutée — aucun travail de cette époque n'excède les vitraux d'Auch.

Mieux que son nom, Arnaud de Moles nous a laissé
La Lumière.

SOURCES PRINCIPALES

Émile Mâle, L'Art religieux de la fin du Moyen Âge en France, Armand Colin, 1908 — Raymond Montané, La Cathédrale d'Auch, Presses monastiques, La Pierre-qui-Vire, 1975 — Charlotte de Malet (dir.), Arnaut de Moles et les vitraux du XVIe siècle en Gascogne, Grand Auch, 2013 — DRAC Occitanie, Les vitraux d'Arnaut de Moles restaurés à Auch, 2019 — Wikipedia, « Arnaud de Moles » et « Cathédrale Sainte-Marie d'Auch ».

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