Chroniques gasconnes

Le brigadier Gérard

Conan Doyle, Napoléon, la Gascogne retrouvée — et le vieux hussard qui se souvient.

Pour se débarrasser de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle l'avait fait tomber dans les chutes du Reichenbach. Il voulait écrire autre chose, de plus grand à ses yeux : l'épopée napoléonienne. De cette ambition naît, à l'hiver 1894, le brigadier Gérard — fanfaron, naïf, courageux à l'absurde. Des traits de caractères qui rappellent -furieusement - nos héros gascons.

Le brigadier évoque ses souvenirs. Il ne le fait pas pour la postérité : son académie est une auberge, son cénacle ses compagnons de boissons. Alors, les souvenirs se réveillent, et ils ont le goût amer des choses perdues.

« Je voudrais avoir ce soir devant moi, mes amis, un vin plus vigoureux : du bourgogne, plutôt que du bordeaux. C’est que mon cœur, voyez-vous, mon vieux cœur de soldat, pèse lourd au-dedans de moi. Quelle chose curieuse, la vieillesse, quand elle s’empare d’un corps d’homme ! On ne se rend pas compte, on ne comprend pas ; l’esprit est toujours le même, et on oublie que le pauvre corps croule. Mais vient un moment où sa décrépitude se manifeste, où l’évidence nous frappe (aussi éblouissante que le miroitement d’un sabre qui tourbillonne) et nous fait confronter ce que nous fûmes avec ce que nous sommes. Aujourd’hui, j’ai subi cette confrontation. Alors ce soir je voudrais un bourgogne. Un bourgogne blanc. Un montrachet... Monsieur, je suis votre débiteur !

Cela s’est passé ce matin, au Champ-de-Mars. Vous excuserez un vieil homme, n’est-ce pas mes amis, de dire ses ennuis ?

Vous avez vu la revue. N’était-elle pas splendide ? J’étais dans la tribune réservée aux vétérans qui avaient été décorés. Le ruban sur ma poitrine me tenait lieu de carte d’invitation. La croix elle-même, je la garde soigneusement chez moi dans un étui de cuir. Ils nous firent honneur, car nous étions placés juste à l’endroit du salut : l’empereur et les carrosses de la cour étaient sur notre droite.

Depuis plusieurs années je n’étais pas allé à une revue, car il y a quantité de choses que je n’approuve pas. Je n’approuve pas les pantalons garance de l’infanterie. C’était dans des culottes blanches que se battait l’infanterie d’autrefois. Le rouge était réservé à la cavalerie. Un peu plus, et on nous demanderait notre bonnet et nos éperons ! Si j’avais assisté aux revues précédentes, on aurait pu croire que moi, Étienne Gérard, j’avais dit amen. Aussi j’étais resté chez moi. Mais avec cette guerre de Crimée, c’est différent : je n’ai pas à être absent quand sonne le rassemblement des braves.

Ma parole, ils marchent, ces petits fantassins ! Ils ne sont pas gros, mais ils sont solides et ils ont belle allure. Je me découvris quand ils passèrent. Puis vint l’artillerie. De beaux canons, avec de beaux chevaux et de beaux hommes. Je levai mon chapeau sur leur passage. Puis arriva le génie. En leur honneur aussi j’agitai mon chapeau. Il n’y a pas plus courageux que le génie.

Puis ce fut le tour de la cavalerie, des lanciers, des cuirassiers, des chasseurs et des spahis. A tous j’accordai un coup de chapeau, sauf aux spahis. L’Empereur n’avait pas de spahis.

Mais quand ils furent passés, par qui pensez-vous que se termina le défilé ? Par une brigade de hussards, et au pas de charge !

Oh ! mes amis, tout y était : la fierté, la gloire et la beauté, l’éclair et l’étincelle, le tonnerre des sabots, le cliquetis des brides, les crinières qui ondulaient comme des vagues, les nobles têtes sensibles, le nuage qui roulait, le déferlement de l’acier en danseuse ! Mon cœur battit la générale quand je les vis.

Et, en queue, n’était-ce pas mon régiment, mon cher vieux régiment ? Mes yeux caressèrent les dolmans gris et argent, les chabraques en peau de léopard ; à cet instant les ans s’égouttèrent de moi et je revis mes hommes magnifiques, et mes chevaux splendides, tels que quarante ans plus tôt, derrière leur jeune colonel, ils balayaient tout sur leur passage, forts et fiers de notre jeunesse et de notre puissance. Je brandis ma canne : – Vive l’Empereur ! Chargez ! En avant ! Vive l’Empereur ! C’était le passé commandant au présent.

Mais, oh ! quelle voix fluette ! Était-ce là le timbre qui résonnait jadis d’une aile à l’autre d’une brigade au complet ? Et ce bras qui pouvait à peine agiter une canne ! Étaient-ce là ces muscles de feu et d’acier qui n’avaient pas de rivaux dans toute l’armée de Napoléon ?

A me voir et à m’entendre, on sourit. On m’acclama. L’empereur rit et salua. Mais pour moi le présent n’était plus qu’un rêve vague : le réel c’étaient mes huit cents hussards morts et l’Étienne d’autrefois.

Assez ! Un brave peut faire face à l’âge comme il a fait face aux cosaques et aux uhlans. Mais il y a des jours où le montrachet est meilleur que le bordeaux. »

Suivons la trace d’Étienne Gérard, le fameux colonel de hussards de Napoléon, nous irons de surprise en surprise car elle nous conduit d’abord…en Écosse !

Le cycle Gérard avance comme une conversation de table : le panache, la bouteille, la mémoire, puis soudain la blessure intime sous la fanfaronnade.
Arthur Conan Doyle, portrait par Walter Benington, 1914
Arthur Conan Doyle, le créateur du brigadier Gérard
II

Un Écossais et son hussard

Décembre 1893. Dans le numéro de Noël du Strand Magazine, paraît une nouvelle intitulée Le Dernier Problème. Sherlock Holmes y meurt, précipité dans les chutes du Reichenbach par le professeur Moriarty. Le détective est tombé pour de bon — ou du moins son créateur le veut-il. Pour Conan Doyle, qui a quarante-quatre ans, l'enquêteur de Baker Street est devenu un poids : « Holmes m'empêche de penser à des choses meilleures », confie-t-il. Ces « choses meilleures » sont les œuvres qu'il entend consacrer à l'épopée napoléonienne.

Le héros favori d'Arthur Conan Doyle, en effet, n'est pas un détective rationaliste. C'est Napoléon. L'écrivain britannique le qualifie d'« homme d'une profondeur d'esprit incroyable, capable de tout entreprendre, actif, infatigable dans la paix comme dans la guerre, ne laissant rien au hasard, audacieux et vigilant, admirable instrument de Dieu pour changer la face du monde ». Ce jugement n'a rien d'exceptionnel dans la Grande-Bretagne de la fin du siècle. Au même moment, lord Wolseley estime que Napoléon méritait de remporter Waterloo. Thomas Hardy consacre à l'épopée son immense poème dramatique The Dynasts. Lord Rosebery, dans Napoleon, the Last Phase, condamne le « crime de Sainte-Hélène ». Toute une fraction de l'intelligentsia britannique tardive — celle qui a vu son grand-père combattre à Waterloo — regarde l'Empereur déchu avec une fascination où l'admiration de l'ennemi loyal se mêle au regret romantique d'une grandeur révolue.

La famille Conan Doyle à Waterloo

Conan Doyle aimait rappeler que cinq membres de sa famille avaient combattu à Waterloo, et que trois y avaient péri. Cette généalogie martiale n'est pas anodine : elle nourrit chez l'écrivain une intimité affective avec les guerres napoléoniennes qu'on ne trouvera dans aucune autre fiction britannique de l'époque. Le sang de Waterloo coule dans l'encre du Brigadier.

L'époque, par bonheur pour Conan Doyle, est aux Mémoires. Ceux du général Marbot viennent de paraître en 1891 avec un succès considérable : cet officier de cavalerie légère, vantard à plaisir, s'y présente comme un d'Artagnan de la Grande Armée. Ses récits sont pleins de verve à défaut d'être exacts. Suivent en 1893 les Mémoires du général baron Thiébault, particulièrement précieux sur la guerre d'Espagne, et en 1895 ceux du général Lejeune. Avant eux déjà, Lorédan-Larchey avait rééédité en 1883 les Cahiers du capitaine Coignet. L'engouement traverse la Manche : à Londres comme à Paris, on se passionne pour ces voix de soldats survivants.

C'est dans l'hiver 1894-1895, encouragé par le succès d'une première nouvelle parue dans le Strand (Comment le brigadier gagna sa médaille), que Conan Doyle entreprend pour de bon le cycle qui deviendra Les Exploits du brigadier Gérard (1896), puis Les Aventures du brigadier Gérard (1903). L'idée est limpide : raconter l'épopée napoléonienne depuis l'intérieur, par la voix d'un demi-solde qui se souvient. Conan Doyle ne s'embarrasse pas du grand récit historique. Il veut le détail vrai, la voix vive, le panache. Il veut un Marbot littérairement réussi.

Pour incarner ce témoin, l'écrivain compose un type. Étienne Gérard sera colonel des hussards de Conflans, le plus jeune colonel de l'armée, vaniteux, courageux à l'absurde, sentimental, naïf au point de ne jamais comprendre les ironies dont il est l'objet. Il aura « la prestance, la moustache, l'œil noir et brillant » et cette façon particulière de se raconter à la première personne avec une grandiloquence qui frôle le ridicule.

D’ailleurs, Étienne Gérard l’apprend à ses dépens dans la fameuse nouvelle « Comment le brigadier s'empara de Saragosse ». Fraîchement transféré de l'armée d'Allemagne, il se rend naturellement au mess des officiers. Il est jeune, plein de feu, et ne demande qu'à se faire bien voir de ses nouveaux camarades. Le souper avance, le vin coule, on lui demande de raconter ses campagnes. Il s'exécute, il s’exalte, dans la plus complète sincérité. Gérard ne ment jamais, mais il ne s’aperçoit pas des sourires en coin, des coups de coudes…Sa manière particulière de raconter, particulièrement grandiloquente, tout en étant parfaitement véridique, car les faits sont héroïques, sonne comme de la vantardise. On attendait du Lannes, et on se retrouve avec du Tartarin ! Quand le mess éclate de rire à la fin, Gérard s’aperçoit enfin de toute la méprise ! Il en rougit de honte et de dépit !

Cette nouvelle est l’une des plus poignante, des plus terribles des aventures de Gérard. Commencée par ce qui ressemble à une galéjade, elle nous fait basculer de plein pied dans la terrible Guerre d’Espagne.

Une autre nouvelle, l’une des premières, nous en avait déjà donné un avant-goût : « Comment le brigadier marqua le roi ». Toute l'Espagne y est, dans sa beauté terrible et sa cruauté désinvolte : les sentiers de montagne, les guérilleros, les soutanes mensongères. Le ton de Conan Doyle y atteint son équilibre le plus pur entre humour et tragédie.

Gérard, convalescent dans un village d'Estrémadure, cherche désespérément un cheval pour rejoindre son régiment. Il croise un certain Vidal, commissaire aux vivres, qui refuse de lui céder le sien. Il accepte alors la compagnie d'un petit curé d'apparence innocente, qui le conduit en diligence à travers les montagnes. Le voyage se déroule en bons termes. L'ecclésiastique évoque sa mère, son village, sa paroisse. Puis :

Il était bien en train de pousser son poinçon quand la fiole échappa de ses doigts nerveux et tomba à mes pieds. Je me baissai pour la ramasser. Au même moment, le curé me sauta sur les épaules et enfonça son poinçon dans l'un de mes yeux !

Le faux prêtre est en réalité le lieutenant d'une bande de brigands. Gérard est traîné jusqu'à leur repaire — une caverne où l'attend leur chef, un certain El Cuchillo. Et c'est ici que Conan Doyle déploie son génie. Le chef des brigands, dont la réputation de cruauté épouvante toute la sierra, n'a rien d'un coupe-jarrets : c'est un homme paisible à la figure ronde, aux favoris de bourgeois, vêtu de drap noir, assis derrière une table jonchée de papiers. Il écrit des vers.

— Je suppose, me dit-il finalement dans un excellent français, que vous n'êtes pas capable de me suggérer une rime pour le mot Covilha ?

Telle est l'entrée en scène d'El Cuchillo. Le brigand-poète. L'épicier de la rue Saint-Antoine qui rêve d'être imprimé chez Madrid. Et qui, dans le même souffle, dispense la mort avec une indifférence d'épicier servant des figues. C'est dans la même grotte, au cours du même dialogue, que Gérard apprendra le sort réservé à Vidal : torturé, puis brûlé vif, lié au tronc d'un arbre, en spectacle pour le voyageur suivant. La cruauté ici n'a plus de visage de croque-mitaine ; elle a le visage doux d'un homme qui cherche une rime.

Gérard, qu'on a tiré devant la table, comprend en une seconde où porter le fer. Il n'a pas d'arme. Il n'a que son esprit — cette intelligence vive du Gascon, qui dans les pires moments trouve la formule. Voici comment le brigadier, qu'on croit fanfaron, désarme un monstre :

Alors je compris par où je pourrais le toucher au plus sensible.

— Pauvre imbécile ! lui dis-je. Vous croyez que vous êtes ici en sécurité, mais votre vie durera autant que ces vers absurdes, et Dieu m'est témoin qu'elle ne pourrait pas être plus courte !

Ah ! si vous l'aviez vu bondir de son fauteuil quand j'eus fini ma phrase ! Ce vil monstre, qui dispensait la mort et la torture avec autant d'indifférence que l'épicier sert des figues à un client, avait au moins un nerf à vif que je pouvais tortiller à plaisir. Il devint livide ; ses petits favoris de bourgeois frémirent et se hérissèrent de passion.

— Très bien, colonel ! Vous en avez dit assez, s'exclama-t-il d'une voix qui tremblait. Vous dites que vous avez eu une carrière peu banale. Je vous promets aussi une fin peu banale. Le colonel Étienne Gérard du 3ᵉ hussards mourra comme il l'a voulu !

— Ma dernière prière, répliquai-je, sera pour vous demander de ne pas commémorer ma mort dans un poème !

Tout est là. La fanfaronnade devenue arme tranchante. L'orgueil d'auteur du brigand, atteint comme aurait pu l'être l'orgueil d'un duelliste touché au flanc. Et le dernier mot — « ne pas commémorer ma mort dans un poème » — qui retourne en un trait la situation : c'est le condamné qui rit du bourreau. Conan Doyle, en ces lignes, fait quelque chose qu'on aurait cru réservé à Stendhal : il invente une situation extrême où l'intelligence vaut plus qu'une épée.

La charge, la bravoure et l’outrance : Gérard appartient à cette famille de héros qui transforment la guerre en théâtre, mais gardent au fond de la voix la mélancolie des survivants.

Hussards en charge
Hussards — l’éclair, l’acier, le tonnerre des sabots

L'Espagne dans le cycle

La guerre d'Espagne (1808-1814) fournit au cycle Gérard son cadre le plus fréquent. Trois nouvelles s'y déroulent entièrement (Comment le brigadier marqua le roi, Comment le brigadier joua un royaume, Comment le brigadier s'empara de Saragosse), et plusieurs autres y font escale. Conan Doyle s'appuie largement sur les Mémoires du général Thiébault, parus en 1893, qui consacrent à la péninsule de longs passages d'une grande précision documentaire. La guerre d'Espagne offre au romancier ce qu'aucune autre campagne ne lui aurait donné : un théâtre de cruauté exceptionnelle, où les codes militaires européens s'effondrent devant la fureur d'un peuple en armes. C'est là, dans cette zone d'ombre, que le hussard de Conflans rencontre ce qui ressemble le plus au vrai.

Mais en fait ce que raconte Gérard, c’est surtout la nostalgie que portent les gens qui ont trop vécu : ils ont vu mourir tous ceux qu’ils ont aimé. Dans « Comment le brigadier joua un royaume » Gérard, prisonnier de guerre en Angleterre, a été recueilli par lord Rufton et a vécu une saison à la campagne anglaise. Il s'éprend de la sœur de son hôte, lady Jane, mariée par malheur à un brutal nommé Dacre. Une scène d'esclandre rapproche un instant le couple, puis Gérard se retire — par élégance, par tact, parce qu'il sait que sa seule présence brouillerait des retrouvailles qu'il a contribué à provoquer. Et voici comment se ferme l'histoire :

Bien des années plus tard, j'entendis dire que le ménage des Dacre comptait parmi les plus heureux du pays, et qu'aucun nuage n'était venu assombrir leur bonheur. Pourtant, s'il avait su lire dans l'esprit de sa femme... Mais là, je n'insiste pas. Le secret d'une dame est sacré ; il n'appartient qu'à elle… Je crains qu'ils ne soient enterrés ensemble dans quelque cimetière du Devonshire. Peut-être tout ce joyeux cercle s'en est-il allé en poussière. Peut-être lady Jane ne vit-elle plus que dans la mémoire d'un vieux demi-solde de l'armée française... Lui au moins ne l'oubliera jamais !

Parfois, comme toujours dans les souvenirs, la nostalgie se teinte d’amertume. Dans « Comment le brigadier perdit son oreille », Gérard raconte avoir aimé à Venise une jeune patricienne nommée Lucia. L'amour fut bref, le récit est conduit avec son brio habituel. Mais voici comment, soudain, la voix change :

Étienne Gérard avait déjà son sabre, son cheval, son régiment, sa mère, son Empereur et sa carrière. Un bon hussard garde dans son cœur une place pour l'amour, mais pas pour une femme. Eh ! oui, voilà ce que je pensais alors, mes amis ! Je ne prévoyais pas que le temps viendrait où, solitaire, je rêverais de serrer ces mains évanouies, et où je détournerais la tête quand j'apercevrais de vieux camarades qu'entourent de grands enfants. Cet amour que j'avais pris pour une amusette ou un jeu, c'est seulement maintenant que je comprends qu'il est ce qu'il y a de plus grave et de plus sacré dans l'existence... Merci, ami, merci ! Le vin est bon : une deuxième bouteille ne peut pas faire de mal.

III

La Garonne bleue

Mais enfin, nous dira notre lecteur, que nous tympanisez-vous avec votre Gérard ? Vous voulez nous parler de la Gascogne et au lieu de cela, on évoque Venise, Saragosse, Conflans…Que veut dire… !?

C’est que, cher lecteur, il nous faut attendre la dernière nouvelle du cycle pour comprendre, intitulée intitulée « La dernière aventure du brigadier Gérard. » Le récit s'ouvre par la scène de la revue au Champ-de-Mars que nous avons déjà lue. Puis, lassé par la dureté de l'évidence, le vieux brigadier annonce qu'il va prendre un repos. Il a beaucoup parlé. Il va se taire. Il s'apprête à quitter Paris. Et soudain, sans crier gare, voici ce qui vient :

Je ne vous raconterai plus d'histoires, mes chers amis. On a dit que l'homme ressemblait au lièvre, qui tourne en rond et revient mourir à son point de départ. Or la Gascogne se rappelle à ma mémoire. Je vois la Garonne bleue qui serpente à travers les vignobles vers l'océan encore plus bleu. Je vois aussi la vieille cité, et la forêt de mâts le long du quai de pierre. Mon cœur aspire à retrouver le souffle de l'air natal et les chauds rayons du soleil qui m'a vu naître. Dans Paris j'ai mes amis, mes occupations, mes plaisirs. Là-bas, tous ceux qui m'ont connu sont dans leur tombeau. Et pourtant, quand le vent du sud-ouest frappe à mes fenêtres, il me semble toujours qu'il est la voix puissante de ma patrie rappelant son enfant vers son sein où je suis prêt à mourir au monde.

Gérard sait le destin qui l’attend : une tombe anonyme et perdue dans un petit village au bord de la Garonne, de pauvres ossements dans la terre qui l’a vu naître, derniers restes d’une vie héroïque dont plus personne ne se souviendra...

Sources & lectures

Notice bibliographique

Quelques titres permettent de replacer le brigadier Gérard dans sa double famille : celle de la fiction napoléonienne britannique et celle des mémorialistes de la Grande Armée, dont Conan Doyle tira une partie de sa matière, de son rythme et de son panache.

Arthur Conan Doyle

  • Arthur Conan Doyle, The Exploits of Brigadier Gerard, Londres, George Newnes, 1896.
  • Arthur Conan Doyle, The Adventures of Gerard, Londres, George Newnes, 1903.
  • Arthur Conan Doyle, Les Exploits du brigadier Gérard, traductions françaises diverses.
  • Arthur Conan Doyle, Les Aventures du brigadier Gérard, traductions françaises diverses.

Mémorialistes napoléoniens

  • Général Marbot, Mémoires du général baron de Marbot, Paris, Plon, 1891.
  • Général Thiébault, Mémoires du général baron Thiébault, Paris, Plon, 1893-1895.
  • Général Lejeune, Mémoires du général Lejeune, Paris, Firmin-Didot, 1895.
  • Capitaine Coignet, Les Cahiers du capitaine Coignet, éd. Lorédan Larchey, Paris, Hachette, 1883.

Contexte britannique

  • Thomas Hardy, The Dynasts, poème dramatique consacré aux guerres napoléoniennes, Londres, Macmillan, 1904-1908.
  • Lord Rosebery, Napoleon: The Last Phase, Londres, Arthur L. Humphreys, 1900.
  • Études et articles britanniques de la fin du XIXe siècle consacrés à Napoléon et à la mémoire de Waterloo.

Pour prolonger

  • Travaux consacrés à la réception de Napoléon dans la littérature britannique du XIXe siècle.
  • Études sur la guerre d’Espagne, la guérilla et les récits militaires de la période impériale.
  • Éditions annotées des nouvelles du brigadier Gérard, utiles pour suivre les emprunts, les allusions et les libertés prises avec l’histoire.
Cette bibliographie ne vise pas l’exhaustivité : elle rassemble les œuvres et les mémoires qui éclairent directement la naissance littéraire du brigadier Gérard, entre nostalgie impériale, panache de cavalerie légère et survivance romanesque de la Grande Armée.
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