Mort du maréchal Lannes
Figures de Gascogne

Le Maréchal Lannes

Le petit Gascon devenu un géant — de Lectoure au talus d’Essling, le destin d’un fils du peuple devenu maréchal d’Empire.

Lectoure Grande Armée Essling 1769 — 1809

Il y a des morts qui ne ferment pas seulement une vie. Elles ferment une époque, une amitié, une croyance dans l’invincibilité. Celle de Jean Lannes, sur l’île de Lobau, appartient à ces instants où l’épopée napoléonienne cesse d’être un triomphe et commence à devenir une tragédie.

Mouvement I

Le talus d’Essling

Le 22 mai 1809, dans l'après-midi, la chaleur pèse sur la plaine du Marchfeld. La poudre n'a pas le temps de retomber qu'une autre salve la soulève. Depuis l'aube, l'armée française et l'armée autrichienne se déchirent autour de deux villages dont personne, en France, ne connaissait le nom la veille : Aspern, Essling. Entre les deux, un plateau bas, des prés piétinés, des chaumes qui brûlent par endroits. Derrière, le Danube ; et sur le Danube, l'île de Lobau, où Napoléon a fait jeter ses ponts pour franchir le fleuve. Ces ponts, depuis le matin, cèdent les uns après les autres sous les troncs et les brûlots que les Autrichiens lâchent en amont. L'armée française combat coupée de ses réserves. Elle tient encore. Elle ne tiendra plus longtemps.

Le maréchal Lannes commande l'aile gauche du dispositif. Il a quarante ans. Il est duc de Montebello depuis trois ans, prince d'Empire, vétéran de toutes les campagnes depuis l'Italie de 1796. Aujourd'hui il est partout — à cheval, à pied, sous la mitraille, l'épée tirée. Près de lui chevauche le général Pouzet, son ami de jeunesse, gascon comme lui, qu'il a fait venir à ses côtés pour cette journée. Les deux hommes se connaissent depuis l'armée des Pyrénées, depuis les premières années de la Révolution, depuis ce temps où l'on partait à pied avec un fusil et une chanson.

Bataille d’Essling
Essling : la plaine du Marchfeld, les villages disputés, les ponts rompus, la Grande Armée coupée de ses réserves.

Vers cinq heures, ils s'arrêtent un instant sur un repli de terrain pour observer le mouvement des troupes. Lannes parle. Pouzet répond. Un boulet arrive — on ne l'entend pas venir, on ne l'entend jamais — et fauche Pouzet à hauteur de la poitrine. Le corps tombe à côté de Lannes sans un cri. Le sang gicle sur la botte du maréchal.

Lannes regarde son ami mort. Il ne dit rien d'abord. Puis il s'écarte de quelques pas, descend de cheval, va s'asseoir sur le revers d'un fossé, le visage entre les mains. Les officiers qui l'entourent n'osent l'approcher. On a vu Lannes traverser des massacres sans ciller — Saint-Jean-d'Acre, Austerlitz, Friedland, Saragosse — on l'a vu marcher debout sous des feux où nul ne marchait. On ne l'a jamais vu ainsi. Il reste assis là, sur le talus, en pleine bataille, comme un homme à qui l'on vient d'enlever quelque chose qu'il ne pourra pas retrouver.

Combien de temps ? Dans ces instants, le temps n'a plus cours. Que se passe-t-il dans son esprit ? L'étoile qui le protégeait vient-elle de s'éteindre comme une chandelle qu'on souffle, comme Pouzet, plaisantant devant lui, et la seconde d'après disparu ? Il a le sentiment aigu de la Vérité, celle qui se révèle à l'instant suprême, le pressentiment ultime. À un aide de camp qui s'est approché, il murmure « c'est donc à mon tour ». Lui qui n'a jamais connu la peur sent monter dans sa poitrine une oppression inconnue, une immense lassitude. Il n'y a plus que l'instant présent, le reste n'existe plus. Dans quelques instants, tout sera fini.

« C’est donc à mon tour. »

Le pressentiment de Lannes, au soir d’Essling

Quelques minutes se sont passées. Le grondement des batteries autrichiennes est incessant. Dans la pluie de boulets qui s'abat désormais sur l'armée française, celui forgé par le Destin frappe Lannes aux jambes. Le maréchal tombe.

Il n'aura pas la chance de son ami Pouzet, tué sur le coup. Il lui faudra attendre neuf jours, neuf jours de souffrance, avant d'aller le rejoindre.

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Mouvement II

Le fils de Lectoure

Portrait du maréchal Lannes par Gérard
1769–1809

Jean Lannes

Fils d’un palefrenier de Lectoure, apprenti teinturier, volontaire du Gers, puis maréchal d’Empire : une ascension que l’Ancien Régime aurait rendue impensable.

Lectoure, dans les années 1770. Une petite ville de Gascogne perchée sur son éperon de calcaire, dominant la vallée du Gers. Au sommet, la cathédrale Saint-Gervais et son clocher trapu, déjà amputé de sa flèche depuis peu, qui veille sur un dédale de ruelles, d'hôtels d'évêques, de remparts. Au pied, les jardins, les vignes, les chemins qui mènent à Fleurance et à Auch. C'est une vieille terre — gauloise, romaine, gasconne — et chacun y vit selon son rang, comme on vit depuis toujours dans la France d'avant.

Le 10 avril 1769, dans une humble maison de la rue Sainte-Claire, naît Jean Lannes, cinquième d'une famille de huit. Son père Bernard est palefrenier. Sa mère, Cécile Fouraignan, tient la maison et compte les sous. C'est un foyer pauvre, honnête et pieux. La même année naît, à quelques centaines de lieues de là, sur une autre île qu'on appelle la Corse, un autre enfant qui s'appellera Napoléon Bonaparte. Nés sous une même étoile, ni l'un ni l'autre ne savent le destin exceptionnel qui les liera.

L'enfant grandit dans les rues de Lectoure. Il apprend à lire et à écrire chez les frères, sans aller au-delà. La famille n'a pas les moyens d'études plus longues. Il faut bientôt travailler. Vers douze ou treize ans, on le place en apprentissage chez un maître teinturier de la ville. Le métier est dur. On se lève avant l'aube. On manie des bains brûlants, des mordants qui rongent les mains, des étoffes mouillées plus lourdes qu'un enfant. On y gagne une santé robuste, des bras solides, et cette endurance silencieuse que donnent les métiers ingrats à ceux qui ne renoncent pas. Il y restera plusieurs années. Sans plainte, semble-t-il. Sans rêver non plus, sans doute, à un destin autre que celui que sa naissance lui assigne.

Car sous l'Ancien Régime, la vie d'un fils de palefrenier de Lectoure est tracée d'avance. Il sera artisan ou journalier. Il épousera la fille d'un artisan ou d'un journalier. Il mourra dans la maison où il sera né, ou dans une maison semblable, à quelques rues de là. Aucune armée ne s'ouvrira à lui — les régiments du roi sont commandés par des officiers de noblesse, et un fils du peuple ne peut espérer y monter au-delà du grade de sergent. Aucune carrière administrative, aucune charge, aucune fortune. Le mur est partout, invisible et infranchissable. Lannes naît dans ce monde-là, et rien ne le distingue, à seize ans, des centaines d'autres enfants de Gascogne destinés à vivre et à mourir obscurément.

Et puis vient 1789. Puis 1792.

La France a renversé son ordre ancien. Les régiments du roi sont devenus les armées de la République. Les nobles ont émigré, les officiers manquent. Les frontières sont menacées — l'Espagne au sud, l'Autriche à l'est. La patrie, devenue désormais le dénominateur commun des fils de France, les appelle face aux périls.

Le 20 juin 1792, à vingt-trois ans, Jean Lannes s'engage dans le 2e bataillon de volontaires du Gers, levé pour rejoindre l'armée des Pyrénées-Orientales. Il quitte Lectoure, sans doute à pied, avec son maigre paquetage. Il ne sait pas qu'il ne reviendra jamais y vivre. Il ne sait pas que le métier de teinturier qu'il abandonne ce jour-là est le dernier métier civil qu'il aura exercé. Il sait seulement qu'il marche vers la guerre, et qu'il y va parce qu'il l'a voulu.

Quelques semaines plus tard, ses camarades l'élisent sous-lieutenant.

Le détail est capital. Dans cette armée nouvelle, les grades inférieurs se distribuent à l'élection. Les hommes choisissent ceux qu'ils suivront. Et ils ont choisi Lannes — l'apprenti teinturier, le fils du palefrenier, sans instruction, sans relations, sans rien — parce qu'ils ont senti en lui ce que tous ses chefs sentiront plus tard : une force d'âme, un courage tranquille, une autorité naturelle qui ne s'apprend pas. À vingt-trois ans, sans avoir tiré un coup de feu, il est déjà ce qu'il sera toute sa vie : un homme que les autres suivent.

Commence alors une ascension qui, en quinze ans, le mènera de la vallée du Gers aux plaines de Lombardie, de l'Égypte aux glaces de Pologne, des escarpements de Saint-Jean-d'Acre aux faubourgs de Saragosse. Sous-lieutenant en 1792, capitaine en 1794, chef de brigade en 1796, général de brigade en 1797, général de division en 1799, maréchal d'Empire en 1804, duc de Montebello en 1808. Sept grades, douze ans. Aucun n'a été donné. Tous ont été conquis sous le feu.

« Je l’ai pris pygmée, j’en ai fait un géant. »

Napoléon, à propos de Lannes

Quand, plus tard, Napoléon parlera de lui, il aura cette formule fameuse. La phrase est belle, et elle dit quelque chose de vrai — l'Empereur a reconnu l'homme, l'a élevé, l'a couvert d'honneurs, l'a fait prince. Mais elle dit aussi autre chose, peut-être malgré elle. Car Napoléon ne fabriquait pas ses maréchaux à partir de rien. Il avait pour principe, et il le répétait, qu'il y avait dans chaque havresac de soldat un bâton de maréchal — c'est-à-dire qu'il fallait, pour s'élever, déjà porter en soi de quoi le faire. Il ne voulait s'entourer que d'hommes éprouvés, qui n'eussent dû leur grade ni à la naissance, ni à la faveur, ni à la parenté. Et c'est précisément pour cela que ce fils obscur d'une rue de Lectoure est devenu duc de Montebello : il ne le devait qu'à lui-même.

Le génie de Napoléon était de l'avoir reconnu.

Mouvement III

La forge des batailles

Le 10 mai 1796, sur le pont de Lodi, en Lombardie, un jeune général de vingt-six ans nommé Bonaparte lance ses grenadiers à travers une passerelle de bois battue par dix-sept canons autrichiens. La rivière s'appelle l'Adda. L'eau, en contrebas, est verte et rapide. Les hommes hésitent. Les premiers rangs tombent. Le pont est étroit — trois cents pas, peut-être davantage, sous une mitraille qui ne laisse aucune place où se cacher. Bonaparte est partout, fouette ses officiers, lui-même le sabre à la main. Et parmi ceux qui chargent dans les premiers rangs, parmi ceux qui passent malgré tout, court un chef de brigade gascon de vingt-sept ans, monté en grade depuis quelques jours seulement. Il s'appelle Jean Lannes. C'est leur première bataille ensemble.

Le pont est forcé. Les Autrichiens reculent. La campagne d'Italie peut continuer. Le soir, sous la tente, Bonaparte demande qui sont les officiers qui se sont distingués. On lui cite un Gascon, un certain Lannes, qui n'a pas reculé d'un pouce. Bonaparte note le nom. Il y a, dans cette mémoire prodigieuse, une liste qui se constitue à mesure que la guerre se déploie — la liste des hommes qu'il garde près de lui parce qu'ils n'ont pas eu peur. Lannes y entre ce jour-là. Il n'en sortira plus.

Bataille de Lodi
Lodi — le pont forcé, la première rencontre avec Bonaparte, l’entrée de Lannes dans la mémoire du futur Empereur. 10 mai 1796 — campagne d’Italie

Ce qui commence à Lodi est plus qu'une carrière. C'est une rencontre. Les deux hommes ont le même âge à quelques mois près. Tous deux sont nés en 1769 — l'un sur une île de la Méditerranée, l'autre dans une petite ville de Gascogne — aux confins du royaume, loin des cours et des palais. Tous deux sont sortis de l'obscurité par la seule force de la Révolution. Tous deux portent en eux cette dureté joyeuse des hommes qui doivent tout à ce qu'ils ont fait. Ils ne pouvaient que se reconnaître. Et de cette reconnaissance va naître, au fil des années, quelque chose de plus rare qu'une faveur impériale ou un attachement de circonstance : une amitié. Une vraie. De celles qui survivent aux désaccords, aux colères, aux silences. De celles qui s'éprouvent, justement, par la franchise dont elles sont capables.

Très vite, Lannes se permet avec son chef ce que personne ou presque ne se permet : il le contredit, il s'emporte, il refuse parfois d'exécuter un ordre qu'il juge mauvais — quitte à le reprendre quand Bonaparte insiste. Il le tutoie en privé. Il l'appelle « petit caporal » avec le même rire qu'il aurait eu en parlant d'un camarade des Pyrénées-Orientales. Et Bonaparte, qui ne supporte de personne d'autre cette familiarité, la supporte de Lannes parce qu'elle ne procède ni de la flatterie ni de l'irrespect : elle procède de la fraternité d'armes.

« C’est le seul qui me dit toujours la vérité. »

Napoléon, à propos de Lannes

Suivent trois années où Lannes grandit dans toutes les campagnes d'Italie, conquiert ses étoiles de général de brigade, et embarque, en 1798, avec Bonaparte pour l'Égypte.

L'expédition d'Égypte est l'une des plus étranges entreprises de l'histoire militaire française — un mélange de campagne stratégique, d'exploration scientifique et de rêve oriental. On y emporte des canons, des savants, des arpenteurs, des dessinateurs. On y rencontre les Pyramides, la mer Rouge, les sables, la peste. Lannes y combat à Aboukir, à Saint-Jean-d'Acre, devant des murailles de pierre dorée qu'aucune armée européenne n'avait approchées depuis les Croisades.

Le siège de Saint-Jean-d'Acre, au printemps 1799, est l'épreuve. Bonaparte veut prendre la place forte qui commande la route de Damas. Mais Acre est défendue par un vieux pacha ottoman, Djezzar — surnom qui signifie le Boucher — et soutenue depuis la mer par les frégates anglaises de Sidney Smith. Les Français manquent d'artillerie de siège. Les murailles ne cèdent pas. Les assauts se succèdent et se brisent les uns après les autres, dans une chaleur torride, parmi les cadavres qui pourrissent au pied des remparts.

Siège de Saint-Jean-d’Acre
Saint-Jean-d’Acre — les remparts d’Orient, la mer anglaise, les assauts brisés, et la blessure qui manque d’emporter Lannes. Printemps 1799 — expédition d’Égypte

Lannes y est de tous les assauts. Au début du mois de mai 1799, au cours d'un de ces assauts désespérés, il est grièvement blessé — un coup de feu à la tête, semble-t-il, qui le laisse longtemps inconscient. On le ramène vers les lignes françaises sur une civière improvisée. Quand on rapporte la nouvelle à Bonaparte, on dit qu'il est mourant. Bonaparte est bouleversé. Cet homme qui ne pleure pas, qui ne se laisse jamais voir abattu, reste un long moment silencieux, puis demande qu'on le tienne informé d'heure en heure. Lannes ne meurt pas. Il guérit lentement, contre toute attente, et reprend son commandement quelques semaines plus tard. Mais Bonaparte n'a pas oublié ce moment où il a cru perdre son ami. Et Lannes n'a pas oublié non plus que son chef avait pleuré.

On rentre d'Égypte. Lodi avait scellé le destin militaire. Acre vient de sceller le destin humain. À partir de là, les deux hommes ne se quitteront plus que pour les campagnes où l'un a besoin de l'autre — l'un pour vaincre, l'autre pour mourir.

Vient ensuite le temps des grandes batailles. Le coup d'État de Brumaire fait de Bonaparte le maître de la France. Marengo, en juin 1800, où Lannes commande l'avant-garde et où il enfonce, près d'un village appelé Montebello, l'aile autrichienne — ce qui lui vaudra plus tard son titre ducal. Les campagnes d'Allemagne. Le sacre de 1804, où Lannes reçoit, à trente-cinq ans, le bâton de maréchal d'Empire qu'aucun fils de palefrenier de Lectoure, dans l'ordre ancien du monde, n'aurait pu rêver de tenir entre ses mains.

Bataille de Marengo
Marengo — l’avant-garde de Lannes, Montebello déjà en germe, la route ouverte vers les honneurs de l’Empire. 14 juin 1800 — campagne d’Italie

Puis Austerlitz.

Le 2 décembre 1805, dans le froid de Moravie, sous le soleil qui se lève sur les étangs gelés, Napoléon livre la plus parfaite de ses batailles. Aux deux armées coalisées de l'Autriche et de la Russie, fortes de quatre-vingt-six mille hommes, il oppose ses soixante-treize mille soldats — et il les défait en une journée par une manœuvre qui restera étudiée dans toutes les écoles de guerre du monde. À l'aile gauche du dispositif français, c'est Lannes qui commande. Il a en face de lui Bagration, l'un des meilleurs généraux russes, et l'aile droite ennemie. Sa mission est claire : tenir, fixer, empêcher Bagration de se rabattre sur le centre français où Napoléon prépare le coup décisif.

Il tient. Toute la journée. Sous une artillerie qui ne désarme pas, sous des charges de cavalerie qui se succèdent, il tient. Et quand, en fin d'après-midi, le centre français a balayé les coalisés et que Bagration commence enfin à reculer, c'est Lannes qui le poursuit, qui le harcèle, qui lui interdit de se reformer. Le soir, Napoléon embrasse ses maréchaux sur le champ de bataille. Lannes en est. Il a quarante-six mille étoiles dans les yeux et le visage noir de poudre. Il a trente-six ans.

Suivent les campagnes de Prusse et de Pologne. Iéna, où Lannes ouvre la bataille en attaquant le premier le matin du 14 octobre 1806. Pultusk, dans la neige, contre les Russes. Puis, le 14 juin 1807, Friedland.

Bataille de Friedland
Friedland — Lannes seul, pendant des heures, fixe l’armée russe jusqu’à l’arrivée de Napoléon. 14 juin 1807 — la plus belle journée de Lannes

Friedland est peut-être la plus belle journée de Lannes. Elle est moins célèbre qu'Austerlitz parce qu'elle est moins spectaculaire — pas de soleil levant sur les étangs, pas de manœuvre prodigieuse — mais elle est, du point de vue de l'art de la guerre, une démonstration absolue de ce que Lannes savait faire.

Ce 14 juin 1807 — anniversaire, à un jour près, de Marengo — l'armée russe du général Bennigsen, soixante mille hommes, s'est imprudemment portée sur la rive ouest de l'Alle, près de la petite ville de Friedland. Lannes, qui commande l'avant-garde française, le comprend immédiatement : les Russes ont franchi une rivière qu'ils ne pourront pas refranchir vite si la bataille tourne mal pour eux. Il faut les fixer là, sur cette rive, jusqu'à l'arrivée du gros des forces françaises et de l'Empereur, qui sont à plusieurs heures de marche. Lannes a vingt-six mille hommes. Il en a en face de lui plus du double.

Il engage. Il déploie. Il manœuvre. Toute la matinée, toute la mi-journée, sous un soleil qui monte et qui chauffe, il tient cinquante mille Russes en haleine avec la moitié de leurs effectifs, par une combinaison de feux d'artillerie, de petites attaques limitées, de mouvements de cavalerie qui font croire à des charges et reviennent à temps. Bennigsen, persuadé d'avoir devant lui l'armée française entière, n'ose pas attaquer franchement. Il hésite. Et chaque heure perdue par Bennigsen est une heure gagnée pour Napoléon qui marche.

Quand Napoléon arrive enfin en fin d'après-midi, il trouve son maréchal couvert de poussière, la voix éraillée, mais le dispositif intact. Il regarde le terrain, et il a cette phrase fameuse, en voyant la position des Russes acculés contre l'Alle : « On ne surprend pas deux fois l'ennemi dans la même faute. C'est aujourd'hui jour anniversaire de Marengo. » La bataille est jouée avant d'être livrée. À neuf heures du soir, l'armée russe est en déroute, jetée dans la rivière, écrasée. Quelques jours plus tard, le tsar Alexandre demande la paix. Le traité de Tilsit fait de la France l'arbitre du continent.

Friedland, c'est Lannes seul pendant huit heures contre une armée. C'est l'art de tenir un terrain qu'on n'a pas les moyens de défendre, par la seule intelligence du mouvement. C'est la pleine maîtrise d'un homme qui, à trente-huit ans, sait désormais tout ce qu'on peut savoir du métier des armes.

Et puis vient l'Espagne. Et tout change.

En 1808, Napoléon a voulu placer son frère Joseph sur le trône d'Espagne. Le peuple espagnol s'est soulevé. La guerre qui commence n'est plus une guerre comme les autres — elle n'oppose plus des armées sur des plaines, elle oppose une armée à un pays. C'est une guerre de villes assiégées, de villages brûlés, d'embuscades, de représailles. C'est la première guerre, en Europe, où la nation tout entière prend les armes contre l'envahisseur. Les soldats français appellent cela la guerre d'Espagne. Goya, qui peint au même moment ses Désastres de la guerre, lui donne son vrai nom.

Lannes est envoyé en Espagne à la fin de 1808. Il bat les Espagnols à Tudela le 23 novembre — victoire nette, à l'ancienne. Puis Napoléon l'envoie devant Saragosse.

Saragosse est une ville d'Aragon, sur les bords de l'Èbre, dont les défenseurs ont juré de se faire tuer sur place plutôt que de se rendre. Hommes, femmes, enfants, moines, paysans réfugiés des campagnes — tous combattent. La ville a déjà repoussé un premier siège français quelques mois plus tôt. Quand Lannes arrive pour conduire le second, il sait à quoi il s'attend. Il ne sait pas encore que ce sera pire.

Le siège dure deux mois. Lannes fait ce qu'il faut faire — il fait ouvrir des brèches, il fait donner l'assaut, il fait entrer ses hommes dans la ville. Mais une fois dans la ville, la bataille recommence à chaque rue, à chaque maison, à chaque escalier. Les Espagnols se barricadent dans les couvents, dans les églises, dans les caves. Il faut prendre Saragosse pierre par pierre. Les soldats français, vétérans d'Austerlitz et de Friedland, n'avaient jamais rien connu de tel. Ils ne combattent pas sur un champ de bataille contre des soldats comme eux. Ici leurs ennemis sont des civils — hommes, femmes, enfants. Il faut être sans pitié car l'ennemi n'a aucune règle. Il est embusqué, invisible, sournois comme la maladie. Non, décidément, ce charnier n'est pas la guerre.

Lannes, qui en a vu d'autres, est marqué par ce qu'il voit là. Il écrit à sa femme des lettres qui ne ressemblent à aucune autre de sa correspondance. Il y parle de l'horreur. Il y parle des enfants tués dans les rues. Il y parle de ses soldats qui n'en peuvent plus. Il dit : « Cette guerre est affreuse. » Il dit qu'il voudrait rentrer en France. Il dit qu'il est fatigué.

Lannes fatigué. Le mot, sous sa plume, est gros de sens.

Le 20 février 1809, Saragosse tombe enfin — ou plutôt, ce qu'il en reste se rend, parce qu'il n'y a plus assez de défenseurs vivants pour continuer à se battre. On compte cinquante mille morts dans la ville, peut-être davantage. Lannes a vaincu. Mais il n'a pas la victoire au cœur.

D'abord, peut-on parler de victoire ? Est-ce qu'on parle de victoire quand on abat un chien enragé ? Ici, c'est un peuple qui est enragé. Un peuple sauvage qui appelle à la mort.

Cela fait dix-sept ans qu'il exerce ce métier sur tous les terrains d'Europe et, pour la première fois, il ressent de la fatigue. Il avance en âge, et il le ressent.

Il rentre en France quelques semaines, retrouve sa femme et ses enfants à Paris. Puis Napoléon le rappelle. L'Autriche reprend les armes. Il faut partir, encore, pour le Danube. Lannes part. Il a quarante ans.

Ce sera sa dernière campagne.

Mouvement IV

La mélancolie d’Essling

Lannes arrive sur le Danube au début du mois de mai 1809. Il rejoint la Grande Armée qui a déjà franchi l'Inn et qui s'avance vers Vienne, conduisant devant elle l'archiduc Charles et les Autrichiens. C'est une campagne brève — Napoléon veut frapper vite, prendre la capitale, dicter la paix avant que la coalition n'ait le temps de se reformer. Vienne tombe le 13 mai, presque sans combat. Les Français entrent dans la ville comme ils y étaient entrés en 1805. Schönbrunn rouvre ses portes à l'Empereur. La guerre semble jouée.

Elle ne l'est pas. De l'autre côté du Danube, sur la rive nord, l'archiduc Charles a réuni ses forces. Cent mille hommes, peut-être davantage. Une armée qui n'est plus celle des coalitions précédentes — Charles l'a réformée depuis trois ans, lui a donné une artillerie nouvelle, des cadres redressés, une discipline retrouvée. Pour la première fois depuis Iéna, Napoléon a en face de lui un redoutable adversaire derrière une barrière a priori infranchissable : le Danube en crue. Rien à faire, il faut franchir le fleuve à tout prix.

Le Danube, à la hauteur de Vienne, n'est pas un fleuve mais plusieurs. Quatre ou cinq bras, des îles longues, des courants imprévisibles, des rives marécageuses. Au milieu de cet entrelacs, une île plus grande que les autres, suffisamment vaste pour y rassembler une armée : l'île de Lobau. C'est par là que Napoléon décide de passer. On commence à jeter des ponts dès le 19 mai. Le 20, les premières troupes atteignent Lobau. Le 21, elles débordent de l'île vers la rive nord, en direction de deux villages situés à un kilomètre du fleuve : Aspern et Essling.

Lannes est de cette avant-garde. Il commande le corps qui doit prendre Essling, à droite du dispositif. Massena prend Aspern à gauche. Entre les deux villages, le plateau du Marchfeld s'étend, plat, monotone, semé de bois clairsemés.

Comprendre la bataille d’Essling : le franchissement du Danube, l’île de Lobau, Aspern, Essling et la rupture des ponts. Vidéo didactique — Bataille d’Essling, 1809

Aspern : deux symboles de pierre

Statue de Masséna à Essling
Masséna, duc de Rivoli et prince d’Essling : le nom d’Essling devient titre, mémoire et gloire impériale.
Le Lion d’Aspern
Le Lion d’Aspern : la mémoire autrichienne du combat, silencieuse et couchée dans la pierre.

Mais Lannes ne semble pas aller bien.

Marbot, qui sert à son état-major depuis l'Espagne, le note dans ses Mémoires. Le maréchal n'a plus l'élan d'autrefois, la verve gasconne qui faisait rire ses officiers entre deux assauts. Il est silencieux, taciturne, parfois cassant. Il parle peu, il dort mal. Au soir du 20 mai, alors qu'il observe le fleuve depuis la pointe nord de Lobau, il confie à un officier qu'il est fatigué.

Mais on est maréchal d'Empire. On commande un corps d'armée. L'Empereur attend. Et le matin du 21 mai, quand les ordres tombent, Lannes fera son devoir comme il l'a toujours fait, d'autant que l'Empereur lui a confié une mission importante : sécuriser, avec Massena, la tête de pont lancée depuis Lobau. Les pontonniers de la Grande Armée ont fait merveille malgré les eaux tumultueuses du Danube. Le pont semble solide, et avec Massena et Lannes aux avant-postes, l'armée française pourra franchir le fleuve sans problème. Sauf que… les Autrichiens ont prévu la manœuvre.

Combats d’Aspern
Aspern brûle, l’aigle française tient encore — mais le pont sur le Danube va céder. 21 mai 1809 — combats d’Aspern

La bataille s'engage dans l'après-midi du 21 mai. Les Autrichiens, qui ont laissé l'avant-garde française franchir le Danube en feignant la retraite, se rabattent en masse sur Aspern et Essling. Charles peut écraser l'armée française qui s'est déployée et qui est désormais coupée du gros par le fleuve — car les ponts, depuis le matin, cèdent les uns après les autres sous les troncs et les brûlots qu'il fait lâcher en amont.

Aspern brûle. Massena tient à grand-peine, perd le village, le reprend, le reperd. Essling tient mieux — Lannes y a installé un solide dispositif autour du grand grenier de pierre qui domine le village et qui sert de point d'appui. Mais l'armée française combat avec la moitié de ses forces, l'autre moitié bloquée sur Lobau ou sur la rive sud par les ponts rompus. Les munitions s'épuisent. Les blessés s'accumulent dans les granges. Quand la nuit tombe, le dispositif tient encore, mais à quel prix.

Pendant la nuit, on travaille à rétablir les ponts. Les pontonniers du général Bertrand font des prodiges sous la lueur des torches. Au matin du 22 mai, les renforts ont pu passer — la division Saint-Hilaire, la garde, la cavalerie de Bessières. L'armée française est presque entière sur la rive nord. Napoléon croit le moment venu de contre-attaquer.

Bataille d’Essling
Le Grenier d’Essling — point d’appui de Lannes, témoin muet de la fin d’une étoile. 22 mai 1809 — la bataille d’Essling

Au matin du 22 mai, c'est lui, l'Empereur, qui dirige le mouvement. Lannes commande la grande poussée du centre, entre Aspern et Essling, sur ce plateau du Marchfeld où Charles a massé son artillerie. Les premières heures sont françaises. Les colonnes avancent, enfoncent la ligne autrichienne, font reculer Charles. Un instant — un seul instant — la bataille semble basculer.

Et puis les ponts cèdent à nouveau. Cette fois-ci pour de bon. Un grand brûlot autrichien, un moulin entier détaché en amont, vient s'écraser sur le pont principal et l'emporte. Les munitions ne passent plus. Les renforts ne passent plus. L'armée française, à demi engagée, à demi privée de ses réserves, doit interrompre son attaque. Napoléon ordonne le repli vers les villages. La bataille, qui semblait gagnée, redevient un combat de retraite.

Toute la journée du 22 mai, sous une chaleur qui pèse, dans la poussière soulevée par les pas et la fumée des canons, l'armée française tient Aspern et Essling sous une artillerie autrichienne qui ne désarme plus. Charles a compris : il ne lui faut pas attaquer, il lui faut canonner. Ses batteries tirent sans interruption. Les rangs français se clairsement. Les officiers tombent les uns après les autres.

Vers cinq heures de l'après-midi, après cette très rude journée, il semble y avoir un moment d'accalmie comme il s'en produit parfois sur les champs de bataille. Les batteries se taisent un instant. Les hommes reprennent leur souffle. Une trêve sans nom, sans accord, sans signal — juste une pause que les armes consentent d'elles-mêmes.

Lannes, qui a passé la journée à cheval, décide d'aller rejoindre son vieux compagnon, le général Pouzet, pour discuter, blaguer peut-être. Pouzet est à quelques centaines de pas, sur un repli de terrain, là où l'aile gauche s'appuie au centre. Lannes descend vers lui sans escorte ou presque, traverse un pré, salue quelques officiers en passant. Il fait chaud. Le ciel est blanc. Au loin, vers l'est, on entend encore quelques coups de canon assourdis. Tout, autour de lui, dit la fin d'une bataille longue.

Un même destin les attend tous les deux.

Mouvement V

L’agonie de Lobau

Quand le boulet a frappé, les soldats des grenadiers les plus proches sont accourus aussitôt. On a couché le maréchal sur le côté. Le sang coulait beaucoup. Les deux jambes étaient brisées — la gauche écrasée à hauteur du genou, la droite atteinte sous la rotule. Lannes était conscient. Il ne criait pas. Il a regardé ses jambes, puis il a relevé les yeux vers les officiers penchés sur lui et il a dit, d'une voix calme : « Je suis blessé. Ce n'est rien. Donnez-moi votre main. »

Marbot dirige le transport. On confectionne une civière avec des branches et des manteaux. On porte le maréchal jusqu'au pont volant qui mène à Lobau, sous une artillerie qui tire encore par intermittence. Le trajet est long — peut-être deux heures, sur des terrains défoncés, à travers une armée qui se replie en désordre. Lannes ne se plaint pas. De temps en temps il demande de l'eau. Une fois, il demande où est Pouzet. On ne lui répond pas. Il comprend.

Sur l'île de Lobau, le baron Larrey, chirurgien en chef de la Grande Armée, examine la blessure. Larrey est l'un de ces hommes admirables que la médecine militaire a formés sous la Révolution — froid, rapide, infatigable, et qui ne renonce jamais à un blessé tant qu'il y a quelque chose à faire. Il regarde la jambe gauche. Il ne dit rien. Mais il sait qu'il faut amputer, et qu'il faut amputer tout de suite, sans quoi la gangrène fera son œuvre dans la nuit.

On installe le maréchal sur une table de bois, dans une grange. Pas d'anesthésie — elle n'existe pas encore. On lui met un tampon de linge entre les dents. Larrey opère. Il faut quelques minutes — Larrey est rapide, c'est sa marque — pour scier l'os, ligaturer les vaisseaux, refermer le moignon. Lannes ne crie pas. Il ne perd pas connaissance. Quand c'est fini, il regarde Larrey et il lui dit : « Vous m'avez fait grand mal, mais je vous remercie. » Larrey, qui a vu mourir cent fois cent hommes, racontera plus tard qu'il n'a jamais vu pareille fermeté chez un blessé.

« Vous m’avez fait grand mal, mais je vous remercie. »

Lannes à Larrey, après l’amputation

On transporte le maréchal dans une petite maison de pêcheur, sur la pointe sud de Lobau, qu'on a réquisitionnée pour les officiers blessés. Une chambre basse, un lit, une fenêtre qui donne sur le Danube. C'est là qu'il va vivre ses neuf derniers jours.

Les premiers jours, on espère. Lannes est lucide, sa voix est ferme, il demande des nouvelles de l'armée, il parle de Vienne, il évoque sa femme et ses enfants restés à Paris. Larrey passe deux fois par jour. La cicatrisation paraît bonne. On commence à penser que le maréchal, comme il en a déjà réchappé à Acre, va de nouveau passer entre les mailles. On en parle même à Schönbrunn. Napoléon, qui est revenu à son quartier général, écrit à Joséphine : « Lannes est blessé. Sa blessure est grave. J'espère qu'il vivra. »

Mais la chaleur arrive. Mai 1809 est un mai brûlant en Autriche. La maison de pêcheur n'a pas de courant d'air. Les mouches entrent par la fenêtre ouverte. Le moignon, qui paraissait sain, commence à suinter. Larrey, qui revient, fronce les sourcils. La fièvre monte. Lannes transpire, devient agité, retombe dans une torpeur lourde. La gangrène est là — invisible encore, mais présente. Larrey le sait. Les officiers qui défilent dans la chambre le sentent. Lannes lui-même, dans ses moments de lucidité, comprend.

Marbot ne quitte plus le chevet. Il dort sur une chaise au pied du lit, prend la main du maréchal quand il s'agite, lui parle à voix basse. D'autres officiers viennent — Bessières, Massena, qui pleure sans le cacher. On apporte des nouvelles, des lettres, des bouillons que Lannes ne peut plus avaler. La chambre, peu à peu, devient une chapelle. On parle bas. On entre, on s'incline, on sort. C'est l'agonie d'un grand homme qui se prépare à quitter le monde dans une maison de paysan, sur une île au milieu d'un fleuve, à mille lieues de la rue Sainte-Claire où il était né.

Napoléon visitant Lannes blessé
Napoléon au chevet de Lannes : la tragédie d’Essling devient aussi la blessure intime de l’Empereur.

Napoléon est venu. Il est venu plusieurs fois — la première dès le 23 mai, le lendemain de la blessure, quand on lui a fait savoir où on avait installé Lannes. Mais la visite dont l'armée tout entière allait parler, celle qui restera dans toutes les mémoires, c'est celle qui a lieu vers la fin, quand chacun sait que la mort est proche.

L'Empereur entre. Il est seul, ou presque — Marbot s'efface, les officiers se reculent. Lannes est étendu sur le lit, le visage creusé, les yeux brillants de fièvre. Il reconnaît Napoléon. Il essaie de se redresser. Napoléon s'approche, lui prend la main, s'assied au bord du lit. Et alors les deux hommes — l'Empereur des Français, maître de l'Europe, et le fils du palefrenier de Lectoure — restent ainsi, sans rien dire d'abord, dans un silence où treize années d'amitié, de campagnes, de querelles et de réconciliations passent sans bruit comme un fleuve sous un pont.

« Sire, dans une heure, vous aurez perdu celui qui meurt avec la gloire et la conviction d'avoir été et d'être votre meilleur ami. »

Jean Lannes, à Napoléon

Napoléon, à ces mots, fond en larmes. Il prend Lannes dans ses bras, le serre contre lui, sanglote comme un enfant. Cet homme qui ne pleure jamais, qui a vu tomber des armées entières sans qu'un muscle de son visage ne tressaille, pleure ouvertement, sans retenue, au chevet de son maréchal. Lannes, malgré la fièvre, lui rend son étreinte. Ils restent longtemps ainsi — combien de temps, nul ne le sait. Quand Napoléon sort de la chambre, il titube. Ses aides de camp le voient s'appuyer au mur du couloir, le visage défait, incapable de parler. Il ne reviendra plus. Il sait qu'il a vu Lannes pour la dernière fois.

Le reste est l'œuvre lente du mal. La fièvre monte, redescend, remonte encore. Lannes entre dans le délire. Il parle à des hommes qui ne sont pas là. Il commande des troupes qu'il ne voit plus. Il prononce les noms des êtres chers — sa femme Louise, qu'il appelle plusieurs fois, ses enfants un par un, le visage de chacun semblant se présenter à lui dans la chambre obscure. Il prononce le nom de Pouzet, et ceux d'autres compagnons tombés au long des années. C'est comme si tous ceux qu'il a aimés, vivants et morts, étaient venus l'entourer pour le dernier passage.

Marbot, qui veille, note chaque parole avec une piété de scribe. Il sait qu'il assiste à la mort d'un des plus grands soldats de l'Empire. Il sait que ce qu'il entend là, personne d'autre ne l'entendra. Il écrit, plus tard, qu'il n'oubliera jamais ces journées où il a vu Lannes, par éclats, redevenir l'enfant qu'il avait été — appelant sa mère parfois, parlant le patois gascon de Lectoure que personne dans la pièce ne comprenait. La langue de l'enfance était remontée. Le maréchal d'Empire s'effaçait, et au fond du lit ne restait plus qu'un fils du peuple de Gascogne qui rendait l'âme.

Le 31 mai 1809, vers cinq heures du matin, Jean Lannes meurt. Il avait quarante ans, un mois et vingt et un jours.

On apporta la nouvelle à Napoléon à Schönbrunn. L'Empereur dictait quand l'aide de camp entra, hésita, finit par parler. Napoléon se tut. Il se leva. Il marcha jusqu'à la fenêtre, regarda le parc impérial où le printemps achevait sa course. Il resta longtemps sans parler. Puis il revint vers son secrétaire et dit, simplement : « Quelle perte pour la France et pour moi ! »

Dans les jours qui suivirent, il refusa toute audience. Il signa peu. Il mangea peu. Il écrivit à Louise Guéhéneuc, la veuve de Lannes, une lettre dont les mots, par leur sobriété même, disent tout ce qu'on peut dire de la perte d'un ami. Il fit embaumer le corps. Il décida qu'il serait ramené en France. Il décida qu'il reposerait au Panthéon, parmi les grands hommes de la patrie.

Et pour la première fois, sans doute, depuis qu'il avait pris en main le destin de la France, Napoléon sentit passer sur sa propre étoile l'ombre froide d'une chose qu'il n'avait pas voulu connaître.

Le petit Gascon dans un siècle de géants

Lannes a rejoint la légende napoléonienne au Panthéon, et le XIXe siècle l'a célébré à sa juste mesure.

À Lectoure, sa statue, face à la place du Bastion, rappelle qu'il a été un enfant du pays, un petit gascon dans un siècle de géants. Mais le nôtre est redevenu celui des pygmées. Le Lectoure d'aujourd'hui l'a oublié comme faisant partie d'un passé gênant qu'on veut effacer.

Mais nous, nous ne l'oublierons jamais.

Notice bibliographique

Pour retracer la vie de Jean Lannes, son ascension depuis Lectoure, sa carrière dans les armées de la Révolution et de l’Empire, ainsi que les circonstances de sa blessure et de sa mort à Essling, on pourra notamment consulter :

  • Marcellin Marbot, Mémoires du général baron de Marbot, témoignage essentiel d’un officier ayant servi auprès de Lannes et présent lors de la campagne de 1809.
  • Dominique-Jean Larrey, Mémoires de chirurgie militaire et campagnes, source capitale sur la médecine de guerre napoléonienne et sur les derniers jours du maréchal Lannes après sa blessure à Essling.
  • Jean Tulard, Dictionnaire Napoléon, Fayard, ouvrage de référence pour replacer Lannes dans l’ensemble politique, militaire et humain de l’épopée impériale.
  • Frédéric Hulot, Le Maréchal Lannes, Pygmalion, biographie moderne consacrée au duc de Montebello.
  • Ronald Zins, Le Maréchal Lannes, favori de Napoléon, Éditions Horace Cardon, étude biographique détaillée sur l’homme, le soldat et l’ami de l’Empereur.
  • David G. Chandler, Les Campagnes de Napoléon, référence classique pour comprendre les grandes opérations militaires de l’Empire, de l’Italie à Friedland puis au Danube.
  • Alain Pigeard, Dictionnaire des batailles de Napoléon, Tallandier, utile pour les repères militaires sur Lodi, Marengo, Friedland, Aspern et Essling.
  • Thierry Lentz, Nouvelle histoire du Premier Empire, Fayard, pour le cadre général des campagnes impériales et de l’Europe napoléonienne.

Les épisodes rapportés dans cette chronique s’appuient également sur les traditions mémorielles liées à la bataille d’Aspern-Essling, à la figure de Masséna, au Lion d’Aspern et à la statue de Jean Lannes à Lectoure.

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