Théophile de Viau
Ma liberté de penser
1590 — 1626
I. La vallée de la Lune
Dans le Roland Furieux de l'Arioste — ce poème épique qui enchanta l'Europe de la Renaissance — le paladin Astolfe monte sur l'hippogriffe jusqu'à la Lune pour y retrouver la raison perdue de Roland. Sur la Lune, il découvre une vallée extraordinaire où s'accumulent toutes les choses perdues sur Terre. Le temps gaspillé. Les vœux non exaucés. Les prières sans réponse. Et — vision la plus stupéfiante — une montagne formée de vessies gonflées, d'où semblaient sortir des cris tumultueux. Son guide lui explique : ces vessies renferment l'antique gloire des Assyriens, des Lydiens, des Perses et des Grecs, qui jadis furent si célèbres, et dont le nom est maintenant presque effacé.
La gloire des hommes. Là-haut sur la Lune. Dans des vessies gonflées.
Je pense à Théophile de Viau chaque fois que je relis ce passage. Non par cruauté — mais parce que ce Gascon de Clairac fut le poète le plus lu de son siècle, et que deux siècles d'oubli l'ont presque entièrement effacé. Les chiffres le disent sans appel : au XVIIe siècle, on compta quatre-vingt-treize éditions de ses œuvres. Malherbe — que Boileau allait rendre immortel avec sa formule Enfin Malherbe vint — n'en eut que seize. Ses contemporains l'appelaient le premier prince des poètes et l'Apollon de notre âge.
Aujourd'hui, qui connaît un seul vers de Théophile de Viau ?
II. Clairac — l'enfant gascon
Il naît en avril 1590 à Clairac, en Agenais — cette petite cité huguenote du Lot-et-Garonne, sur la rive gauche du Lot, à quelques lieues de Villeneuve. Famille protestante, modeste, suffisamment lettrée pour envoyer le jeune Théophile étudier à l'académie protestante de Saumur, puis à l'université de Leyde, aux Pays-Bas — l'une des grandes universités réformées d'Europe, où se croisaient les esprits les plus libres du temps.
C'est là qu'il commence à lire les philosophes italiens — et notamment Giulio Cesare Vanini, cet épicurien napolitain qui remettait en cause l'immortalité de l'âme et la providence divine. Vanini sera brûlé vif à Toulouse en 1619. Théophile en a retenu l'essentiel : que la raison est souveraine, que la nature est la seule religion qui ne mente pas, et que la liberté de penser vaut tous les risques.
À Leyde, il rencontre Guez de Balzac — le futur épistolier — qui restera toute sa vie l'un de ses correspondants. Étudiant pauvre, il n'a pas peur des aventures. Dans les années 1611-1613, il se joint à une troupe de théâtre ambulant — l'école la plus rude et la plus vivante qui soit. Puis il monte à Paris.
III. Paris — le premier prince des poètes
Paris, 1615. Théophile de Viau a vingt-cinq ans, l'accent gascon, peu d'argent, et une plume dont personne n'a encore mesuré l'éclat. En quelques années, il devient l'un des poètes les plus courus de la capitale. Il entre au service du comte de Candale — grand seigneur gascon lui aussi, fils du duc d'Épernon — qui lui offre sa protection et lui ouvre les portes de la cour.
Sa poésie étonne. Elle n'est pas celle de Malherbe — cette poésie raisonnée, architecturée, soumise aux règles de la bienséance et de la clarté. Elle est baroque — au sens le plus fort du terme. Sensible, changeante, hantée par l'éphémère, attentive à chaque nuance d'un paysage, d'une lumière, d'un moment qui ne reviendra pas. Théophile de Viau est le poète du maintenant — de cette conscience aiguë que l'instant présent est unique et que rien ne le remplacera.
L'Ode à la solitude dit cela mieux que tout commentaire :
Tout voilé de ramages sombres,
Où le Soleil est si discret
Qu'il n'y force jamais les ombres,
Presse d'un cours si diligent
Les flots de deux ruisseaux d'argent
Et donne une fraîcheur si vive
A tous les objets d'alentour,
Que même les martyrs d'amour
Y trouvent leur douleur captive.
Ce n'est pas la nature ordonnée de Malherbe. C'est la nature vivante, respirante, complice — une nature qui parle à l'homme non pas en symboles, mais en sensations directes, presque physiques. Le soleil discret, les ruisseaux qui pressent leur cours — tout ici est mouvement, nuance, instant saisi avant qu'il ne s'échappe.
En 1621, il publie Pyrame et Thisbé — une tragédie tirée des Métamorphoses d'Ovide, jouée avec un succès foudroyant et qui connaîtra plus de soixante-dix rééditions au cours du siècle. Le monologue de Pyrame, découvrant le voile ensanglanté de Thisbé et se croyant veuf, est l'un des plus beaux textes dramatiques du premier XVIIe siècle. On le lit aujourd'hui encore avec la gorge serrée :
A la pauvre défunte avait servi de voile.
O trop cruel témoin de mon dernier malheur !
Témoin de mon forfait, sois-le de ma douleur.
Mais quoi ? dedans l'objet d'un sort si déplorable,
Sanglant et déchiré tu m'es encore aimable !
Le faut-il adorer ? il le faut, je le veux :
Il a touché jadis l'or de ses blonds cheveux ;
Ce voile à nos amours prêtant son chaste usage,
Défendait au soleil de baiser son visage ;
Il fut en ma faveur soigneux de son beau teint ;
Sois-tu dorénavant révéré comme saint,
Et qu'en faveur du sang qui peint notre infortune
La nuit te daigne mettre avec sa robe brune !
Mais je crois que mon cœur se flatte en sa langueur ;
Il est temps que ma vie achève sa rigueur.
Au dessein de mourir dois-je chercher qui m'aide ?
Rien que ma main ne s'offre à ce dernier remède.
Terre, si tu voulais t'ouvrir dessous mes pas,
Tu me ferais plaisir, mais tu ne le fais pas ;
Il semble que ton flanc davantage se serre.
Dieux ! si vous me vouliez envoyer le tonnerre,
Je vous serais tenu ; mais, ô propos honteux !
Mon trépas à m'ouïr est encore douteux,
Mon désespoir encore en moi se délibère ;
Mais l'étourdissement, non la peur, le diffère.
Voici de quoi venger les injures du sort ;
C'est ici mon tonnerre, et mon gouffre, et ma mort.
En dépit des parents, du Ciel, de la nature,
Mon supplice fera la fin de ma torture.
Les hommes courageux meurent quand il leur plaît.
Aime ce cœur, Thisbé, tout massacré qu'il est ;
Encore un coup, Thisbé, par la dernière plaie,
Regarde là-dedans si ma douleur est vraie.
Ce monologue n'est pas la plainte d'un homme qui se résigne — c'est le discours d'un homme qui choisit. Les hommes courageux meurent quand il leur plaît. Cette ligne, écrite en 1621, résonnera différemment deux ans plus tard, quand Théophile sera lui-même condamné à mort et devra choisir entre fuir et mourir.
IV. Le bûcher — la machine à broyer
Tout bascule en 1622. Un recueil collectif de vers licencieux paraît sous le titre Parnasse satyrique — poèmes grivois, irrévérencieux, provocateurs, dont certains portent le nom de Théophile. Il n'y est probablement pour rien, ou presque — la critique moderne s'accorde là-dessus. Mais sa réputation de libertin, ses amours masculines connues, ses positions irréligieuses le désignent comme coupable idéal.
Les jésuites saisissent l'occasion. Le père Garasse, polémiste redoutable, lance une campagne de presse d'une violence inouïe. Les accusations s'accumulent : sodomie, athéisme, blasphème, lèse-majesté divine. En 1623, le Parlement de Paris rend son arrêt : Théophile de Viau est condamné à être brûlé vif, nu-pieds devant Notre-Dame de Paris.
La sentence est exécutée en effigie. Un mannequin à son nom brûle sur le parvis. Pendant ce temps, Théophile se cache quelque part en France. Il essaie de gagner l'Angleterre. Arrêté alors qu'il tente de passer la frontière, il est ramené à Paris et jeté dans le cachot de Ravaillac, à la Conciergerie — la même cellule où l'assassin d'Henri IV avait attendu son supplice.
Le procès dure deux ans. Cinquante-cinq brochures sont publiées pour et contre lui — l'affaire mobilise toute l'intelligentsia française. Le père Garasse épluche ses poèmes mot à mot, cherche des allusions cachées, construit un dossier à charge d'une mauvaise foi spectaculaire. De son cachot, Théophile écrit. Et il compose ce poème qui dit, sans détour, où il en est :
Une ombre offusque mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l'endroit où je passe :
Les pieds faillent à mon cheval,
Mon laquais tombe du haut mal.
Les signes s'accumulent. La machine est en marche. Il le sait.
V. La prison — écrire pour survivre
Pendant vingt-deux mois dans le cachot humide de la Conciergerie, Théophile de Viau écrit. Il rédige sa défense — une Apologie qui est l'un des premiers grands textes français sur la liberté de pensée. Il y affirme, avec une calme fermeté qui force le respect, que ses convictions sont siennes, que sa conscience ne répond qu'à elle-même, et qu'aucun tribunal humain ne peut légitimement prétendre juger les pensées d'un homme libre.
Argument extraordinaire pour l'époque. Argument qui aurait pu lui coûter la tête.
Finalement, en septembre 1625, le Parlement reconnaît que ses accusateurs n'ont fourni aucune preuve. La condamnation à mort est commuée en bannissement perpétuel de Paris. Théophile sort de prison. Les conditions de la Conciergerie ont ruiné sa santé — il le sait. Il a trente-cinq ans et il ne lui reste qu'une année à vivre.
VI. Chantilly — les derniers mois
Il se retire à Chantilly, sous la protection du duc Henri II de Montmorency. Dans les forêts et les allées du parc, Théophile retrouve quelque chose de la nature qu'il a toujours aimée. Il écrit La Maison de Silvie — une suite de poèmes dédiés à la duchesse de Montmorency, qui célèbrent le parc avec une délicatesse et une précision sensorielles rares. C'est son testament poétique — et son plus beau livre.
Apprêtaient leur molle litière
Aux quatre rouges timoniers
Qui sont au joug de la lumière…
Le soleil craignait d'éclairer,
Et craignait de se retirer ;
Les étoiles n'osaient paraître ;
Les flots n'osaient s'entre-pousser,
Le zéphire n'osait passer,
L'herbe se retenait de croître.
D'une main défendant le bruit,
Et de l'autre jetant la ligne,
Elle fait qu'abordant la nuit,
Le jour plus bellement décline.
Ces vers ont la légèreté de quelqu'un qui sait qu'il n'a plus beaucoup de temps — et qui refuse de le gaspiller en amertume. La nature entière retient son souffle. Le soleil craint de s'en aller. L'herbe se retient de croître. Jamais la mélancolie du crépuscule n'a été dite avec une telle douceur — jamais la fin d'un jour n'a aussi bien ressemblé à la fin d'une vie.
Il meurt le 25 septembre 1626, à trente-six ans. Il est enterré au cimetière de l'église Saint-Nicolas-des-Champs, à Paris. Le premier prince des poètes s'éteint dans une relative discrétion — comme si la machine qui avait voulu le détruire continuait son travail, silencieusement, même après sa mort.
VII. L'oubli et le retour
Ce qui advient ensuite est une leçon d'histoire littéraire que les manuels devraient enseigner.
Boileau arrive. L'Art poétique de 1674 impose une doctrine classique implacable : clarté, raison, bienséance, respect des règles. Enfin Malherbe vint — et tout ce qui avait précédé Malherbe, tout ce qui avait résisté à Malherbe, est renvoyé dans les ténèbres de l'imperfection. Théophile de Viau, avec son baroque sensuel et sa liberté insolente, est précisément ce que le classicisme veut effacer. Il est effacé.
Pendant deux siècles, il dort dans ses vessies lunaires.
Puis vient Théophile Gautier — ce romantique du XIXe siècle qui porta toute sa vie l'amour des causes perdues et des beautés méconnues. Gautier redécouvre Théophile de Viau avec une passion qui ressemble à de la vengeance : C'est pour moi une affaire de cœur et presque de famille, et je ne vous laisserai aucun repos que vous n'ayez ployé le genou devant mon idole. Je suis très-fanatique et très intolérant à l'endroit du Théophile, et si vous n'y croyez pas comme moi je ne vois point de salut pour vous.
Le XXe siècle achève la réhabilitation. Les historiens de la littérature baroque — Antoine Adam, Guido Saba — restituent à Théophile de Viau la place qui lui revient : non pas un précurseur maladroit de Racine et Molière, mais un poète majeur dans sa propre veine, irréductible à toute autre.
VIII. Ce que Théophile dit à notre époque
Il y a dans la vie de Théophile de Viau quelque chose qui dépasse la littérature et qui parle directement à chaque époque.
Ce Gascon de Clairac n'a pas choisi la tranquillité. Il aurait pu se plier — se convertir vraiment, renier ses amours, brûler ses poèmes compromettants, entrer dans le rang d'une société qui demandait aux hommes de taire ce qu'ils pensaient et d'aimer ce qu'on leur désignait. Il ne l'a pas fait. Non par goût du martyre — ses Plaintes de prison disent clairement qu'il souffrait et qu'il voulait vivre. Mais parce que quelque chose en lui — cet entêtement gascon, peut-être, cette incapacité constitutionnelle à plier le genou devant ce qui lui semblait faux — ne le lui permettait pas.
Sa liberté de penser n'était pas une posture. C'était une nécessité vitale. Il en mourut à trente-six ans, les poumons rongés par la Conciergerie.
Et deux siècles plus tard, on le retrouva — comme on retrouve parfois, dans les broussailles de l'histoire littéraire, un sarcophage oublié que personne n'avait profané parce que personne ne l'avait trouvé. Intact. Avec toutes ses armes.
Une ombre offusque mes regards,
Deux belettes et deux renards
Traversent l'endroit où je passe.
Il savait que quelque chose se levait contre lui.
Il écrivit quand même.
SOURCES PRINCIPALES
Théophile de Viau, Œuvres poétiques, éd. Guido Saba, Honoré Champion, 1978-1987 — Antoine Adam, Théophile de Viau et la libre pensée française en 1620, Droz, 1935 — Guido Saba, Théophile de Viau : un poète rebelle, PUF, 1999 — Encyclopædia Universalis, notice « Théophile de Viau » — Théophile Gautier, Les Grotesques, 1844.

