Le siège de Béziers
Un après-midi de juillet, une ville trop sûre de ses murailles bascule dans l’un des épisodes les plus sombres de la croisade en terre chrétienne.
À Béziers, rien ne devait aller vite. Les murailles étaient hautes, la ville bien pourvue, les croisés soumis au temps court du service féodal. Et pourtant, en quelques heures, l’attente devint irruption, l’irruption devint panique, et la panique devint mémoire de sang.
IUn après-midi de juillet 1209
Nous sommes le 22 juillet 1209. Devant la ville de Béziers ce jour-là, un ost massif est en train de se déployer, des chevaliers venus du Nord, accompagnés de leurs écuyers et valets, ainsi que de toute la ribeaudaille qui accompagne généralement une armée en campagne. Qu’est-ce qu’il fait chaud ! La ville se dresse devant eux, massive, imposante avec ses murailles formidables. Eh bien, il va en falloir du temps pour en venir à bout. Mais avant tout s’installer : dételer, installer les tentes, s’occuper des chevaux, rassembler les vivres… Le tout sous les huées des biterrois ! Ils sont massés en haut de leurs murailles. Ils savent leur ville inexpugnable. Ils ont des vivres en abondance. Ils savent que le service féodal d'un croisé dure quarante jours. Passé ce délai, l’ost se délitera tranquillement. Quarante jours, c’est beaucoup ? Pour espérer prendre une ville comme Béziers, il faut compter minimum le triple. L’ost croisé a déjà perdu avant même que d’engager le combat.
Il y a un cours d'eau, probablement l'Orb, qui longe Béziers à l'ouest, ou plus vraisemblablement un bras secondaire. Quoi de plus naturel pour toute la ribeaudaille que d’aller se rafraichir un peu. Par dérision, un mannequin grossier figurant un croisé est jeté du haut des remparts dans la rivière, sous les rires. Oui, vraiment, les biterrois s’amusent bien en ce 22 juillet 1209. Ils ne savent pas encore qu’ils viennent de signer, eux-mêmes, leur arrêt de mort.
IILa foi des Bons Hommes
Pour comprendre ce qui devait conduire une armée croisée à camper, par une journée de juillet, devant une cité du Languedoc, il faut remonter un peu en amont, jusqu'à cette hérésie singulière qui, depuis le milieu du XIIe siècle, s'était répandue dans le Midi sans qu'on en pût venir à bout. Ses fidèles ne se nommaient eux-mêmes ni Cathares ni Albigeois — ces étiquettes sont des autres. Ils se disaient simplement Bons Hommes, ou Bons Chrétiens, persuadés d'être les seuls à avoir préservé l'Évangile de la corruption où le siècle l'avait laissé tomber.
Leur doctrine reposait sur une intuition simple et terrible : le monde visible, avec sa chair, sa souffrance et sa mort, ne pouvait être l'œuvre que de Satan. Le Dieu véritable, celui du Christ, régnait uniquement sur les âmes.
De là découlait tout le reste : la matière étant méprisable, tous les rites la caractérisant, l’eucharistie, le baptême... l’étaient aussi.
Ce qui faisait la force de cette doctrine, c’est qu’elle était portée par des hommes dont l'austérité forçait l'admiration. Les parfaits ne mangeaient ni viande ni œufs ni laitage, ne mentaient point, ne tuaient point, ne jugeaient point, vivaient pauvres et travaillaient de leurs mains. Auprès d'un clergé catholique qui collectionnait les bénéfices et tenait table ouverte, le contraste était violent.
Les seigneurs du Languedoc, dans cette vieille terre du Languedoc imprégnée de culture gréco-romaine, étaient plus souples d’esprit. S’ils n'embrassaient pas toujours la foi nouvelle, ils avaient forcément des parents et amis qui la pratiquaient.
On s’en émut à Rome. Il fallait redonner l’exemple d’un clergé qu’on savait dissolu et on envoya Saint Dominique qui parcourut le pays en sandales pour rendre à l'Église la simplicité qui lui manquait : il convertit quelques âmes, point la province. Innocent III multiplia les missions et les conciles ; rien n'y fit.
IIILa rencontre de Saint-Gilles
Puisque le mauvais exemple venait du haut, on décida d’envoyer un légat, et pas n’importe lequel : Pierre de Castelnau était cistercien, ancien archidiacre de Maguelone. Le portrait qu’on en fit au Pape était celui d’un puissant théologien, homme intelligent et de caractère, apte à faire plier les puissants mais rétifs seigneurs.
En fait, tout le portrait d’un homme rigide et inflexible, incapable de diplomatie et prompt à l’emportement. Tout ce qu’il fallait pour vouer une mission à l’échec. Et il eut beau effectivement à parcourir le Languedoc avec ses décrets pontificaux et ses chasses aux hérétiques, on se moquait de lui dès qu’il avait le dos tourné. Ses échecs répétés lui firent alors comprendre que s’il échouait, c’est que quelqu’un de puissant œuvrait derrière lui à son échec. Ce ne pouvait être que Raymond VI.
Le comte de Toulouse était son contraire en tout. Souple jusqu'à la fuite, conciliant jusqu'à la complaisance, il régnait sur des États qui couvraient la moitié du Midi par l'art ancien de ne jamais se brouiller tout à fait avec personne. Il avait eu cinq femmes, plusieurs maîtresses, et entretenait à sa cour des troubadours, des juifs lettrés, des hérétiques notoires, qu'il protégeait avec la même bonhomie distraite. On ne lui connaissait pas de convictions ; il n'avait que des accommodements. Les uns le tenaient pour secrètement cathare, les autres pour secrètement rien. Au fond, un paisible jouisseur.
Pierre de Castelnau demande à rencontrer personnellement Raymond VI à Saint-Gilles-du-Gard, qui est une des résidences favorites de ce dernier !
Au moment de l'affaire qui nous occupe, en 1208, Saint-Gilles est un bourg de plaine posé sur une légère éminence calcaire qui domine la plaine alluviale du petit Rhône — ce bras occidental du fleuve qui descend vers la mer en formant le delta. Au XIIe siècle, le Rhône lui-même passait plus près qu'aujourd'hui : la ville était port fluvial et port maritime, débouché naturel des comtes de Toulouse vers la Méditerranée, escale des pèlerins et des croisés en partance pour la Terre sainte.
Il y a une magnifique abbatiale. La façade occidentale, élevée vers 1140-1160, est un manifeste — trois portails encadrés de colonnes corinthiennes, un long bandeau sculpté courant d'un bout à l'autre, où alternent scènes de la Passion, de l'Ancien Testament et figures d'apôtres traités à l'antique. Sous le chœur, la crypte abrite le tombeau du saint, immense salle voûtée qui s'étend sur près de cinquante mètres et accueille les pèlerins venus toucher la pierre. Plus loin, derrière l'abside, on peut encore voir l'extraordinaire vis de Saint-Gilles, escalier en spirale taillé dans la pierre avec une maîtrise géométrique incroyable.
Saint-Gilles n'est pas seulement un sanctuaire. C'est aussi, et depuis longtemps, l'une des résidences favorites des comtes de Toulouse, qui en portent volontiers le nom — Raymond IV, chef de la Première Croisade, signait Raymond de Saint-Gilles. Le comte y entretient une cour, y séjourne souvent, y rend la justice. La ville est riche, marchande, ouverte sur la mer ; on y rencontre des génois, des catalans, des juifs lettrés, et, depuis le XIIe siècle, ces Bons Hommes qui circulent librement et y trouvent protection. C'est ce qui rend la rencontre particulièrement chargée : Castelnau vient sommer Raymond VI dans sa propre maison, à l'ombre de la plus grande abbatiale du Midi, devant un parvis sculpté de scènes de la Passion. Le décor même de la confrontation a quelque chose d'écrasant — comme si l'Église, par ses pierres, témoignait déjà contre le comte.
La date exacte, comme la durée de la rencontre, sont imprécises : nous la situerons en janvier 1208. Que peuvent se dire ces 2 hommes que tout oppose ? Pierre de Castelnau rappelle Raymond VI à mettre de l’ordre dans ses états, à chasser l’hérésie, lui rappelle les décrets pontificaux. Raymond VI fait comme d’habitude, il ondoie. Il dit oui, il dit non, il redit oui… Mais cette fois-ci, Pierre de Castelnau n’entend rien lâcher et l’accusation de complicité fuse bientôt. Il n’y a pas que les mots, il y a le ton. Raymond VI est un personnage important, très important. Il est chez lui, sur ses terres. « Qui es-tu, toi, misérable prélat pour m’interpeller ainsi ! Je te connais va, toi et tous les tiens ! Vous vous vautrez dans la fange ! Et tu oses, tu oses me donner des ordres ? À moi ! ». Pour un peu, si ce n’était leur entourage, les deux hommes en viendraient aux mains. Pierre de Castelnau est fou de rage, excommunie Raymond VI sur le champ ! Celui-ci n’est pas en reste « il n’y aura donc personne pour me débarrasser de cette canaille ! ».
L’entrevue de conciliation a tourné au désastre.
Le lendemain matin, nous sommes le 14 janvier 1208, après une forte mauvaise nuit, Castelnau quitte Saint-Gilles pour regagner Rome. Il prend la route du nord, qui longe le petit Rhône jusqu'à un gué. Au moment de le franchir, un cavalier surgit, le frappa d'un coup de lance entre les épaules, et disparut.
L'écuyer avait, disait-on, servi le comte. Était-ce un serviteur trop zélé qui avait pris au pied de la lettre ce que son seigneur avait laissé entendre ? Nul ne le saura jamais.
Raymond se récria, jura qu'il n'y était pour rien, fit prendre le deuil. Personne, en haut lieu, ne le crut. Personne, peut-être, ne le crut tout à fait coupable non plus. Avec lui, allez savoir… !
Innocent III, lui, n'avait pas de doute, le crime était signé. Il proclama la croisade contre les hérétiques et leurs protecteurs, et promit à qui prendrait la croix les indulgences de Terre sainte, gagnées sans même franchir la mer.
Il envoya des missives à tout le monde chrétien, et en premier lieu, à Philippe, Roi de France. Celui-ci se déroba. Il avait les Plantagenêts à l'œil, il ne connaissait que trop bien la fourberie de Jean Sans Terre, pour l’avoir utilisée contre ses frères, et notamment Richard Cœur de Lion. Et, au fond, nulle envie de s'engager dans une affaire dont le profit lui paraissait incertain. Il avait déjà goûté à la croisade, et elle lui avait laissé un goût amer, mais une croisade en terre chrétienne… ?!
Il laissa donc partir qui voulait bien, sans rien commander. Le commandement spirituel échut au légat Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux ; le commandement militaire, au duc Eudes de Bourgogne et au comte de Nevers, princes du Nord venus prendre rang.
Restait à savoir contre qui l'on marcherait. Le grand suspect était Raymond VI, comte de Toulouse, dont les États couvraient la moitié du Languedoc et qu'on accusait, sinon d'hérésie, du moins de complaisance.
Raymond demanda alors à son neveu de s’allier avec lui. À eux deux, ils avaient suffisamment de chevaliers pour tenir tête à n’importe quelle armée croisée.
Ce neveu se nommait Raymond-Roger Trencavel, vicomte de Béziers, d'Albi et de Carcassonne, âgé d’à peine vingt-quatre ans. Il refusa de s'allier au Toulousain — peut-être par fierté, peut-être parce qu'il tenait Béziers et Carcassonne pour deux verrous capables d'arrêter à eux seuls la marée. Il misait sur ses murailles et sur le calendrier : le service féodal d'un croisé durait quarante jours. Passé ce terme, l'ost se déferait. Il suffisait de tenir.
Mesurant la menace, Raymond VI joua le jeu de la soumission : il se fit absoudre publiquement à Saint-Gilles, prit la croix, et offrit son ost à l'armée qu'on levait pour le détruire. Manœuvre habile, qui détourna l'orage sur son voisin et neveu.
Quarante jours : c’est la durée du service féodal sur laquelle les défenseurs misent pour voir se dissoudre l’ost croisé. Tout le drame de Béziers tient dans cette confiance.
L'armée croisée descendit le Rhône, traversa Montpellier, et parut devant Béziers le 22 juillet. On la disait considérable, quinze à vingt mille combattants peut-être, sans compter les ribauds — ces auxiliaires sans solde et sans armure, valets, cuisiniers, mercenaires de passage, qui suivaient l'ost comme une ombre famélique et qu'on tolérait pour le travail du camp. Le campement s'établit dans la plaine, en contrebas du promontoire où la ville se dressait dans la lumière de juillet.
De là-haut, Béziers paraissait inexpugnable. Ses remparts épais, ses portes solides, ses vivres abondants : tout disait l'attente sereine. Trencavel, parti à Carcassonne préparer la suite, avait laissé la cité à ses consuls. L'évêque Renaud de Montpeyroux, descendu parlementer dans le camp croisé, remonta avec une liste de deux cent vingt-deux hérétiques qu'il fallait livrer pour épargner les autres. Les consuls refusèrent. Sur les remparts, on se moquait des barons venus du Nord et de leurs prétentions. Quarante jours suffiraient : on les laisserait s'aigrir sous le soleil.
IVLe carnage
« Viens voir, viens voir ! »… Comme tous les autres, Ayceline s’est jointe à la fête. Elle a pu prendre place, difficilement sur le chemin de ronde, avec ses parents, près de la porte. Elle regarde, médusée, le flot d’hommes en armes qui s’étend devant eux. Elle est un peu effrayée mais les gens autour d’elle semblent si confiants. Même si elle n’a que 15 ans, elle comprend bien l’épaisseur des murailles. Et puis, les Consuls ont parlé d’un malentendu. Tout va s’arranger.
Beaucoup de jeunes gens s’échauffent. Parmi eux Jehan, son chéri. Elle ne lui a rien dit bien sûr, mais ils se sont compris. Jamais il n’a été aussi beau qu’en ce soleil estival, avec son sourire éclatant et ses cheveux dorés. Son cœur déborde d’amour et il le sait. Il va lui prouver qu’il est digne d’elle. Avec ses camarades, il s’échauffe à insulter la canaille qui vient se rafraichir dans LEUR rivière. On va leur donner une bonne leçon ! On s’arme de bâtons. Toute la jeunesse biterroise est là. Mais les vieux ne sont pas en reste : « allez-y les enfants ! ». On ouvre la porte et c’est une véritable ruée. Jehan n’est pas le dernier et elle le voit courir en tête, et dans les gerbes d’eau, les premiers coups portés. Elle perd Jehan de vue dans cette cohue. Ils sont bien cinq ou six cents à s’être élancés ainsi dehors. Le vacarme devient assourdissant, aussi bien du parapet où elle se trouve, qu’en face où l’on entend une immense clameur. Tout semble s’animer, comme une fourmilière qu’on aurait dérangée. Il en sort de partout, ils grandissent, deviennent des géants. Ils sont terrifiants. Elle les voit tous en équipements de guerre. Elle reconnaît les siens à ce qu’ils n’ont même pas de casque. La rivière est rouge désormais, mais la terre aussi. La joyeuse ruée s’est muée en confusion, puis en reflux, puis en débandade. « La porte, la porte ! » hurle-t-on à côté d’elle. Elle voit son père aider à pousser mais c’est un flot d’acier qui rentre. Elle est bousculée de tous côtés, piétinée, les hurlements, cette douleur atroce…
Il ne reste qu’un lieu de refuge pour les Biterrois : la cathédrale Saint-Nazaire. Car Béziers n’est pas une ville Bon-Homme, elle est chrétienne. Le clergé sonne le tocsin à toute volée, brandit les crucifix. C’est un appel à la protection et au refuge. La cathédrale est pleine à craquer, et plus encore, lieu saint placé sous la protection du Seigneur. Allez dire ça à la ribeaudaille, allez dire ça à tous les petits seigneurs qui doivent quarante jours de service contre rien, si ce n’est un coûteux équipage, à qui on a dit qu’il fallait prendre cette ville, allez dire ça à une horde de guerriers ivres de sang et de fureur.
La cathédrale brule, avec tous ceux qui sont à l’intérieur. On raconte que les cloches sonnaient encore le tocsin quand elles s’effondrèrent. Alors que le soir tombe, pour s’amuser, pour se reposer de tant de sang et de pillage, on jette les derniers Biterrois rescapés du haut des remparts, histoire de les voir se désarticuler à la chute.
Un seul est resté impavide durant ce spectacle. C’est Arnaud-Amaury, le légat du Pape. Comment ne pas voir un signe miraculeux de la prise de la Cité ? Elle aurait dû résister des mois, elle est tombée en une après-midi ! Cette croisade en terre chrétienne, une première, si incertaine, ne peut désormais que réussir.
Il est quand même des gens dans son entourage pour s’interroger. En réponse à un chevalier lui demandant, inquiet, comment distinguer les bons des hérétiques, Arnaud-Amaury aurait répondu « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ».
Cette réponse, on la trouve sous la plume d’un moine cistercien d'outre-Rhin qui n'avait point assisté à la scène, Césaire de Heisterbach.
Sans doute, Arnaud-Amaury n’a-t-il jamais prononcé la dite phrase. Mais comment se fait-il qu’on ne puisse s’empêcher de se dire qu’il l’ait pensée…
Notice bibliographique
- Michel Roquebert, L’épopée cathare, Perrin.
- Jean-Louis Biget, Hérésie et inquisition dans le Midi de la France, Picard.
- Laurence W. Marvin, The Occitan War: A Military and Political History of the Albigensian Crusade, 1209–1218, Cambridge University Press.
- Mark Gregory Pegg, A Most Holy War: The Albigensian Crusade and the Battle for Christendom, Oxford University Press.
- Jonathan Sumption, The Albigensian Crusade, Faber & Faber.
- Césaire de Heisterbach, Dialogus miraculorum, source médiévale de la formule attribuée à Arnaud Amaury.
- Pierre des Vaux-de-Cernay, Historia Albigensis, chronique cistercienne de la croisade albigeoise.
- La Chanson de la croisade albigeoise, texte occitan et français, témoignage littéraire majeur sur la conquête du Midi.

