Histoire & Mémoire · Chroniques Gasconnes
Le veilleur de 1870
Le monument aux morts d'Astaffort, ou la mémoire d'une guerre oubliée.
Si, un jour, vous empruntez la route qui mène d'Auch à Agen, vous passerez par Astaffort. Passé le panneau d'entrée, si vous continuez tout droit, plutôt que de prendre la déviation, vous tomberez sur un monument, un monument aux morts. Quoi de plus banal, me direz-vous : il n'y a pas un seul village de Gascogne qui n'ait célébré le sacrifice de ses enfants morts aux combats par un tel monument. Mais le promeneur attentif remarquera que ce monument n'est pas dédié à la guerre de 14/18, mais à celle de… 1870 !
1870… ?
Une guerre en 1870 ? Cela n'évoquera rien. Et pourtant, si je vous dis que cette guerre est la cause directe des effroyables guerres du XXe siècle, peut-être m'écouterez-vous…
IUn bout de papier
Tout ce drame commence par… un bout de papier ! Oui, un simple bout de papier, insignifiant en lui-même, tant dans sa forme que dans sa formulation. Mais, aux mains d'un homme habile et intelligent — et Dieu sait si Otto von Bismarck, chancelier de Prusse, l'est —, il va devenir une arme de destruction.
À l'époque, ce bout de papier est ce qu'on appelle une dépêche. Elle va rester dans l'Histoire sous le nom de la dépêche d'Ems.
Nous sommes à Ems, une station thermale, en juillet 1870, où le roi de Prusse Guillaume Ier a l'habitude de « prendre ses eaux ». C'est un moment de détente qu'il apprécie, mais il est agacé, cette année. Depuis quelques semaines, une affaire diplomatique embrouille les relations entre Berlin et Paris, une querelle dynastique d'un autre âge.
Le trône d'Espagne s'étant avéré vacant, un prince de Hohenzollern, cousin du roi de Prusse, s'est porté candidat. La France y a vu, comme au bon vieux temps de François Ier et de Charles Quint, l'étau allemand se refermer sur elle !
Avec un peu de diplomatie, l'affaire pourrait se dénouer, malgré les lourdes insistances du comte Benedetti, l'ambassadeur français. Guillaume reçoit l'ambassadeur de France avec une courtoisie lasse, et fait télégraphier à son chancelier le compte rendu de l'entrevue.
Otto von Bismarck tient entre ses mains une dépêche tiède ; il va la rendre brûlante. Il connaît la psychologie française. Il tient là l'occasion qu'il attend depuis des années. Tous les pions sont en place. Il a infligé à l'Autriche une défaite cinglante en 1866, à la bataille de Sadowa : il n'a rien à craindre de ce côté-là. Et, avec sa politique étrangère erratique, la France ne peut compter sur aucun soutien en Europe.
Et l'occasion est là, dans ses mains ! Il lui suffit juste… d'un crayon !
Quelques mots retranchés, et le refus poli et fatigué de Guillaume se transforme en une véritable humiliation : l'ambassadeur français aurait été congédié par une fin de non-recevoir — et par un subalterne, encore, en termes à peine polis !
Il suffit ensuite de transmettre le texte rectifié aux grandes agences de presse… et l'effet est immédiat ! Un chiffon rouge agité devant un taureau furieux ne produirait pas plus d'effet !
La foule parisienne s'enflamme sous l'affront, suivie des politiques — à part quelques exceptions lucides, comme il y en a à toutes les époques. « À la guerre ! À la guerre ! » crie-t-on de toutes parts !
Elle est déclarée le 19 juillet.
Bismarck a obtenu exactement l'effet attendu : « Regardez, regardez ces Français qui nous déclarent la guerre alors que nous n'avons rien fait ! Allons-nous les laisser faire ?! »
Comme un seul homme, toutes les principautés allemandes, même les catholiques, se rangent derrière la Prusse. Rien n'unit comme un ennemi commun, et nulle forge ne vaut une guerre que l'on gagne.
Le bout de papier n'était pas un malentendu. C'était un instrument, taillé exprès.
IIL'été qui bascule
Seulement… les politiciens français ont encore menti. Menti, Émile Ollivier, premier ministre, qui déclare « nous partons à la guerre d'un cœur léger » ; menti, le maréchal Le Bœuf, ministre de la Guerre, qui proclame qu'« il ne manque pas un bouton de guêtre à nos uniformes »… Mentis, les parlementaires qui ont hurlé avec les loups… Mentis, les calculs sur la logistique ferroviaire… Rien n'est prêt, pas même les uniformes… La mobilisation se passe dans un chaos total…
Et Napoléon III dans tout cela ? Il est loin, le fringant aventurier qui s'évadait du fort de Ham… Il est blême, livide. Il souffre atrocement de ce qu'on appelait autrefois la gravelle, la maladie de la pierre : des calculs rénaux qui provoquent des douleurs effroyables.
Ses généraux ? Un ramassis d'imbéciles tout juste bons à faire le coup de poing contre les bandes d'Arabes en Algérie. Regardez le portrait du maréchal Bazaine : cette face bouffie, ces yeux porcins, ce front bas… Ces généraux d'opérette vont se retrouver confrontés à une armée ultramoderne, équipée des fameux canons d'acier Krupp, à chargement par la culasse.
En face, le fantassin français n'a qu'un seul atout, mais il est de taille : le fusil Chassepot. Fusil à canon rayé d'une portée de 1 500 mètres — soit deux fois plus que le Dreyse prussien — et d'une précision redoutable.
L'illusion dure quelques jours. En face attendent une armée plus nombreuse, des canons d'acier qui portent plus loin, des chemins de fer qui déversent les troupes à l'heure dite, un état-major qui a tout prévu. En Alsace, dès les premiers chocs, le sang coule par torrents. C'est là, à Reichshoffen, que les cuirassiers se ruent contre l'infanterie prussienne et se font hacher dans les vergers et les houblonnières — charge magnifique et inutile, dont la chromo ornera bientôt tous les murs d'école. Déjà le motif est fixé : la bravoure d'un côté, le désastre de l'autre.
Les batailles jusqu'à Sedan — été 1870
| Date | Bataille | Côté français | Issue |
|---|---|---|---|
| 2 août | Sarrebruck | reconnaissance offensive | Petit succès symbolique |
| 4 août | Wissembourg | division Abel Douay | Défaite ; le général Douay tué |
| 6 août | Frœschwiller-Wœrth (dite de Reichshoffen) | Mac-Mahon | Défaite ; charges des cuirassiers |
| 6 août | Spicheren (Forbach) | Frossard | Défaite |
| 14 août | Borny-Colombey | Bazaine | Indécise ; la retraite retardée |
| 16 août | Mars-la-Tour / Rezonville | Bazaine | L'armée du Rhin coupée de sa retraite |
| 18 août | Saint-Privat / Gravelotte | Bazaine | Défaite ; l'armée refoulée dans Metz |
| 30 août | Beaumont | Mac-Mahon (armée de Châlons) | Surprise ; l'armée rabattue sur Sedan |
| 1er sept. | Sedan | Mac-Mahon, puis Wimpffen | Désastre ; capture de Napoléon III le 2 |
Le désastre, justement, s'organise. Une armée se laisse enfermer dans Metz. L'autre, traînant l'Empereur malade, se laisse cerner à Sedan ; et le 2 septembre, Napoléon III rend son épée. En deux mois, l'Empire est par terre. À Paris, le 4 septembre, on proclame la République — qui, elle, refuse de se rendre.
Alors commence l'autre guerre, la plus belle et la plus vaine : celle des armées levées dans la hâte d'un automne, des conscrits sans capote et des mobiles sans instruction. Gambetta quitte Paris assiégé en ballon pour aller, en province, susciter des soldats du néant.
C'est l'épopée de l'armée de la Loire, qui reprend Orléans puis le reperd, et que le général Chanzy entraîne dans une retraite d'hiver à travers la Beauce gelée, se battant pied à pied contre le froid autant que contre l'ennemi. La guerre qui devait finir à Sedan dure encore dans la neige, jusqu'à l'armistice du 28 janvier 1871. Elle aura coûté à la France plus de cent mille hommes.
La guerre après l'Empire — la Défense nationale (sept. 1870 – janv. 1871)
| Date | Engagement | Acteur principal | Issue |
|---|---|---|---|
| 19 sept. – 28 janv. | Siège de Paris | Trochu | Capitulation finale |
| 27 sept. | Chute de Strasbourg | — | Capitulation après bombardement |
| 27 oct. | Capitulation de Metz | Bazaine | Une armée intacte livrée sans combattre |
| 28-30 oct. | Le Bourget | sortie parisienne | Position reprise, puis perdue |
| 9 nov. | Coulmiers | d'Aurelle de Paladines | Victoire française ; Orléans repris |
| 30 nov. – 2 déc. | Champigny (Villiers) | Ducrot | Grande sortie de Paris ; échec |
| 2 déc. | Loigny | Sonis, Charette | Défaite ; charge des zouaves pontificaux |
| 3-4 déc. | Reprise d'Orléans | — | L'armée de la Loire scindée en deux |
| 23-24 déc. | La Hallue | Faidherbe (armée du Nord) | Indécise |
| 3 janv. | Bapaume | Faidherbe | Succès tactique, puis repli |
| 9 janv. | Villersexel | Bourbaki (armée de l'Est) | Succès tactique |
| 10-12 janv. | Le Mans | Chanzy | Défaite de la 2e armée de la Loire |
| 15-17 janv. | Héricourt / la Lisaine | Bourbaki | Échec devant Belfort |
| 19 janv. | Saint-Quentin et Buzenval | Faidherbe / Trochu | Double défaite ; dernière sortie de Paris |
| 28 janv. | Armistice | — | Fin des combats |
L'année 1870 sera surnommée « l'année terrible ».
IIILe sacrifice et la trahison
Dix jours avant cet armistice, dans la galerie des Glaces de Versailles, sous les plafonds peints à la gloire de Louis XIV, les princes allemands acclament Guillaume empereur. On a voulu que l'humiliation eût lieu là, dans la maison du Roi-Soleil. Puis vient le traité de Francfort, et l'amputation : l'Alsace et une part de la Lorraine arrachées à la France, et passées sous le drapeau noir et blanc.
Que l'on entende bien ce que ressent alors le pays, car c'est cela seul que le bronze d'Astaffort dira plus tard. Le soldat n'a pas failli. Il s'est battu comme un lion, à Reichshoffen comme sur la Loire, et il est tombé sans avoir démérité. Ce sont les chefs qui l'ont trahi : ce maréchal qui, dans Metz, a livré une armée entière encore intacte, et que la République traînera devant un conseil de guerre pour le condamner. La faute est aux politiques et aux généraux ; l'honneur reste aux morts. Telle est la conviction d'une époque, et il faut la prendre telle qu'elle se donne.
De cette blessure naît une génération tout entière, celle de la revanche. À Paris, sur la place de la Concorde, la statue qui figure Strasbourg se couvre de crêpe et de couronnes, et le restera près d'un demi-siècle. Dans les écoles, l'instituteur lit « La Dernière Classe » d'Alphonse Daudet, où un vieux maître alsacien donne en français son ultime leçon. On apprend aux enfants à regarder vers l'est, vers cette « ligne bleue des Vosges » derrière laquelle attendent les provinces perdues. C'est dans cet esprit que s'élèveront les monuments de 1870 : on n'y montre pas la défaite, mais le patriote qui se redresse, vaincu par le nombre et non par sa faute. La pierre ne pleure pas un échec ; elle exalte un sacrifice.
Les protagonistes
Ceux qui firent la guerre, et ceux qui la perdirent
Côté allemand
Otto von Bismarck
1815 – 1898Ministre-président de la Prusse, artisan de l'unité allemande par trois guerres — Danemark (1864), Autriche (1866), France (1870). La dépêche d'Ems est son chef-d'œuvre. Premier chancelier de l'Empire en 1871, le « chancelier de fer » sera congédié par Guillaume II en 1890.
Guillaume Ier
1797 – 1888Roi de Prusse, proclamé empereur allemand dans la galerie des Glaces le 18 janvier 1871 — titre qu'il accepta presque à contrecœur, jugeant qu'il effaçait la vieille Prusse.
Helmuth von Moltke
1800 – 1891Chef d'état-major prussien, cerveau militaire de la guerre. Il fit du chemin de fer, du télégraphe et de l'initiative laissée aux subordonnés les instruments d'une victoire foudroyante.
Côté français
Napoléon III
1808 – 1873Empereur des Français, malade et usé, prisonnier à Sedan, déchu le 4 septembre. Il mourut en exil en Angleterre, en janvier 1873, des suites de cette « gravelle » qui le torturait pendant la campagne.
Émile Ollivier
1825 – 1913Chef du gouvernement de l'« Empire libéral », emporté par sa propre phrase — la guerre acceptée « d'un cœur léger » — et chassé du pouvoir dès le 9 août, après les premières défaites.
Comte Benedetti
1817 – 1900Ambassadeur de France à Berlin, c'est lui qui pressa Guillaume Ier à Ems. Son compte rendu de l'entrevue fournit la matière brute que Bismarck retailla.
Patrice de Mac-Mahon
1808 – 1893Maréchal, battu à Frœschwiller puis blessé à Sedan. Il écrasera la Commune, puis deviendra président de la République (1873-1879).
Achille Bazaine
1811 – 1888Maréchal, il laissa enfermer dans Metz une armée intacte qu'il livra le 27 octobre. Jugé en 1873, condamné pour capitulation, évadé en 1874, il mourut dans la disgrâce et l'exil, à Madrid. Le visage de la trahison, pour toute une génération.
Léon Gambetta
1838 – 1882Proclamateur de la République, âme de la résistance à outrance. Sorti de Paris assiégé en ballon, il leva en province des armées entières à partir de presque rien.
Antoine Chanzy
1823 – 1883Général de la 2e armée de la Loire, il mena la plus belle des retraites d'hiver à travers la Beauce gelée. L'un des rares chefs à sortir grandi du désastre.
IVPourquoi Astaffort ?
Une génération plus tard, la commune d'Astaffort, par souscription, dans la ferveur civique de la revanche, choisit de fixer dans la fonte le souvenir de ses morts. Elle élit, pour cela, la figure d'un officier qui, en tombant, tient encore le drapeau levé pour qu'il ne touche pas le sol — toute la foi d'un pays vaincu qui refuse de plier. Sur la pierre, nul nom : seulement la dédicace aux enfants du canton d'Astaffort morts pour la patrie. Ce n'est pas une liste de deuils particuliers, c'est un hommage de la cité entière ; les noms, eux, dorment ailleurs, dans les cartons.
▸ Les enfants du canton tombés en 1870 : relevé MemorialGenWebLes gens qui érigent ces monuments ne savent pas encore que, dans à peine une vingtaine d'années, la France entière se couvrira de monuments en souvenir d'une autre guerre — surnommée « la Grande Guerre », ou la « der des der » —, massacre effroyable où l'héroïsme du combattant ne peut plus rien face aux orages d'acier qui broient tout.
Ils ne savent pas encore que, une génération plus tard, les poilus qui avaient combattu à Verdun verront défiler une armée allemande triomphante. La France sera exsangue. Il faudra cette fois des armées étrangères, venues de l'Ouest et de l'Est, pour triompher. Le 8 mai 1945 marque la fin d'une machine infernale lancée un 19 juillet 1870…
VL'oubli
Aujourd'hui, nul ne ralentit devant lui. La fonte a pris la rouille là où le bronze prend le vert ; l'officier tient toujours son drapeau, mais plus personne ne lève les yeux. Une guerre oubliée, veillée par un soldat que l'on ne regarde plus.
La rouille est la couleur de l'oubli.
Sur la route d'Auch à Agen, le promeneur croise, à Astaffort, le veilleur de 1870.

